David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres, 2006

Bensoussan (David), Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres. Paris, Fayard, 2006, 658 pages.

par Yvon Tranvouez  Du même auteur

L’ouvrage est la version abrégée d’une importante thèse de doctorat soutenue en 2001 à l’Institut d’Études Politiques de Paris. Tirant parti des sources classiques de l’histoire politique, mais aussi de fonds privés non exploités jusque-là, en particulier les archives d’Hervé de Guébriant, président de l’Office Central de Landerneau et plus tard maître d’œuvre de la Corporation paysanne sous Vichy, ce livre très dense et très riche, lesté de tableaux et cartes du plus grand intérêt, approfondit et, mieux, renouvelle une question qu’on pouvait croire bien connue. Partant du concept de « bloc agraire » élaboré par Gramsci, l’auteur s’interroge sur « la fonction du clergé comme “lien organique” entre les structures sociales et les réalités politiques et idéologiques en Bretagne » (p. 20). Il analyse la singularité de la droite bretonne au début des années 1920 et son progressif alignement sur la configuration nationale à la suite de la dislocation progressive de ce bloc.

La première partie du livre – « Les années vingt : le temps des affrontements » – souligne le poids de l’héritage aristocratique sur fond de querelle religieuse surdéterminant le paysage politique. Au lendemain de la Grande Guerre, tandis que le camp républicain reste enfermé dans un laïcisme obsidional réactivé par l’épisode du Cartel des gauches, ce sont les contradictions internes au camp catholique qui se creusent. L’influence de l’Action française apparaît toujours très forte, tandis que le courant démocrate chrétien peine à s’affirmer, mais la condamnation pontificale qui frappe les maurassiens en 1926 modifie radicalement la donne. Dans un chapitre particulièrement éclairant, David Bensoussan montre à quel point les élections législatives de 1928 représentent un tournant avec le triomphe éphémère de la démocratie chrétienne et l’apogée du quotidien qui la supporte, L’Ouest-Éclair, lequel bénéficie d’un soutien romain d’autant plus précieux que nombre d’évêques bretons ne cachent pas leur préférence pour les élites traditionnelles.

La deuxième partie – « Identités, cultures politiques et réseaux d’influence des droites bretonnes » – abandonne le fil chronologique pour une approche systématique de la configuration bretonne, inassimilable à ce qui peut s’observer ailleurs à la même époque. Les enjeux identitaire, scolaire, syndical et politique induits par l’enracinement religieux de la région permettent de mesurer la force, mais aussi la plasticité et la capacité d’adaptation de la contre-société catholique. Chemin faisant, l’auteur tord le cou à des lieux communs bien établis, comme l’idée que la droite serait majoritaire en Bretagne, alors qu’elle ne l’est guère mais dispose, il est vrai, de bastions bien visibles et solides, comme le Léon ou le Vannetais. Il montre aussi l’importance du Parti Démocrate Populaire, dont on souligne trop souvent la faiblesse, comme lieu de transit permettant le passage d’un catholicisme social intransigeant hostile à la République à un catholicisme intégral, mais intégré au débat républicain.

La troisième partie – « Les années trente : le temps des recompositions » – est sans doute celle dans laquelle David Bensoussan complète ou rectifie le plus sensiblement les études antérieures. La crise de L’Ouest-Éclair montre à quel point la condamnation de l’Action française a en quelque sorte épuisé la fonction principale de la démocratie chrétienne, et comment les tentatives d’alliances électorales avec les radicaux se brisent face au regain d’une droite conservatrice désormais dégagée de l’hypothèque maurrassienne, tandis que le développement des mouvements d’Action catholique spécialisés traduit une inflexion métapolitique du cléricalisme. Les chapitres les plus stimulants sont ceux que l’auteur consacre à l’évolution du monde rural et aux débats sur le corporatisme. David Bensoussan prend le contre-pied de l’interprétation classique de Suzanne Berger (Les Paysans contre la politique, Paris, Seuil, 1975). Il montre en effet que les notables agrariens, ceux de l’Office Central en particulier, développent aussi une stratégie politique, au-delà de l’action économique et syndicale à laquelle on a l’habitude de les réduire.

David Bensoussan conclut qu’à la fin des années trente « le processus multiforme d’intégration de la Bretagne à l’espace national tend à réduire les spécificités de la vie politique bretonne et à la calquer sur les clivages qui organisent le champ politique national » (p. 489). Dès lors, les droites se diversifient, le ciment religieux ayant cessé de jouer le rôle qu’il tenait encore vingt ans plus tôt même de manière conflictuelle.

Assurément, ce livre fera date. La précision de ses analyses et la masse de sa documentation en font désormais une référence incontournable, mais aussi un point de départ pour des explorations spécifiques qui prendraient par exemple pour fil conducteur les itinéraires biographiques. On regrettera seulement – mais c’est une remarque de don Quichotte – que l’éditeur ait, comme il se fait hélas de plus en plus souvent, rejeté les notes en fin de volume.


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