Deux publications sur le syndicalisme et les mouvements étudiants

par Emmanuelle Picard  Du même auteur

Robi Morder (dir.). – Naissance d’un syndicalisme étudiant, Paris, Syllepse, 2006, 328 pages ; Jean-Philipe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder (dir.). – Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, 2007, 434 pages.


Le GERME (Groupe d’étude et de recherche sur les mouvements étudiants) créé en 1995 a développé une importante expertise en matière d’histoire des mouvements étudiants, entendus à la fois comme les organisations structurées et les mobilisations conjoncturelles. Une série de colloques a été consacrée à ces questions1, ainsi qu’un séminaire régulier et diverses rencontres autour de la problématique de la sauvegarde des archives des mouvements étudiants. Cet important travail a donné lieu à plusieurs publications, dont deux en particulier qui seront ici présentées.

Le volume Naissance d’un syndicalisme étudiant rassemble les communications présentées lors des colloques organisés en 1995 (« La charte de Grenoble ») et 1996 (« 50 ans de syndicalisme étudiant »), auxquelles sont adjoints des témoignages et des documents d’archive. Cent ans de mouvements étudiants est le fruit d’un travail collectif mené par l’équipe du GERME, qui a invité un panel de spécialistes à participer à la réalisation d’un ouvrage de synthèse, douze ans après la création de l’association, dans l’objectif d’établir le bilan d’un projet ambitieux : rassembler régulièrement, autour de séminaires, colloques, archives et publications, tous celles et ceux qui s’intéressent à la thématiques des mouvements étudiants. Ces deux ouvrages constituent indéniablement un instrument très utile et très riche qui permet d’avoir une vision générale des travaux sur la question et de répondre à un certain nombre de questions, en plus des nombreux documents qu’ils présentent.

Les travaux sur les étudiants en général sont relativement récents et encore limités en nombre, souvent monographiques. Si Pierre Moulinier et Jean-Claude Caron2 nous ont permis d’avoir une meilleure connaissance d’un monde étudiant en gestation et de ses rapports souvent tendus avec le monde politique au XIXe siècle, il n’existe en revanche pas de synthèse équivalente pour le XXe siècle, période pour laquelle les étudiants sont appréhendés essentiellement par familles politiques ou confessionnelles. Dans ce contexte, le travail du GERME est essentiel pour fournir une vue d’ensemble. Celle-ci est d’autant plus riche que le parti pris initial de l’association est de rassembler chercheurs, acteurs et documents, dans la perspective d’une confrontation féconde. Naissance d’un syndicalisme étudiant est ainsi consacré à une histoire des mouvements étudiants depuis 1946, thématique que reprend Cent ans de mouvements étudiants dans sa première partie. Il y a donc là matière à une vision assez complète des différents épisodes de l’histoire du/des mouvement(s) étudiant(s), même si l’on peut regretter une approche parfois trop factuelle. L’originalité du second volume est qu’il est consacré pour les deux tiers à des présentations thématiques (« militantisme et structures », « indépendances », « réalisations, gestions et co-gestions ») dont certaines portent sur plusieurs décennies. Elles offrent la possibilité d’un regard à la fois diachronique et transversal.

Il en résulte cependant une impression de dispersion, qui oblige le lecteur à procéder à sa propre synthèse. Comme souvent dans un champ de recherche éclaté, les productions s’organisent alors comme une accumulation d’interventions spécialisées et ponctuelles.

C’est certainement l’aspect politique qui est le mieux documenté ici. L’histoire des mouvements étudiants, entendu comme celle des organisations syndicales, débute véritablement en 1907 avec la création de l’Union nationale des associations d’étudiants de France, qui deviendra l’UNEF par la suite. Les périodes fondatrices sont largement traitées, avec une mise en perspective intéressante des expériences antérieures et des prolongements jusqu’à la situation actuelle. L’organisation centralisée de l’Université en France, résultant de l’Université impériale mise en œuvre par Napoléon en 1808, permet de comprendre aisément le choix d’une association à caractère national, quand dans la plupart des autres pays, les étudiants sont plutôt organisés par université ; pour autant, elle n’a pas empêché l’émergence de groupes concurrents. Des groupes d’étudiants se sont développés en particulier au sein des organisations politiques ou confessionnelles ; on peut citer entre autres la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) ou encore l’UEC (Union des étudiants communistes). A l’exception d’une courte période (1950-1961) durant laquelle l’UNEF a eu le monopole de l’action corporative et représentative des étudiants, par le biais de sa reconnaissance par les autres associations, ces dernières ont revendiqué le droit de parler au nom de groupes spécifiques. L’histoire organisationnelle du mouvement étudiant français est donc traversée par une série de tensions, de divisions, de rapprochements ou d’alliances temporaires. Rendre compte de cette mosaïque implique de considérer à la fois les histoires propres et les spécificités de chacun de ces groupes et la nature de leurs interrelations ; mais aussi de connaître au préalable assez finement l’état du monde politique, en particulier de la gauche, afin d’être en mesure de replacer les initiatives étudiantes dans un contexte plus large. On peut regretter que les auteurs, bon connaisseurs de leur partie, ne fournissent pas toujours les éléments nécessaires aux non spécialistes. Une tentative de typologie, à la fois sur les modes d’action, les formes d’organisation ou la sociologie des groupes aurait permis une vision d’ensemble moins éclatée, et sans doute autorisé plus efficacement la remise en cause d’une histoire parfois figée dans des grands moments ou des grandes figures. Elle aurait également été intéressante afin de réfléchir aux contraintes structurelles spécifiques inhérentes aux mouvements étudiants, et aurait permis une mise en perspective avec les autres formes d’engagement politique et syndical contemporaines. La notion même de mouvement ou d’organisation, leurs relations avec les mouvements entendus comme mobilisations ponctuelles n’est, à mon sens, pas assez discutée ici. Enfin, les grands clivages de l’enseignement supérieur français (entre université et grandes écoles, mais aussi entre les différentes disciplines, les lieux et les niveaux d’études) restent trop souvent implicites. C’est dommage, car ils constituent des facteurs au moins aussi significatifs que les affinités politiques et confessionnelles dans un travail d’analyse des mouvements étudiants.

L’histoire des mouvements étudiants s’inscrit aussi dans une nécessaire contextualisation, à la fois politique et sociale, mais aussi institutionnelle. Les directeurs du second ouvrage (Cent ans de mouvements étudiants) soulignent dans leur préface qu’une connaissance préalable des grandes caractéristiques sociales, politiques et culturelles des périodes envisagées est nécessaire au lecteur, indiquant par là même qu’ils n’ont pas réussi à tenir leur pari initial d’une histoire totale, offrant la possibilité de replacer les spécificités de l’action étudiante dans un schéma plus général. Le nombre des étudiants a non seulement fortement crû au cours du XXe siècle, mais leur place dans la société (de leur recrutement social à leur devenir, en passant par l’émergence d’une catégorie spécifique) s’est profondément modifiée. Cette réalité rapidement effleurée dans les deux ouvrages est cependant centrale dans une réflexion à long terme, car elle agit incontestablement sur les modalités d’action. Plus encore, c’est parfois une absence de contextualisation universitaire qui est problématique : elle est le fruit direct de la rareté des travaux historiques consacrés à l’enseignement supérieur en France et d’une historiographie marquée par des choix favorisant une approche en termes d’histoire des savoir au détriment d’études plus institutionnelles3. Une communication s’y intéresse plus directement, mais elle reste elle aussi prisonnière d’un manque de vision d’ensemble.

C’est sans doute la principale lacune de ces ouvrages, dont l’approche reste trop interne au monde étudiant. On aurait souhaité une synthèse confrontant davantage les travaux en plein essor sur la jeunesse et les analyses sur les modes d’intervention dans le champ politique, qui aurait permis d’ouvrir de nouvelles pistes de réflexion. Reste que malgré ces réserves, ces ouvrages nous permettent d’avoir accès à la fois à une présentation synthétique des mouvements étudiants, à des éléments de chronologie précieux et à de nombreux documents. A ce titre, ce sont des livres que tout chercheur travaillant sur l’enseignement supérieur se doit de connaître.


Emmanuelle Picard




1 Se reporter au site du Germe (http://www.germe.info/) pour en trouver le détail.

2 Jean-Claude Caron, Générations romantiques. Les étudiants de Paris et le Quartier latin (1814-1851), Paris, A. Colin, 1991, 435 p. ; Pierre Moulinier, La naissance de l’étudiant moderne, Paris, Belin, 2002, 330 p.

3 Cf. E. Picard, « L’histoire de l’enseignement supérieur français. Pour une approche globale », Histoire de l’éducation, n° 122, 2009, pp. 11-33.



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