David Sartorius, Ever-Faithful : Race, Loyalty, and the Ends of Empire in Spanish Cuba

Durham, Duke University Press, 2013, 303 p.

par Camillia Cowling  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Cette étude originale apporte un éclairage nouveau sur les expériences ordinaires de la race et de l’empire à Cuba au XIXe siècle. Ever faithful renverse une tendance historiographique universitaire bien établie qui se concentrait uniquement sur la rébellion afro-cubaine – et de fait sur la révolte cubaine de façon plus générale. À l’inverse, ce livre souligne que, alors que l’Amérique hispanophone continentale était traversée par un processus d’indépendance révolutionnaire dans les années 1810 et 1820, Cuba, elle, restait « toujours fidèle » à l’Espagne. Les timbres apposés sur d’innombrables documents coloniaux du XIXe siècle attestent d’ailleurs de cette fidélité. Selon David Sartorius, une telle loyauté n’était pas seulement le fruit d’une « brutalité intransigeante ou d’une acceptation passive » (p. 187) mais plutôt une attitude produite et entretenue par des citoyens ordinaires puisque « la logique politique du colonialisme accentuait également, par dessein [et] réciprocité affective, les inégalités entre l’État et son peuple » (p. 187).

Sartorius s’attelle à relever le défi de Frederick Cooper de « penser en tant qu’empire » (p. 127), en retraçant l’origine des changements des politiques impériales raciales à travers es soubresssauts du XIXe siècle espagnol. Les effets de ces changements sur les élites cubaines sont connus des historiens, mais leurs répercussions sur la majorité des Cubains ordinaires de couleur (Noirs ou mulâtres), et en particulier les réactions provoquées chez ces derniers, n’ont pas été étudiées en détails. Par exemple, des tensions complexes se développèrent entre les formes héritées de la citoyenneté impériale et les conceptions libérales nouvelles et changeantes de la nation. De plus, lorsque le concept de race et l’esclavage vinrent s’y ajouter, les gens de couleur à Cuba se retrouvèrent en porte-à-faux vis-à-vis de l’État impérial : ils eurent alors recours à un grand nombre de stratégies afin de faire entendre leurs voix et revendications. D’après Sartorius, l’expression de la loyauté sous-tendait de telles requêtes. Il définit cette attitude stratégique pour parvenir à un statut de personne politique comme une « subjectivité loyale ». Plutôt que d’être une demande basée sur les droits du citoyen, il s’agissait d’utiliser des « formes publiques d’expression fondées sur les inégalités et l’état de subordination et de vulnérabilité subis par le sujet colonisé » (p. 10). De telles positions étaient ancrées dans les hiérarchies raciales, sociales et de genre qui avaient de toute évidence structuré l’empire hispanique pendant des siècles. Cependant, comme on peut le voir à travers l’étude menée par Sartorius, ces prises de position étaient également influencées par de nouvelles façons de concevoir et d’interpeller l’État suite au développement du libéralisme en Espagne, à Cuba et ailleurs.

Ce livre explore donc comment, grâce à l’essor de la traite des esclaves et l’économie des plantations à Cuba, la question de la citoyenneté pour les gens de couleur était fréquemment soulevée mais laissée ambiguë au sein de la constitution novatrice de l’Espagne libérale en 1812. Finalement, ce sont les guerres d’indépendances dans l’Amérique hispanique ainsi qu’une série d’importantes rébellions d’esclaves à Cuba qui menèrent à l’exclusion définitive en 1837 des colonies encore représentées au Cortès espagnol, laissant ainsi peu d’options aux Cubains de toutes les catégories sociales pour revendiquer leur droit à la citoyenneté – statut qu’on leur avait fait miroiter une vingtaine d’années plus tôt. L’étude s’oriente ensuite sur une nouvelle série de possibilités politiques offertes aux Cubains de couleur durant la guerre des Dix Ans contre les Espagnols (1868-1878). Après-guerre, l’Espagne commença à expérimenter la liberté de la presse et d’association, ouvrant ainsi de nouveaux modes d’expression de la loyauté. Finalement, la « subjectivité loyale », même si elle se dilua au contact d’un grand nombre d’autres options politiques désormais plus séduisantes, resta l’une des revendications et ce même lors de la guerre contre les Espagnols (1895-8). Par conséquent, le livre de Sartorius considère la loyauté comme une pratique changeante : « derrière la continuité sous-entendue par la devise ‘toujours fidèle se trouvait un processus dynamique qui transforma la façon dont les Cubains vinrent à la politique » (p. 218).

L’auteur démontre que si cette loyauté n’a pas eu une place centrale dans les récits historiques sur Cuba, c’est notamment parce qu’elle a été majoritairement considérée comme une position par défaut au cours du siècle. De fait, puisque son absence (sous la forme de rébellion ou de conspiration) est plus évidente à identifier que sa présence active, elle constitue un défi méthodologique. Ceci est d’autant plus avéré dans le contexte de la censure coloniale croissante qui, si elle entravait souvent toutes sortes d’expression de rébellion, réduisait également les moyens dont disposait le peuple pour prouver sa loyauté ouvertement. C’est en partie pour cette raison que le centre de gravité chronologique du livre est la guerre des Dix Ans et l’essor de la sphère publique de l’après-guerre. Cette période coïncide également avec l’abolition progressive de l’esclavage qui prendra effet en 1886. Les chapitres du livre s’y rapportant font l’analyse d’un grand nombre de preuves documentaires, en étudiant notamment les fascinants interrogatoires menés sur les champs de bataille par les Espagnols pour mesurer la loyauté des esclaves qui s’étaient battus pour l’Espagne, ainsi que la multitude de publications et d’activités associatives d’après-guerre. Grâce à des années de recherches à travers de multiples archives, ce livre parvient à donner une portée géographique de grande ampleur en s’attachant à trois lieux fort différents : la capitale politique de la Havane, la deuxième ville Santiago, sur la côte orientale, et la nouvelle ville « blanche » de Cienfuegos.

L’ouvrage explore avec subtilité le rôle du genre ainsi que celui de race et de statut légal dans le maintien des hiérarchies coloniales. Il analyse par exemple les difficultés pour les femmes réduites en esclavage à manifester leur loyauté car c’étaient une attitude attendue des hommes et non des femmes. Ever Faithful fournit ici de nouvelles perspectives permettant aux universitaires spécialistes de l’esclavage d’analyser des formes d’affirmation sociale différentes, tels que les procès et les pétitions, qui peuvent être considérés comme l’expression d’une « subjectivité loyale » impliquant les femmes esclaves ou libres de façon globale et même spécifique.

Ever Faithful est, sans conteste, une publication majeure qui nous invite à repenser le rôle de la race, de la hiérarchie, du libéralisme et de l’esclavage dans le Cuba du XIXe siècle. Au-delà même de Cuba, en soulignant « les ancrages coloniaux de prétendus modèles ‘nationaux’ de représentation, de souveraineté, de légitimité et d’inclusion » (p. 11), ce livre vient nourrir une bibliographie plus large le colonialisme et les processus d’indépendance. En se concentrant sur les définitions et les usages quotidiens de la loyauté, il explore de manière inédite les façons dont les peuples d’ascendance africaine contribuèrent à la formation, au renouvellement et finalement à la déconstruction de la vie impériale espagnole dans les Amériques.

Camillia Cowling



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