David M. Oshinsky, Polio. An American History…, 2005

par Sophie Chauveau  Du même auteur

L’histoire de la lutte contre la poliomyélite, une maladie qui frappe surtout les enfants, fascine tout autant le public que les historiens américains. L’investissement personnel de F. D. Roosevelt, la création de nouvelles formes de philanthropie et l’organisation de la recherche pour trouver un vaccin ou la réalisation des essais cliniques sont autant de thèmes « paradigmatiques » de l’histoire de la médecine aux États-Unis. L’histoire du combat contre la polio a déjà suscité des publications remarquées, comme le livre de Jane E. Smith, Patenting the Sun (New York, Anchor Books, 1990), essentiellement consacré à la figure de Jonas Salk et à ses liens avec la National Foundation for Paralysis Infantile. Plus récemment, le journaliste Jeffrey Kluger s’est lui aussi intéressé à la figure de Jonas Salk et à son équipe de chercheurs, tandis que Daniel J. Wilson, professeur d’histoire à Muhlenberg College, retrace le vécu des malades à partir d’une centaine de récits.

Le projet de David M. Oshinsky est différent : il s’agit de replacer l’histoire de la maladie et de la conquête du vaccin dans son contexte politique et social. L’ouvrage couvre une période longue, des premières épidémies de polio aux États-Unis à la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle, évoquant les controverses sur l’origine « vaccinale » du sida.

L’intérêt de l’ouvrage est là, dans le dessein de ne jamais séparer de leur environnement les malades, les militants de la « March of Dimes » (la collecte de dons de la Fondation pour la paralysie infantile), les chercheurs et les médecins – Sabin, Salk, Koprowski, originaires d’Europe Orientale, confrontés à l’antisémitisme du monde universitaire américain dans l’entre-deux-guerres et promus au statut de héros dans les années 1950 et 1960. L’histoire de la lutte contre la poliomyélite décrit un modèle, sinon un mythe, qui est aussitôt déconstruit pour montrer combien la conquête du vaccin a été fille de son temps : il n’y aura qu’un seul essai clinique à grande échelle, celui du vaccin de Salk. D’autres mobilisations philanthropiques ont ensuite vu le jour pour d’autres maladies aux États-Unis mais selon des modalités différentes, qu’il s’agisse du cancer du sein ou du sida.

L’ouvrage suit un plan chronologique et se déroule le plus souvent sur un mode narratif, ménageant des moments de suspense, ce qui en rend la lecture très agréable. Il s’appuie sur une grande variété de sources : papiers personnels des scientifiques (Salk, Sabin, Thomas Francis), des philanthropes comme Basil O’Connor, des présidents des États-Unis, mais aussi des entretiens, et une bibliographie mêlant histoire de la médecine et travaux plus généraux. L’auteur se donne pour projet de montrer l’originalité de la mobilisation philanthropique dans la lutte contre la polio : la création de la National Foundation for Infantile Paralysis, en 1938, est une innovation tant pour l’organisation de la collecte des dons, la publicité, le soutien apporté à la recherche, que l’idéal presque consumériste qui anime les donateurs : ceux-ci attendent un retour de leur don, à savoir une protection contre la maladie. La Fondation joue aussi un rôle central dans l’organisation de l’essai de 1954 qui permet d’enrôler 2 millions d’enfants afin de vérifier l’activité du vaccin de Jonas Salk. Cet essai est mené indépendamment de l’Association des Médecins Américains (AMA), ce qui donnera à cette dernière bien des arguments pour critiquer ensuite le vaccin de Salk.

Après avoir rappelé les premières épidémies de poliomyélite aux États-Unis, puis le rôle de Flexner dans l’identification d’une origine virale de la maladie, David M. Oshinsky décrit l’attitude de F. D. Roosevelt vis-à-vis de sa propre maladie : il ne la nie jamais, mais refuse de se donner en spectacle, tout en voulant se montrer « victorieux », comportement qui inspire en partie le combat de la Fondation pour la paralysie infantile. Dès les années 1920, Roosevelt soutient des œuvres philanthropiques, puis il confie cette mission philanthropique à un proche, Basil O’Connor, lorsqu’il revient en politique en 1928. Basil O’Connor est l’instigateur de la création de la Fondation : celle-ci devient un modèle pour la collecte de fonds, la publicité, les relations avec le public. Les grands moments de ces collectes sont retracés : le choix du nom, « March of Dimes », en écho aux actualités cinématographiques, « March of Times », la conquête de donateurs plus modestes.

À partir de la Seconde Guerre mondiale, la Fondation s’oriente plus résolument dans la recherche, avec l’arrivée de Harry Weaver, venu de la Croix-Rouge américaine. Ce dernier promeut la quête d’un vaccin et lui donne un caractère d’urgence. Cette nouvelle mission coïncide avec une bureaucratisation de la Fondation. C’est dans ce contexte que Jonas Salk bénéficie du soutien de la Fondation, alors qu’il s’intéresse déjà à la virologie. Il met au point un vaccin avec un virus mort, choix très critiqué par les autres équipes qui travaillent sur la polio, à Cincinnati, autour de Sabin, à Johns Hopkins ou encore à New York, autour de Koprowski. Jonas Salk est cependant autorisé par l’État de Pennsylvanie à essayer son vaccin sur de jeunes enfants handicapés : les résultats positifs conduisent la Fondation à organiser « l’étude du vaccin » en 1954. Cet essai clinique est un succès, largement relayé par les médias, et notamment la radio, mais assombri aussitôt par les déboires du fabricant Cutter. Dès lors les critiques se multiplient : celles des rivaux, et notamment Sabin, ou encore celles de l’AMA. Sabin a en effet choisi de développer un autre vaccin, à partir d’un virus vivant, testé dans des conditions plus problématiques : auprès de prisonniers américains, puis en URSS où l’essai n’est pas vraiment contrôlé et est présenté comme une opération humanitaire. Néanmoins l’AMA va recommander le vaccin de Sabin. De fait, la controverse autour des deux vaccins dissimule le recul réel de la polio et empêche de voir la réalité du succès du vaccin de Jonas Salk. Cette postérité des deux vaccins est également évoquée.

Ce livre n’est donc pas seulement une histoire de la médecine ou d’une maladie. Il contribue à la compréhension de la culture et des valeurs de la société américaine dans les années 1950 et 1960, à travers le prisme de la philanthropie médicale, et notamment aux conditions dans lesquelles s’épanouissent un discours et un comportement « volontariste », conquérant, où la maladie est un ennemi, où la lutte est une croisade.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays