David P. Boder, Je n’ai pas interrogé les morts, 2006

David P. Boder, Je n’ai pas interrogé les morts. Paris, Tallandier, 2006, 373 pages. Préface d’Alan Rosen, appareil critique et postface de Florent Brayard. « Archives contemporaines ».

par Catherine Gousseff  Du même auteur

Republié et traduit près de soixante ans après sa parution aux États-Unis, Je n’ai pas interrogé les morts, de David P. Boder, rassemble sous ce titre 8 entretiens menés auprès de Personnes déplacées (Displaced Persons, DP) en 1946, dont une majorité de survivants juifs des camps de concentration nazis. L’intérêt de cette publication est double. Il est d’abord de réactualiser la portée de témoignages importants, de « fraîche mémoire » de l’expérience concentrationnaire et de l’errance dans la guerre, qui, s’ils ont été utilisés dans des travaux devenus classiques (tel Asiles d’Erving Goffman), n’en ont pas moins sombré au fil des décennies dans l’oubli. L’autre intérêt de cet ouvrage réside dans l’important travail de mise en perspective historique des textes et de l’entreprise de collecte des récits.

Dans sa vaste préface, Alan Rosen retrace d’abord l’itinéraire singulier de David Boder. Ce Juif letton, formé à l’école normale de Vilna, puis à l’institut psycho-neurologique de Saint-Pétersbourg (jusqu’en 1915), émigre aux États-Unis dans la deuxième moitié des années 1920 où il rejoint le Lewis Institute of Chicago (futur Illinois Institute of Technology) alors que l’ethnologie sociologique est en train d’éclore. Défini par A. Rosen comme psychologue et anthropologue, David Boder a consacré, à partir de 1946, l’essentiel de son activité à l’analyse et la transcription des « autobiographies topiques » collectées cette année là. L’originalité de son entreprise ne tenait pas seulement à sa précocité mais également au moyen utilisé et aux buts poursuivis. Comme il le rappelait lui-même dans son introduction, D. Boder bénéficia, fait rare pour l’époque, d’un enregistreur à fil dont le principal atout était, à ses yeux, de pouvoir interroger les témoins dans leur propre langue (voire, pour certains, dans les langues auxquelles ils recouraient dans le cours de l’entretien). Cet appareil lui permit non seulement de saisir fidèlement le témoignage, dans ses hésitations, ses imperfections, ses erreurs, mais également d’enregistrer différents dialectes, de solliciter d’autres matériaux, en particulier le patrimoine chansonnier du témoin et celui partagé ou acquis au cours de l’expérience concentrationnaire. Il s’agissait donc d’une entreprise d’ordre ethnographique visant à récolter et sauvegarder les traces d’une culture juive est-européenne, quasiment disparue. A cette ambition était associée sa préoccupation non moindre d’analyser le traumatisme vécu. En ce sens, il apparaissait comme un précurseur, même s’il s’intéressait plutôt aux formes d’amputation morale et comportementale généré par le trauma qu’à ses conséquences. Au cours des quatre mois qu’il passa en Europe, de juillet à octobre 1946, D. Boder réalisa 120 entretiens dans quatre pays, donnant essentiellement la parole aux rescapés de l’holocauste (20 entretiens avec des non Juifs). Les huit interviews publiées ne constituent ainsi qu’une part infime du massif de récits collectés mais, fait essentiel, l’ensemble des matériaux est disponible sur le site de l’Illinois Institute (http://voices.iit.edu, enregistrements originaux), de sorte que cet ouvrage constitue aussi une utile introduction pour tout spécialiste intéressé par cette source.

Le choix des récits publiés se veut illustratif de la diversité des témoignages et des expériences (genre, générations, pays d’origine, camps), mais, s’agissant des Juifs (6 des 8 entretiens), une trame commune se dessine presque inexorablement depuis les tentatives de trouver refuge à l’arrivée des Allemands jusqu’à l’arrestation, la sélection, le transfert et l’internement qui signifie souvent le passage successif dans différents camps. L’expérience de l’abîme dans la proximité de la mort, violente ou d’épuisement, et sa matérialité à travers la présence des corps, la dureté sans nom du quotidien, le sadisme de cette responsable SS dont Fela Lichtheim dresse un portrait terrifiant, ou au contraire la protection providentielle d’une responsable de bloc que remémore Anna Kovitzka…, tous ces témoignages déclinent une même tragédie face à laquelle les postures, les capacités de résistance et d’entendement sont remémorées très diversement. Ils dressent de l’épreuve une vision toujours singulière, taisent tout commentaire en imposant impérativement l’écoute de ce qui fut et reste au-delà de l’imaginable.

En complément des récits, de nombreuses notes précisant les faits relatés ou leur contexte permettent aussi de corriger les erreurs de mémoire et elles soulignent l’ampleur de la connaissance acquise sur « la solution finale de la question juive », reconstituée jusque dans la micro-histoire du destin des innombrables ghettos d’Europe centrale et orientale.

Bien que généralement très effacé derrière de brèves questions, D. Boder se manifeste toujours en préambule des récits à travers la présentation de son interlocuteur. Sa posture dans ces résumés introductifs n’est pas toujours sans jugement et elle trahit parfois des convictions, aujourd’hui fortement contestables. Il en va ainsi, par exemple, du témoignage de Fania Freich, juive polonaise émigrée en France avant-guerre dont Boder souligne l’étroitesse de vues car, loin de stigmatiser les Allemands, cette femme raconte comment les Français ont arrêté sa fille qu’elle n’a jamais revue. Pourtant la force de ce témoignage réside précisément dans cette indignation inlassable de n’avoir eu affaire qu’à des policiers français… Mais en 1946, alors que la France, rangée aux côtés des puissances victorieuses, réservait – précise Boder – un accueil bienveillant aux personnes déplacées, cet aveu était difficilement recevable.

Face aux récits extrêmes des rescapés juifs, les entretiens menés l’un avec un mennonite de Russie du sud, l’autre avec une Estonienne (tous deux réfugiés dans les camps de DP en Allemagne) relèvent d’un tout autre registre puisqu’il s’agit de personnes ayant quitté l’Union soviétique à la faveur de l’occupation allemande. De ces entretiens transparaît un fort malaise lié au décalage des préoccupations entre Boder, centré sur le témoignage des crimes nazis, et ses interlocuteurs, qui cherchent, eux, à relater surtout l’oppression du régime soviétique. Mais on peut se demander si ce malaise ne traduit pas plus largement l’état d’esprit de l’immédiate après-guerre où le profit des opportunités ouvertes à l’Est par l’occupation allemande entraînait inévitablement un fort soupçon, sinon de collaboration du moins de connivence implicite avec les autorités nazies.

La force de Je n’ai pas interrogé les morts tient donc surtout aux voix des survivants des camps. Reste à s’interroger sur le titre donné à cet ouvrage qui, d’après la belle interprétation que nous propose F. Brayard en postface, ne se réfère pas à l’ensemble des victimes de la machine exterminatrice, mais plutôt à tous ceux qui ont choisi de ne pas survivre à l’état d’inhumanité, préférant s’arrêter au seuil du trauma que livrent les rescapés et dont Boder a cherché à recueillir toutes les expressions.


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