Delphine Gardey, Le linge du Palais-Bourbon : corps, matérialité et genre du politique à l’ère démocratique.

Bordeaux, Éditions du Bord de l’eau, 2015, 260 p.

par Delphine Dulong  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageComment se fabrique une assemblée parlementaire ? Et plus précisément, comment cette institution politique devient-elle un corps autonome et souverain qui ne se confond ni avec l’État, ni avec le pouvoir exécutif, ni avec le peuple  ? C’est à cette question centrale dans l’histoire de la vie politique que le dernier ouvrage de Delphine Gardey se propose de répondre sous l’angle unique de « l’histoire faite chose ». L’originalité de cette enquête tient en effet dans ce qu’elle décrit minutieusement l’institution en train de se faire, non pas au travers des grands hommes qui ont marqué cette histoire ou de ses représentations les plus éculées, mais au travers de ses matérialités les plus concrètes et – en apparence seulement – les plus prosaïques : le bâtiment qui abrite les élus de la nation, son architecture, son mobilier, son protocole, son personnel administratif (huissiers, sténographes, lingères, etc.) et les politiques de gestion de ce personnel.

Cette focale sur une dimension largement négligée par l’historiographie est tout sauf anecdotique. Elle s’inscrit d’abord dans un programme scientifique : celui engagé par M. Foucault et poursuivi par plusieurs sociologues dont l’ambition est d’éclairer le pouvoir normatif des choses, des techniques (Michel Callon, Bruno Latour) ou encore des instruments (Pierre Lascoumes, Patrick Le Galles, Yannick Barthe). Cette façon d’appréhender l’institution, en redonnant du corps à ces êtres sans corps que sont les assemblées parlementaires, s’inscrit ensuite dans un projet politique. Comme le souligne en effet la métaphore du linge, i.e. des dessous de l’institution, que l’auteure file tout au long du livre, il s’agit aussi d’exhumer le rôle de tout ceux qui, cachés par la « façade » (Goffman) d’une Chambre qui se donne à voir comme un « objet flottant dans une sorte d’éther » (p. 124), œuvrent en coulisses à son existence, en rendant notamment possible certains des grands principes qui – telle la publicité des débats – régulent le théâtre parlementaire. Le propos est enfin féministe : il s’agit en même temps de lever le voile sur les rapports de genre qui règnent au Parlement, en montrant comment les hommes se sont fabriqué une Chambre bien à eux jusque dans ses plus petits recoins.

Ce faisant, l’ouvrage de Delphine Gardey ne fait pas que combler certains points aveugles de l’historiographie parlementaire. Il contribue également à enrichir la sociologie des institutions politiques en bousculant certaines routines savantes mal affranchies de cette « pensée d’État » (Bourdieu) qui oppose administration vs politique, domestique vs politique, aristocratie vs démocratie. Loin d’être exclusifs les uns des autres, ces univers de pratiques différenciés apparaissent ici fortement enchâssés. En portant la focale sur l’économie du palais Bourbon, dans lequel s’installe la représentation nationale, l’auteure nous donne effectivement à voir l’Assemblée comme « un espace morcelé en de multiples ‘souverainetés’ » (p. 39). Côté scène, le théâtre de l’hémicycle parlementaire est, au moins jusque sous la IIIe République, un espace d’interactions tout à la fois politique, social et domestique du fait de la présence des épouses de ministres et députés qui, bien que rejetées du côté du public, sont elles aussi en représentation. Côté coulisses, cet enchâssement d’ordres pluriels est renforcé par la logique aristocratique du palais Bourbon qui marque durablement l’administration de la Chambre des députés. Alors qu’avec le temps les fonctions administratives se professionnalisent et le personnel politique se démocratise, les rapports élus/personnel administratif demeurent en effet emprunts des relations de « maisons » et de « services » qui caractérisent la domesticité aristocratique. À cela, plusieurs raisons, comme les modalités de gestion du personnel administratif, souvent logé sur place, nourri et entièrement habillé par l’institution, et plus encore les modalités de son recrutement. Car la nécessité de s’attacher un personnel de confiance entièrement dévoué au Parlement incite les questeurs à privilégier – y compris pour les emplois supérieurs de l’administration – les candidats recommandés, plus ou moins dépendants de personnalités politiques et très souvent membres d’une famille déjà employée à l’Assemblée.

Loin du modèle bureaucratique décrit par M. Weber, les exigences de la vie parlementaire reposent ainsi « sur des logiques autres et autrement plus complexes que les seuls éléments ‘rationnels’ ou ‘fonctionnels’ » (p. 187). Pour autant, ce mode de gestion partiellement familial et clientéliste de l’administration parlementaire, attesté par la constitution de véritables « dynasties » de fonctionnaires, contribue paradoxalement à l’institutionnalisation d’un ordre parlementaire démocratique. Le cas des sténographes de l’Assemblée, particulièrement développé dans l’ouvrage, est sur ce point très éclairant. C’est en 1848 qu’un service public de compte rendu des débats parlementaires est mis en place. Jusque-là rapporteurs pour les journaux, les sténographes deviennent alors des fonctionnaires de l’Assemblée nationale. Pour l’institution, ce changement de statut est primordial : outre le fait que cela permet d’assurer la transparence et la publicité des débats, la constitution d’un service sténographique « à soi », excluant toute concurrence, garantit un contrôle parlementaire sur les compte rendus, assure leur diffusion en temps et en heure à la presse sur tout le territoire et place in fine l’Assemblée au cœur de la vie politique républicaine. Comme le note à cet égard D. Gardey, les sténographes de l’Assemblée font ainsi bien plus que du simple travail administratif. Au travers des comptes rendus in extenso des débats auxquels ils travaillent, ils contribuent en réalité « chaque jour à réifier l’institution » (p. 145). Ils « font l’institution dans le sens où elle émerge de leur activité ordinaire » (p. 146), mais aussi dans la mesure où ils contribuent à l’institutionnalisation du Parlement en assurant la pérennité de leurs pratiques et de leurs techniques par delà les âges et les changements de régime. La stabilité de ce personnel administratif rend cette pérennité possible. Cette dernière est par ailleurs soutenue par l’activité des administrateurs qui ont eu très tôt le souci de « fabriquer une continuité, de penser et faire vivre la Chambre comme une entité administrée indépendante des troubles politiques » (p. 50). Mais cette pérennité des pratiques, sans laquelle l’institution n’existe pas, est aussi le produit d’une culture de métier élitaire qui puise en partie sa force dans le fait qu’elle se transmet pendant longtemps de père en fils (ou neveux) et s’acquiert très tôt, dans le cadre de la socialisation familiale.

En sont exclues les filles et plus largement les femmes. Écartées du privilège masculin de servir l’ordre parlementaire – si ce n’est comme lingères – par une politique d’endiguement qui leur barre délibérément toute velléité de carrière administrative, les femmes n’encombrent en effet pas plus les couloirs du Parlement que la scène de l’hémicycle. Analysée sous cet angle, la gestion du personnel administratif de la Chambre permet ainsi de mesurer à quel point celle-ci est un sanctuaire masculin. Et l’on saisit alors mieux pourquoi le simple fait d’être femme – députée ou fonctionnaire – est vécue dans ces lieux comme une incongruité corporelle, autant par les hommes que par les femmes.

Au total, cette plongée dans le linge du Palais Bourbon révèle la singularité d’une institution qui a joué un rôle fondamental dans les processus de démocratisation tout en fermant ses portes au peuple et aux femmes. L’un des intérêts majeurs de cet ouvrage est de nous faire comprendre que cet élitisme et ce sexisme, qui caractérisent encore aujourd’hui le Palais Bourbon, ne sont pas qu’un produit historiquement dépassé « des mentalités » politiques : ils sont intrinsèquement liés à l’histoire faite chose de cette institution et, indissociablement, de son histoire incorporée tout particulièrement par certains membres de l’administration, lesquels ont joué un rôle décisif en organisant l’insularité de la Chambre par rapport au mouvement social, pour mieux la faire exister en tant qu’institution.

Delphine Dulong.



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