Didier Fassin, L’ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale.
Didier Fassin, Punir. Une passion contemporaine.

Paris, Le Seuil, 2017 (1ère édition : 2015), 688 p. « Points Essais ».
Paris, Le Seuil, 2017, 208 p.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Janvier 2017 voit tout à la fois la parution en poche de L’ombre du monde, augmentée en guise de postface d’un « Portrait de l’ethnographe en critique », et celle d’un ouvrage plus modeste qui le prolonge, Punir. Une passion contemporaine, issu d’un cycle de conférences donné à l’université de Berkeley. Alors que le premier est un vaste travail d’anthropologie politique et morale prenant de façon minutieuse le temps de l’observation de la condition carcérale et de la démonstration, le second est d’écriture plus ramassée et proposer, entre l’essai et le manifeste, terme que l’auteur récuserait peut-être, une réflexion pluridisciplinaire sur ce qu’est punir.

Couverture de l'ouvrageL’ombre du monde applique à la prison la méthode ethnographique chère à l’auteur de « l’étonnement » et, le cas échéant, de « l’indignation », sur le terrain d’une maison d’arrêt de la région parisienne. Étonnement que les prévenus puissent subir des conditions de détention pires que celles des condamnés et les petits délinquants pires que celles des criminels. Étonnement devant « la fréquence des courtes peines et, plus encore, du caractère mineur des délits qui les avaient motivés » (p. 31), devant la « banalisation de la prison ferme comme sanction d’actes dont on n’aurait jamais vu les auteurs dans une maison d’arrêt vingt-cinq ans plus tôt » (p. 32) sur fond de durcissement sécuritaire, d’introduction dans le code pénal de nouveaux délits, en particulier routiers et stupéfiants, d’alourdissement des sanctions, d’incarcérations plus longues et d’introduction des peines-plancher – soit un accroissement tant des « flux » que des « stocks ». En trente ans, le nombre de détenus dans les prisons françaises a doublé alors que la criminalité diminuait. Volonté de comprendre la surreprésentation patente des minorités dites « ethnoraciales », principalement des hommes jeunes dotés d’un faible capital économique et culturel, et de lever « le mutisme autour de [ce] secret public » autant que « la cécité à l’égard de ce qui en fait la matière » (p. 127).

De l’introduction au chapitre 2, l’ouvrage pose le cadre théorique (histoire foucaldienne de la prison, théories de Rawls sur les justifications morales, rétributivistes et utilitaristes, de la punition), contextuel (un nombre de détenus en baisse entre le milieu du XIXe siècle et le milieu du XXe mais depuis inversement croissant) et méthodologique. L’auteur dit cherche à « comprendre la démographie carcérale » en « [déplaçant] le regard vers son amont, c’est-à-dire, en remontant la chaîne pénale, vers la justice, qui condamne, la police, qui interpelle, les parlementaires, qui légifèrent, les gouvernements, qui élaborent l’action publique, les commentateurs qui nourrissent les représentations en termes de sécurité et de punition, en somme la société tout entière » (p. 63). Que les gouvernements successifs aient depuis trois décennies privilégié la pénalisation de la délinquance ordinaire aux dépens, par exemple, des malversations financières, est un choix punitif d’autant plus préjudiciable aux couches populaires issues de l’immigration que, comme l’avait déjà montré La force de l’ordre1, le travail de la police n’est pas équitablement réparti en termes de cibles géographiques (les quartiers dits « sensibles » plutôt que résidentiels) ou ethnoraciales (les minorités dites « visibles »). La justice, en favorisant les comparutions immédiates moins favorables en termes de défense et à fort taux d’incarcération, parachève le processus. Ainsi, « la démographie carcérale ne reflète pas la gravité des actes, du moins pas cette gravité seulement ; elle traduit les choix de ce que et de qui l’on veut punir, et comment » (p. 65). En « contrepoint » (p. 558) du « travail symbolique du pouvoir d’effacer ces opérations » et de « représenter [la situation] comme allant de soi », visant « à susciter des peurs et déplacer des anxiétés, à concentrer l’attention du public sur l’insécurité plutôt que sur les inégalités tout en dissociant les deux problèmes, à constituer en catégories dangereuses certaines populations et certains territoires », le travail scientifique consiste inversement à « dévoiler » les constructions et à « dénaturaliser » les problèmes (p. 115).

Les chapitres 3 à 11, soit le reste de l’ouvrage, sont consacrés à une belle ethnographie critique de la vie en maison d’arrêt : « choc de l’incarcération » (chap. 3), expérience de la vacuité du temps et du confinement de l’espace, de la perte de sens et de la déconsidération de soi (chap. 4) ; poly-usage des menus objets (chap. 5) ; travail des surveillants et comparaison (aussi contrastée qu’éclairante) avec le monde précédemment exploré de la « police des quartiers » (chap. 6) ; virilité, violence dans et de l’institution (chap. 7) ; évolution de la place des droits positifs et négatifs, formation, appétences au travail (chap. 8) ; sécurité et hantise du suicide des détenus (chap. 9) ; sanctions souvent disproportionnées par rapport aux fautes commises (voire non commises), centralité de l’archaïque et traumatisante cellule disciplinaire, en particulier délétère pour les personnes psychiquement fragiles qui représenteraient aujourd’hui un tiers des détenus (chap. 10) ; accompagnements des fins de peine et importance des récidives (61% de nouvelles condamnations à l’emprisonnement pour les sortants de prison, 52% pour les condamnés avec sursis mise à l’épreuve, 44% pour les condamnés à des travaux d’intérêt général et 36% pour les condamnés à sursis simple. Les chiffres de la désocialisation occasionnée par la prison, voire de la resocialisation en milieu déviant, parlent d’eux-mêmes (chap. 11). Ainsi donc, « alors que le leitmotiv des politiques pénales […] est de prévenir la récidive, la pratique conjointe des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire consiste à faire l’inverse de ce que les travaux scientifiques ont établi de façon assez convergente et qu’une simple observation des parcours biographiques permet de comprendre : on incarcère plus, et pour plus longtemps, au risque d’une désocialisation familiale, professionnelle et sociale ; on libère sous forme des sorties sèches la plupart des personnes emprisonnées, sans leur offrir les conditions qui favoriseraient leur resocialisation » (p. 528).

Se profilent aussi des questionnements sur le pourquoi de cette « société devenue plus répressive » (p. 33) et sur les « transformations structurelles profondes […du] rapport au châtiment » (p. 52). « Il faut punir et montrer au public que l’on punit, alors même que l’efficacité de cette politique en termes de prévention des délits et des crimes est de plus en plus remise en cause » (p. 53) : « le pouvoir de punir s’est en somme affranchi de ses justifications rationnelles » (p. 61). La perspective « d’inscrire l’enquête sur la prison dans une réflexion plus vaste sur les métamorphoses du sens de la punition » (p. 69) est toutefois bien davantage esquissée que réellement travaillée dans L’ombre du monde. Elle devient en revanche centrale dans Punir qui, à l’instar du Cours au collège de France de Michel Foucault en 1972, déplace la focale sur la punition, en se confrontant également au droit et à la philosophie.

Couverture de l'ouvrageTout en s’appuyant centralement sur le matériau de La force de l’ordre et de L’ombre du monde, le déplacement et la déconstruction opérés dans Punir sont triples. D’une part, par une relativisation géographique et civilisationnelle mobilisant notamment Malinowski, pour montrer que le châtiment et, plus encore, l’emprisonnement d’une personne reconnue coupable n’ont en fait rien d’évident – puisque d’autres modes de réparation existent, et ont longtemps été pratiqués. D’autre part, une relativisation temporelle et historique, appuyée sur le tournant fondamental qu’a été le passage, sous l’influence de l’Église catholique et via le développement de la Justice, de la réparation à la punition, de la Schulden à la Schuld, de la « dette » qu’on devait payer à l’offensé pour réparer un crime et qui pouvait être collective à la « faute » qui doit être expiée par l’offenseur de façon individuelle et dans la souffrance. Enfin, une relativisation juridique qui, s’appuyant sur la définition canonique de Hart en 1959, pointe les hiatus, voire les flagrantes contradictions, entre la théorie du droit du châtiment et son application dans les faits.

C’est à la lumière de cette triple et nouvelle perspective que le premier chapitre, « Qu’est-ce que punir ? », remobilise certaines interventions policières dans les quartiers populaires, qui relèvent davantage de « l’expédition punitive », sous-tendue par « des préjugés racistes et xénophobes », de « formes extra-légales de la violence physique et morale » (p. 51-53). Le second chapitre, « Pourquoi punit-on ? », revient sur le paradoxe apparent selon lequel « des actes mineurs d’acteurs mineurs de la société peuvent être plus durement sanctionnés que des actes majeurs de ses acteurs majeurs, y compris quand les seconds font des victimes mais non les premiers » (p. 91). Le troisième, enfin, « Qui punit-on ? », revient sur les <« spectaculaires disparités observées dans la représentation des classes sociales et des origines ethnoraciales dans les tribunaux et les prisons » (p. 117) – conséquence, on l’a vu, d’une focalisation de la répression sur ces catégories. De façon quasi tautologique, « on s’autorise à circonscrire la population que l’on veut sanctionner, c’est-à-dire à punir essentiellement ceux qu’on a définis a priori comme punissables » (p. 133-134).

Toujours habité par la question de « l’intolérable », fil rouge de ses travaux, Didier Fassin se glisse assez magistralement, avec L’ombre du monde, dans les pas de Dostoïevski, dont il admire l’écriture, mêlant « la distance et la réflexivité, la puissance descriptive et la lucidité analytique, la retenue du jugement et le souci de vérité » et, surtout, « la volonté résolue de comprendre et de faire comprendre ce qu’est l’univers carcéral […], de recréer un monde dont ses lecteurs, en le découvrant, puissent décider s’il correspondait bien au type de châtiment par lequel ils voulaient sanctionner ceux qui enfreignaient la loi » (L’ombre du monde, p. 565).

Le détour par Punir permet de reprendre les interrogations ouvertes dans L’ombre du monde, en chaussant des lunettes d’historien. Notre époque y apparaît comme le produit de trois temporalités emboîtées : le temps millénaire de la Schud, le temps biséculaire de la prison, le temps tridécennal du « moment punitif ». Qu’il soit un cycle court ou au contraire destiné à durer, l’ouvrage invite à considérer ce « moment punitif » où « la solution devient le problème […]. Censé protéger la société du crime, le châtiment apparaît de plus en plus comme ce qui la menace » (Punir, p. 15-16). Car non seulement la détention apparaît à bien des égards comme « stérile » (L’ombre du monde, p. 588) et broyeuse d’individus, mais ses conséquences sont également lourdes pour l’entourage du détenu : « Par cercles successifs, ce sont ainsi des pans entiers de la société qui se trouvent affectés par ces effets délétères » (Punir, p. 150). De fait, bien au-delà de ses visées rétributivistes et plus encore utilitaristes, la prison engendre pour les courtes peines une impossibilité de travailler ou même d’apprendre, des vies au mieux « mises sur ‘pause’ » et au pire brisées par la perte de l’emploi, le retrait du logement, le traumatisme des enfants, les conditions de vie fortement complexifiées pour la conjointe, le tout sans préparation à la réintégration sociale et professionnelle, donc facteur de récidive. Un immense gâchis en somme, dont il revient aux citoyens de prendre la mesure puisque « la prison n’est que ce que la société en fait » (L’ombre du monde, p. 69).

Au-delà de leur caractère différent mais remarquable, ces deux ouvrages, construits pour être appropriés par le grand public, se lisent presque de bout en bout comme des romans. Qu’on nous permette in fine deux remarques et une réflexion.

D’abord, sur le refus de proposer des « recommandations », revendiqué dans le « Portrait de l’ethnographe en critique ». Posture intellectuelle parfaitement défendable, elle nous semble toutefois ici pour partie factice, un certain nombre de préconisations se lisent en creux sans difficulté, mais de surcroît en porte-à-faux avec le travail de nombreux sociologues de la question sociale, et non des moindres, dont les travaux débouchent sur des pistes d’action publique constructives. Ce n’est pas nécessairement se départir d’une posture de chercheur ou déchoir des règles de la profession que de suggérer à l’action publique des pistes d’amélioration, surtout sur ce type de sujets et avec ce type d’approches.

D’autre part, l’auteur relève à plusieurs reprises la lecture croisée qui peut être faite entre État pénal et État social, avec des courbes aux pentes inversées. Or le recul de l’État social, antienne abondamment déplorée mais peu démontrée, nous semble pour la France largement discutable – ce qui nous différencie à cet égard du cas anglo-saxon. Il n’est qu’à regarder, sur les dernières décennies, le maintien voire la croissance du nombre d’allocataires des minima sociaux, en particulier dans les catégories de la pauvreté et du handicap ; la quasi-invention d’une politique sociale en direction des sans-abri ; la croissance spectaculaire des subventions publiques octroyées aux associations de solidarité ; ou la création, depuis la fin des années 1980, de nouveaux droits (au revenu minimum, au logement, à l’hébergement, à la santé, etc.). Les « vases communicants » (L’ombre du monde, p. 543) ne fonctionnent donc pas dans ce sens, mais plutôt entre les diverses institutions d’enfermement (pour fragiles psychiatriques et, comme Didier Fassin le subodore, mendiants et vagabonds 1) et la prison. Dans le « mode de gouvernement des inégalités » (ibidem, p. 550), il est possible d’être tout à la fois plus social et plus pénal, avec des recoupements partiels entre les publics. Nous serions même tentée d’émettre l’hypothèse que c’est précisément parce que l’État est en France plus social qu’on tolère qu’il soit aussi plus pénal.

Ces questionnements anthropologiques font enfin particulièrement sens pour l’historien du social. La « perte de dignité » occasionnée par la prison (L’ombre du monde, p. 15), la délinquance qui « n’est pas voulue » mais « subie » (ibidem, p. 155), la « stigmatisation » et « l’exclusion » (p. 164), « le sentiment d’une existence sans valeur » et d’une « déconsidération de soi » (p. 209), l’impression de se sentir sans « statut », « oisif et inutile », « vulnérable », se retrouvent dans les mêmes termes et depuis des décennies dans les archives des associations de lutte contre la pauvreté. La stigmatisation démagogique des « assistés » au mépris des causes qui conduisent à l’aide sociale, tout comme celle des détenus qui auraient « mérité » leur peine, relève bien de « mise à l’écart » (L’ombre du monde, p. 550) pour « rappeler à chacun sa place dans la société » (bidem, p. 167). Place qu’on sait non fondée en droit, relevant de « l’intolérable » et de surcroît contreproductive en termes économique, politique et de cohésion sociale. Les mots ne sont pas mâchés : « ces garçons apprennent, au gré de la répétition d’expériences similaires, leur position d’infériorité raciale et morale » (Punir, p. 101). Mots qui résonnent évidemment d’un sens particulier pour l’historien qui, lui aussi, cherche à comprendre comment l’homme, même contemporain et démocratique, peut continuer à discriminer et dominer ce qui lui semble inférieur ou différent, perpétuant au fil des siècles cette triste « délectation éprouvée dans la relation de sujétion ainsi créée » (Punir, p. 113).

Axelle Brodiez-Dolino


1 La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Le Seuil, 2011.
  1. À ceci près que le processus est dans ce cas plus complexe, puisque la répression à l’encontre des mendiants et vagabonds diminue assez régulièrement très tôt, dès les années 1890, et jusqu’à la dépénalisation de 1992-1994 ; le nombre d’hébergés en asile de nuit/centre d’hébergement étant lui fluctuant selon la conjoncture économique et du logement.


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