Dominic A. Pacyga, Polish Immigrants and Industrial Chicago. Workers on the South Side, 1880-1922

Pacyga (Dominic A.), Polish Immigrants and Industrial Chicago. Workers on the South Side, 1880-1922. Chicago, The University of Chicago Press, 2003, 515 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

Cet ouvrage est la seconde édition, assortie d’une préface et d’une bibliographie de Chicago. Ce texte, qui fait figure de classique pour les historiens de la Polonia, remise à jour, d’une étude consacrée par Dominic Pacyga aux Polonais du sud s’inscrit dans le cadre de ce que les Américains nomment les ethnic studies. Il en présente toutes les caractéristiques. Il s’agit d’une monographie dont l’auteur s’applique à saisir, dans un cadre géographique restreint, un groupe défini par son origine nationale, sans oublier aucun des passages obligés, ni aucune des sources mobilisées par ce type d’étude. La région de départ, le voyage, les lieux du séjour, ceux du travail et l’édification des institutions de la communauté polonaise sont ici successivement et minutieusement décrits, à l’aide, souvent, de la presse locale, qu’elle soit de langue anglaise ou de langue polonaise, des archives des associations polonaises et du riche matériau accumulé par les sociologues de l’école de Chicago.

L’originalité et le principal intérêt du travail de D. Pacyga résident dans sa volonté d’appliquer à ce matériau et à ce terrain un questionnaire qui prenne en compte les travaux des historiens de la classe ouvrière et des migrations, voire ceux que les émules de Roediger consacrent aux whiteness studies. Il plonge en somme une histoire ethnique dans une histoire de la classe ouvrière, des relations raciales et des migrations ce que ne font pas toujours, loin de là, les historiens « ethniques », souvent prompts au philopiétisme. De fait, le travail de Pacyga échappe à cet écueil et il est, contrairement à beaucoup, particulièrement attentif aux rapports entretenus par les populations et les institutions polonaises avec les autres acteurs sociaux, qu’il s’agisse d’autres groupes prolétaires, des grandes entreprises qui les emploient, voire des réformateurs sociaux qui multiplient expériences et initiatives durant l’ère progressiste. Il tente de plus de comprendre les systèmes de pratiques des Polonais de Chicago comme le produit de l’interaction entre les répertoires d’action hérités de l’expérience polonaise et les contraintes et les règles du nouvel environnement et non comme la reproduction en terre étrangère d’une organisation sociale essentiellement polonaise, ou le produit de sa dégradation sous l’effet d’une acculturation brutale et imposée de l’extérieur. Il lie ainsi les pratiques de lutte des ouvriers polonais en grève aux traditions de résistance collective de la paysannerie polonaise, citant une presse syndicale qui fait des barons des abattoirs et des aciéries de nouveaux seigneurs retranchés dans leurs forteresses-usines. La tentative est intéressante, même si la démonstration, sur ce point précis, gagnerait à être nourrie d’une étude, ou même d’une présentation, plus consistante des pratiques de la paysannerie polonaise, rapidement évoquée, au contraire des luttes ouvrières dans lesquelles sont impliqués les Polonais. Le récit de celles-ci, qui rejoint une histoire des tentatives successives de syndicalisation des travailleurs des abattoirs et des aciéries du South Side, est de fait sans doute la partie la plus riche de l’ouvrage. Elle fut particulièrement mouvementée et violente. Longtemps terre de mission pour les syndicats américains, les abattoirs et les aciéries du South Side sont la cible, vers 1900, d’une première grande campagne de syndicalisation. En 1900 l’American Federation of Labor dépêche un émissaire qui va très vite décider d’ouvrir l’organisation aux travailleurs peu qualifiés, c’est-à-dire aux migrants et aux femmes. Les adhésions sont nombreuses, mais le syndicat va se heurter dès 1904 aux propriétaires des abattoirs qui refusent une syndicalisation de leur main-d’œuvre dont l’un des effets est la naissance d’un contrôle ouvrier des rythmes de production. À l’issue d’une grève longue et dure, la résistance ouvrière est finalement brisée, tant du fait de la détermination des employeurs, que grâce à l’importation de noirs du sud, qui vont devenir une composante permanente de la main d’œuvre des abattoirs.

La Première Guerre mondiale va permettre au mouvement syndical de renaître et d’enregistrer de véritables succès. L’un des premiers effets du conflit est de provoquer, pour un temps, la suspension de l’immigration, alors même que la demande de viande augmente considérablement. Sous l’égide de la Chicago Federation of Labor, liée à l’AFL, une campagne de syndicalisation permet la renaissance d’un syndicat des travailleurs des abattoirs (SYLC : Stock Yard Labor Council) qui parvient à intégrer dans une même organisation, par le biais de branches locales, femmes, noirs, migrants et travailleurs blancs des abattoirs, puis à faire plier les entrepreneurs, contraints d’accepter une augmentation des salaires et une amélioration des conditions de travail. Ces succès sont cependant obtenus grâce à l’intervention du gouvernement fédéral, soucieux d’éviter toute interruption de la production dans un contexte de guerre, au point de menacer les entrepreneurs qui refuseraient de négocier de nationaliser leurs installations. Forte de ce succès, l’AFL entreprend ensuite, et là encore avec succès, de syndicaliser les travailleurs des aciéries. L’après-guerre est marqué par une violente réaction patronale. L’US Steel, propriétaire de plusieurs des sites du South Side, est déterminée à revenir sur les accords du temps de guerre et à briser la puissance syndicale. Elle monte une campagne dénonçant l’infiltration des syndicats par les rouges, et refuse tout contact avec les organisations syndicales. Ce refus conduit à une grève qui débute le 22 septembre 1919. Massivement suivie par les migrants, plus que par les American born (98 % contre 50 % d’après les archives des entreprises); elle sera longue et dure. Après plusieurs semaines de conflits, les grévistes doivent céder, sans avoir pu interrompre durablement la production dont la continuité est assurée par l’importation de plusieurs dizaines de milliers de noirs et l’existence d’un fort noyau de non-grévistes parmi les ouvriers qualifiés. Le second épisode a pour cadre les abattoirs. Là encore le patronat va profiter tant de la fragmentation raciale de la force de travail, renforcée par le souvenir des violentes émeutes raciales qui, au lendemain de la guerre, ont fait plusieurs centaines de morts à Chicago, que des divisions internes du mouvement ouvrier. Le SYLC est en effet agité de violents conflits qui se traduisent par une scission, laquelle s’opère autant sur des bases sociales (les conflits sont vifs entre représentants des ouvriers de métier et représentants des manœuvres), que sur des bases idéologiques. La direction des abattoirs entend porter le dernier coup. Dans le courant de l’année 1921, elle annonce plusieurs baisses de salaires successives. Les syndicats des abattoirs refusent la dernière et entament la grève le 5 décembre. Celle-ci, très dure et très violente, marquée par la mobilisation de la communauté polonaise tout entière, petits entrepreneurs, membres des professions libérales et du clergé même, soutenant les grévistes, se termine à son tour par une défaite que facilite l’importation en nombre de travailleurs noirs.

Outre son intérêt propre, cette histoire, faisant écho aux travaux de C. Collomb, offre de précieux aperçus sur ce qu’a d’ethnique l’histoire ouvrière et politique des États-Unis, de la même façon qu’elle met en lumière le fait que l’histoire des groupes ethniques est souvent, le temps de deux générations, une histoire ouvrière. Le parti pris de Pacyga est de penser ensemble ces deux dimensions et de nous proposer une histoire d’ouvriers polonais qui soient à la fois ouvriers et Polonais et non l’un ou l’autre ou l’un plus que l’autre. Si la tentative est incontestablement réussie, et riche d’enseignements, le lecteur ne suivra pas forcément l’auteur dans la théorisation un peu brutale et rapide qu’il propose de sa pratique en conclusion. Il renvoie en effet les formes d’organisations ouvrières et ethniques qu’il décrit à un certain nombre de hard factors géographiques, économiques et techniques, écrivant en substance qu’étant donné l’état des techniques et la position géographique de la ville, les formes d’organisation collectives et la morphologie urbaine ne pouvaient guère être différentes. La conclusion mériterait, a minima, quelques précautions et la détermination de ce qui dans l’expérience relatée est produit par ces déterminants macros et de ce qui relève de la variation locale. Les monographies « ethniques » sont assez nombreuses et anciennes pour que nous sachions que les expériences migrantes diffèrent sensiblement en fonction de la zone d’arrivée. Cette réserve faite, il demeure que cet ouvrage est précieux pour l’historien de la Polonia, et plein d’intérêt pour ceux qui se penchent sur l’histoire de la classe ouvrière américaine.



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