Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, Histoire des syndicats (1906-2006), 2006

Andolfatto (Dominique), Labbé (Dominique), Histoire des syndicats (1906-2006), Paris, Seuil, 2006, 382 pages. « XXe siècle ».

par Michel Pigenet  Du même auteur

Connus pour leurs travaux sur le syndicalisme français d’aujourd’hui, ses effectifs et son audience, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé affichent dans l’extrême sobriété du titre de leur dernier ouvrage le projet d’un retour sur un siècle d’histoire syndicale. L’actualité du propos, entre étude et essai, renvoie moins aux commémorations du centenaire de la charte d’Amiens qu’aux débats ouverts, cette même année, lors des congrès de la CGT et de la CFDT. Ces coïncidences n’ont pas échappé aux auteurs et à l’éditeur, davantage pris de court, en revanche, par le mouvement anti-CPE et la mobilisation victorieuse des syndicats européens de dockers contre un projet libéral de directive portuaire.

Le choix de 1906 comme point de départ rend compte de l’ambition revendiquée : revenir aux références obligées et héritages partagés du syndicalisme français. En foi de quoi, le premier et le plus long des huit chapitres s’attarde sur le congrès d’Amiens. L’apparente linéarité du récit va de pair avec une conception plus cyclique de l’objet syndical que les auteurs verraient volontiers adopter une « nouvelle “charte” » dont ils dessinent les contours, base d’une « refondation démocratique des relations de travail ». Par là, la démonstration procède du souci légitime d’intervenir dans les controverses du présent. Ce qui ne dispense pas de sacrifier aux exigences historiennes d’érudition et de rigueur. D. Andolfatto et D. Labbé ne manquent ni de l’une ni de l’autre. En moins de 400 pages, ils parviennent à offrir une synthèse qui satisfera les étudiants en quête de manuel, mais plus encore, peut-être, interpellera les acteurs du fait syndical.

Étrangère aux restrictions et précautions académiques, l’écriture provoque et assène. Contempteurs « d’idées fausses », D. Andolfatto et D. Labbé traquent celles entretenues par le mouvement syndical et croisent volontiers le fer avec une vulgate, à vrai dire plus souvent reconstituée que clairement identifiée. Au besoin, ils n’hésitent pas à puiser dans le vaste répertoire des idées reçues de l’autre bord. Sur cette pente, le lecteur comprend vite où vont les sympathies et les antipathies des auteurs dotés d’un réel sens de la formule. à force de véhémence, l’analyse oscille entre réquisitoire et pamphlet. Au risque, sous l’avalanche des affirmations péremptoires et des leçons définitives, d’irriter ou de lasser, et, au final, de desservir la réception de la meilleure part du livre. La rhétorique du dévoilement, à l’affût des moindres manœuvres et complots d’appareils, portée aux raccourcis biographiques – à l’exemple de ces anciens syndicalistes révolutionnaires dont on mentionne le ralliement à Vichy sans évoquer les métamorphoses entre 1914 et 1940 – ou dépréciatifs – Griffuelhes, Jouhaux, Saillant… –, trouve vite, en effet, ses limites.

Le recours à l’histoire vise moins, ici, à saisir les ancrages et les héritages du présent qu’à collecter dans le passé les indices susceptibles d’étayer l’analyse avancée sur la crise actuelle du syndicalisme. Sélectif, le procédé entretient l’illusion d’invariants syndicaux indifférents aux expériences et aux contextes, en bref aux dynamiques à l’œuvre au sein des organisations comme chez les individus. Ainsi plaque-t-on la question d’une « prise de contrôle de la CGT par le PC » (p. 164) sur les incertaines années 1920-1921, période de confusion et de malentendus tant à l’intérieur de la minorité syndicale que parmi les adhérents de la SFIC. Systématisée, la démarche conduit à sous-estimer, sinon à nier, le processus spécifique de construction d’une culture syndicale, trop souvent interprétée à l’aune d’appartenances politiques, elles-mêmes figées. La surévaluation des interférences et des concurrences partisanes dans la CGT d’avant 1914 conduit à ignorer les alliages fondus dans le creuset cégétiste. Utile, le pointage des affiliations politiques ne fournit pas la clé unique des options syndicales. Cette grille de lecture frise l’anachronisme lorsque, confrontée à la pluri-appartenance des militants, elle débouche sur l’idée d’une imbrication des appareils syndicaux et politiques (p. 89), constat bientôt dépassé par une conclusion audacieuse : la « SFIO domine la CGT ». Les faits ne se pliant pas toujours de bonne grâce aux nécessités de la démonstration, l’écriture s’accommode des contradictions plus qu’elle ne s’en empare. L’hypothèse d’une irresponsabilité foncière des anarchistes illustrée par le comportement, à Brest, de Roullier (p. 63), côtoie ainsi la reconnaissance des capacités de Pengam. « Naturellement [sic], lit-on quelques pages plus bas, la plupart des syndicalistes anarchistes ont une conduite prudente et pragmatique… ». Au reste, avec 55 % de succès entre 1890 et 1914, le bilan des grèves est moins sombre que ce qu’en dit l’ouvrage.

La bibliographie reflète les partis pris des auteurs. Les étudiants désireux de références indispensables devront, en conséquence, se reporter aussi à d’autres travaux non cités, ceux de René Mouriaux ou de Stéphane Sirot, par exemple. Ces lacunes affectent peu, au vrai, une érudition dont la contestation participe moins du relevé d’erreurs factuelles – la légende de la célèbre photo de Rose Zehner qualifiée de déléguée CGTU en 1938 ; l’attribution à Rivelli, p. 74, de l’accusation visant Griffuelhes, d’ordinaire prêtée à Merrheim… – que de la discussion de certaines approximations et appréciations. Noter, ainsi, que Louzon a perçu des intérêts sur la somme avancée pour l’achat de la Maison des Fédérations, sans ajouter, comme nous le précisions dans l’article auxquels renvoient les auteurs, qu’il n’était jamais rentré dans ses frais, déforme quelque peu le portrait de l’ingénieur qui paya d’un renvoi la divulgation de ses sympathies cégétistes (p. 72). Signaler l’impossibilité juridique pour la CGT d’acquérir, ès qualité, un immeuble et les déboires essuyés auprès des propriétaires sollicités en vue d’une location éclairerait également d’un jour différent les opérations financières de Griffuelhes que sa culture révolutionnaire ne prédisposait certes pas à l’orthodoxie gestionnaire. Pièce maîtresse de l’instruction ouverte, l’identification partisane de la majorité confédérale des années 1900, qualifiée de coalition anarcho-allemaniste, manque, quant à elle, de consistance. L’influence allemaniste sur les syndicats de la fin du xixe siècle et l’orientation syndicaliste du petit parti socialiste révolutionnaire créé beaucoup plus tard par Allemane n’autorisent pas à prendre trop de liberté avec la chronologie. Dès 1897, en effet, l’allemanisme organisé entre en crise et perd l’essentiel de son audience au profit, notamment, des vaillantistes. Ces derniers, qu’il faudrait se résoudre à distinguer, alors, des « blanquistes », sont, il est vrai, négligés malgré leur rôle dans la formation et le développement d’une CGT dont Maurice Dommanget a pu écrire qu’Édouard Vaillant était le « grand-père ». Du côté « anarchiste », on sait comment, en l’absence significative de Pouget et d’Yvetot à Amsterdam, en 1907, Monatte eut à se défendre contre les reproches de compagnons inquiets devant les prétentions émancipatrices du syndicalisme. Prisonniers d’un étiquetage sommaire inadapté à l’analyse de la dynamique cégétiste, D. Andolfatto et D. Labbé contournent, en outre, la dialectique, chère à Jacques Julliard, de l’intégration politique et de l’exclusion sociale des ouvriers, problématique majeure pour quiconque s’interroge sur l’ancrage du syndicalisme dans la société française et la « capacité politique » des travailleurs, sinon des classes populaires.

Les périodes suivantes appelleraient bien d’autres commentaires si l’exercice n’exposait à un débordement intempestif du cadre imparti à un compte rendu. On se tiendra donc à quelques exemples significatifs. La chute indéniable des effectifs syndicaux avant 1921, mais après l’échec des grèves de l’année précédente, justifie-t-elle ainsi la minoration de la scission dans l’affaiblissement ultérieur et durable des organisations ouvrières ? L’importance accordée à « l’absence de services aux adhérents » nécessiterait, par ailleurs, que l’on aille au-delà du constat quasi fataliste pour évoquer la manière dont les autorités se sont évertuées, dès le milieu du xixe siècle, à gêner, et parfois interdire, l’essor d’une mutualité ouvrière que les premières chambres syndicales entendaient promouvoir. Après leur légalisation tardive, les syndicats furent incapables de disputer la place aux sociétés mutualistes déjà consolidées sur d’autres bases et finiront, nous l’avons étudié il y a plus de quinze ans, par faire de nécessité vertu. Aussi pertinent que soit, d’autre part, l’examen critique (p. 202) des limites et « oublis » des accords Matignon, n’est-il pas réducteur d’en faire retomber la responsabilité première sur les seuls syndicalistes indéniablement pris au dépourvu par un mouvement inédit ? On jugera non moins hasardeux, au regard des contextes – ne serait-ce qu’en termes de syndicalisation et de pluralisme organisationnel –, la similitude établie (p. 303) entre la « méfiance » des salariés de 1968 à l’égard des syndicats et celle de leurs parents en 1936. Si les modalités de deux mouvements – ampleur, durée, occupations, rôle des AG, etc. – autorisent la comparaison, s’interroger en profondeur sur le succès réitéré de pratiques d’action directe exige d’autres outils conceptuels que ceux de l’alternative méfiance/confiance. Plutôt que de conférer à la CFDT de l’après-1968 un « leadership des luttes » (p. 306), ne conviendrait-il pas mieux d’observer que la CGT n’a plus le monopole de la combativité ? L’assertion selon laquelle les syndicalistes d’aujourd’hui seraient « restés étonnamment indifférents face à la dégradation des conditions de travail de la majorité des salariés du secteur privé » (p. 350) n’apparaîtra guère moins excessive aux lecteurs des articles et des documents publiés dans le numéro 216 du Mouvement Social.

Au total, l’ouvrage ne remplit pas sa promesse initiale d’une histoire de ce « qui se joue dans la rue, dans les ateliers et les bureaux… ». Davantage conduite à travers l’observation hypercritique des plus hautes instances syndicales, des discours et des stratégies qui s’y élaborent, que du point de vue des activités ordinaires de terrain, l’étude privilégie un seul versant de la « double besogne » définie à Amiens. L’angle de visée retenu ne va pas, cependant, jusqu’à intégrer la dimension internationale du syndicalisme hexagonal, hormis l’évocation de ses échecs – contre la guerre en 1914 – et de ses dérives – par influence communiste interposée. L’histoire ainsi composée croise des étapes, ruptures et inflexions bien connues, mais évacue la variété des situations, des pratiques, des sensibilités et des temporalités repérables au sein de chaque confédération. Repliée sur son objet, l’analyse proposée ne s’attarde pas plus sur l’évolution des « partenaires » ou « adversaires » que sur celle du salariat. Ce rétrécissement dommageable affecte moins les pages consacrées aux années de désyndicalisation pour lesquelles les auteurs mobilisent les acquis de leurs recherches précédentes et dégagent les effets pervers de l’institutionnalisation. On regrette toutefois que la question ne soit pas l’occasion d’une mise en perspective historique incluant les attitudes de l’état et du patronat indispensable à l’élucidation des singularités du « modèle » syndical et social français.

Entre répression, paternalisme, interventionnisme et clientélisme, force est de constater que les autorités ont rarement admis, en France, le syndicalisme tel que l’histoire l’a construit et les salariés en usent. S’avancer dans cette direction apporterait un éclairage précieux sur les ouvertures « modernistes » que l’ouvrage, passant vite sur le précédent mendésiste et les conquêtes syndicales de 1968, date des années 1960 et repeint aux couleurs de la bienveillante volonté des « gouvernements successifs » et des « dirigeants des grandes entreprises » de « renforcer le syndicalisme […] acteur indispensable au dialogue social ». Quitte à s’accommoder d’accords minoritaires négociés sans beaucoup de transparence et propres à entretenir les rivalités syndicales, arrière-plan de l’institutionnalisation bancale décriée par ailleurs. Flagrantes ou latentes au gré des époques, les réticences envers l’état font bon ménage avec les attentes placées dans une République dispensatrice de garanties et de régulations inaccessibles par la négociation collective faute d’interlocuteurs patronaux convaincus de ses vertus. Ici, la discrétion des auteurs, par ailleurs diserts sur les financements « privatisés au profit de quelques professionnels de la représentation », obscurcit plus qu’elle ne facilite l’intelligence des caractéristiques d’un syndicalisme demeuré gros consommateur de militants amenés à en retirer plus de désagréments professionnels et familiaux que de bénéfices autres que symboliques.

L’accueil réservé à l’ouvrage dans la sphère médiatique laisse préjuger un succès de librairie supérieur à celui de précédentes histoires du syndicalisme. On ne s’en plaindra pas. Le genre mériterait, certes, plus de sérénité. Compte tenu de l’état du syndicalisme, il n’est pas sûr que la question s’y prête. Faisons donc le pari de ce que, loin d’occulter d’autres approches et analyses, il les stimulera pour concourir au débat entrouvert ici.


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