David Faris, Dissent and Revolution in a Digital Age. Social Media, Blogging and Activism in Egypt.

Londres, I.B. Tauris & Co Ltd, 2013, 288 p.

par Leyla Dakhli  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le livre de David Faris, issu d’une thèse de science politique menée à l’université Roosevelt et fondée sur une longue recherche de terrain en Égypte. Elle répond à une ambition qui engage le projet et le livre d’emblée dans un dialogue et une filiation reconnaissable : il s’agit de contribuer à une réflexion sur les voies de la démocratisation dans une perspective d’extension de la démocratie dans le monde. En cela, ce livre est le fils, post-révolutions arabes, des théories des democratization studies dont on sait qu’elles ont été au centre de la politique irakienne de George W. Bush, mais aussi de conflits théoriques et personnels après 2003. David Faris propose d’analyser ce qui s’est produit en Égypte pour en extraire « une théorie robuste qui nous aide à comprendre les événements tels qu’ils sont survenus et à faire des prévisions probables pour le futur » (p. 3-4). De manière assez peu surprenante, c’est par son observation des phénomènes survenus en Égypte entre 2005 et 2011 que le livre est le plus intéressant.

Car l’analyse ne se contente pas d’observer ce qui se passe sur la toile, mais lie internet à d’autres phénomènes, notamment les mouvements sociaux, et les évolutions qui affectent les médias. L’analyse d’internet n’est pas figée et David Faris est soucieux de restituer les évolutions des techniques et des outils à disposition des activistes.

L’analyse séduit également parce qu’elle n’isole pas le moment révolutionnaire égyptien et procède par comparaison avec les mouvements égyptiens qui l’ont précédé. Elle saisit des moments de mobilisation et tente de comprendre les similarités et les différences avec le moment 2011. Elle démontre ainsi comment se développent des compétences, comment se construit un groupe de média-activistes qui vont jouer un rôle déterminant de « connecteurs » au moment des mobilisations de 2011. Le mouvement Kefaya (« Ça suffit »), coalition réunissant des syndicalistes, des militants des droits de l’homme et des islamistes ; l’épisode de la révélation des cas de harcèlement dans les rues du Caire en 2005 – et la passivité des forces de police face à ces agressions collectives survenues en pleine rue et en plein jour au printemps 2005 ; les réfugiés soudanais et la répression qui les frappe sur la place Tahrir en décembre 2005-janvier 2006 ; la dénonciation des cas de torture et notamment la mobilisation autour du cas du chauffeur de microbus Emad El-Kabir en janvier 2006. Autour de ces différents moments peut s’observer la mise en place d’un groupe efficace d’activistes qui se connectent peu à peu avec les médias, et notamment avec de jeunes médias indépendants comme al-Fagr ou Al-Masry al-Youm. Afin d’accroître leur audience, ces militants du net, le plus souvent des individus blogueurs s’allient et unissent leurs forces. Ils accèdent également à une audience internationale via des sites comme Global Voices (agrégateur et traducteur de blogs).

Cette cristallisation de différentes voix et de différents médias sont pour l’auteur des cascades informationnelles (informational cascades) provoquées par des instigateurs. Elles auraient le double effet de rendre plus difficile pour le pouvoir le maintien de son contrôle sur l’information et de rendre possible l’organisation d’actions collectives. Le potentiel multiplicateur des actions initiées sur le net viendrait de la nature même du réseau, qui procède par cascade, mais aussi du profil des instigateurs ou connecteurs, le plus souvent proches des milieux journalistiques, ou eux-mêmes journalistes ou photographes ainsi que multilingues, et donc capables d’un travail de traduction en direction d’un public non-arabophone (l’auteur parle de bilingual bridge bloggers, p. 199).

Pourtant, comme David Faris le montre bien à partir de l’analyse du mouvement du 6 avril (2008), ces mêmes ingrédients peuvent « prendre » ou échouer à mobiliser en fonction du contexte. Car les connecteurs ne sont pas des militants de terrain et leurs appels peuvent tout à fait circuler dans l’indifférence générale. C’est lorsqu’ils entrent en résonance avec des mouvements sociaux qu’ils prennent toute leur force. Alors que les militants du web et notamment la page Facebook avaient joué un rôle déterminant dans la mobilisation du 6 avril 2008 en soutien aux ouvriers de Mahalla, sa reproduction l’année suivante, en forme de commémoration, s’est avérée un échec.

Bien que son étude s’arrête à la chute de Moubarak, David Faris donne également des clés pour comprendre la difficulté éprouvée par les militants du net à trouver leur place dans le paysage politique post-révolutionnaire. L’un de ces militants, Bassem Fathy, l’exprime bien. Les dissidents qu’ils sont ne sont-ils pas condamnés à rester « emprisonnés dans le cyber-espace » ? « Nous savons utiliser les outils internet, faire des vidéos, et dans le même temps nous ne savons pas atteindre le peuple directement, faire des conférences publiques, canvassing ? ; j’ai bien peur que nous n’ayons jamais que des compétences de dissidents, ceux qui sont toujours dans l’opposition » (p. 171).

Malheureusement, David Faris ne s’attarde pas autant que le titre du livre pouvait le faire attendre sur cette figure du dissident comme versant immobile de la révolution : une figure déterminante qui fait basculer le régime mais qui, par elle-même, ne peut rien. Les comparaisons qu’il dessinne par la suite avec les « révolutions » ukrainienne (2004), moldave (2009), iranienne (2009) ou kenyane (2008) ne reviennent pas sur ces figures nouvelles de l’âge des révolutions numériques.

David Faris, en cherchant à comprendre pourquoi ça marche/ça ne marche pas et à modéliser la matière de son enquête de terrain, finit dans son dernier chapitre («  Cascades, Colours and Contingencies  » p.  179-204) par l’enfermer dans des comparaisons qui s’avèrent assez vaines. Plutôt que de se nourrir de la richesse des observations et des paroles récoltées, il revient à des catégories comme celle de l’ouverture des médias telle que définie par la Freedom Foundation ou à des taxinomies des différents modes d’accès à la démocratie. Les stratégies des acteurs, si finement comprises dans le cas de l’Égypte, deviennent alors de purs ingrédients ou des tactiques que chacun peut « emprunter », réinterpréter avec ou sans « succès ». Ainsi les Allahu akbar chantés sur les toits de Téhéran en 2009 auraient-ils servi «  uniquement à rendre les événements plus dramatiques pour une audience internationale » (p. 185).

On ne peut alors s’empêcher de lire le livre comme une sorte de manuel à l’usage des futurs révolutionnaires-démocrates, un moyen de donner des idées à de futurs connecteurs qui, même s’ils se sentent aujourd’hui trahis par l’arrivée au pouvoir de forces islamistes (non-démocratiques, donc, dans l’esprit de l’auteur) au pouvoir, hériteront bientôt (dans une décennie ou deux, nous dit-on) « de la belle révolution dont ils sont les auteurs » (p. 204). Et l’on referme le livre avec des sentiments mêlés.


Leyla Dakhli.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays