Danielle TARTAKOWSKY, Joël BIARD. La Grange-aux-Belles. Maison des syndicats, 1906-1989.

Paris, Créaphis, 2012, 278 pages.

par Thomas Le Roux  Du même auteur

La Grange-aux-BellesDanielle Tartakowsky, Joël Biard. La Grange-aux-Belles: maison des syndicats, 1906-1989 Grâne,Créaphis, 2012,280 p. 

L’histoire sociale s’incarne bien souvent dans des lieux emblématiques
dont les images construisent un imaginaire en partage et une mémoire
identitaire. Tel est sans doute l’un des messages de ce livre de belle
facture, qui retrace l’histoire de la Grange-aux-Belles, c’est à dire la
Maison des syndicats, entre 1906 et 1989, et ce faisant dessine en creux
une histoire du syndicalisme au XXe siècle. Avec ce livre, les
éditions Créaphis, dont il faut louer la belle politique éditoriale,
publient en quelque sorte le dernier volume d’une « trilogie » consacrée
aux hauts lieux de l’histoire ouvrière du Nord-Est parisien, après les
ouvrages consacrés à la Bellevilloise (2001) et à la Maison des métallos
(2003). Considérés ensemble, ces trois livres offrent une histoire
foisonnante des quartiers populaires de Paris, du mouvement ouvrier,
coopératif, syndical, militant, et font revivre un monde perdu,
aujourd’hui en partie effacé ou réapproprié selon d’autres logiques
sociales, économiques et culturelles.

Dénommée primitivement la Maison des fédérations, de 1906 à 1913, la
Maison des syndicats est en fait formellement une société anonyme dont la
vie s’incarne dans son implantation première, au 33 rue de la
Grange-aux-Belles dans le Xe arrondissement de Paris. Au fil
des décennies, la structure acquiert d’autres locaux intra-muros et en
banlieue, principalement dans l’îlot qui fait le coin de l’avenue
Mathurin-Moreau et du boulevard de La Villette, dans le
XIXe arrondissement. Malgré ces agrandissements de la première
moitié du siècle, le site de la Grange-aux-Belles demeure toujours le
principal, et reste le dernier bastion parisien de la Maison des
syndicats jusqu’à sa vente en 1989 et son déménagement à Montreuil, ce
qui explique l’usage métonymique du toponyme pour désigner l’institution.
La grande salle de la Grange-aux-Belles contribue fortement à en faire le
lieu de ralliement de la structure et à en forger l’image d’un centre
crucial pour une partie du syndicalisme parisien. Mais pour ce qui est
des images, précisément, regrettent les auteurs, il faut se contenter de
clichés épars évoquant plus l’ambiance populaire de l’Est parisien
qu’exaltant le lieu en lui même. À la différence de la Bellevilloise (rue
Boyer, dans le XXe arrondissement) et de la Maison des
métallos (rue Jean-Pierre Timbaud, dans le XIe), deux
bâtiments de belle facture et à l’identité bien ancrée, la Maison des
syndicats était constituée d’un ensemble hétéroclite d’anciens ateliers,
de construction précaire, ou d’immeubles compris dans des ilots classés
insalubres dont il ne reste plus rien aujourd’hui.

Loin d’être une évocation des mythes syndicaux du XXe siècle,
comme pourrait le laisser penser la photographie de couverture
représentant une foule rassemblée dans la grande salle, populaire et bien
mise, mêlant hommes et femmes à l’unisson d’un orateur ou d’un orchestre,
et même si la bienveillance des auteurs pour la mouvance syndicale
confédérale y est manifeste – Joël Biard notamment est un responsable de
la CGT –, cet ouvrage s’attache au contraire à montrer l’envers du
décor : la gestion au quotidien d’une structure lourde à porter et
utilisant à contrecœur les outils financiers d’un capitalisme que ses
principes et son action condamnaient. À cette fin, les auteurs ont
principalement exploité les archives inédites de l’Union régionale de
l’Île-de-France (URIF), héritière de l’Union des syndicats, majoritaire
au sein de la société anonyme, tout en les croisant méticuleusement avec
celles de la préfecture de police, du ministère de l’Intérieur et de la
presse notamment.

L’apport le plus nouveau et le plus intéressant de ce livre vient donc de
cette histoire « de l’intérieur », riche des débats, hésitations et
décisions des conseils d’administration et assemblées générales. Il ne
s’agit pas là d’une célébration lyrique de l’aventure syndicale, bien que
quelques éléments fondateurs et mobilisateurs en jalonnent le
développement, comme la rupture initiale de 1906 avec la Bourse du
travail et les logiques de domiciliation institutionnelle des syndicats,
ainsi que la formidable dynamique du Front populaire. Les auteurs
s’attachent plus particulièrement à restituer une gestion au quotidien
rigoureuse et montrent que les aspects financiers n’étaient ni
hermétiques ni étrangers aux préoccupations des syndicats. Par ailleurs,
ils ne cachent rien des tensions et rapports de forces internes à l’Union
des syndicats ni des difficultés rencontrées avec les autres
actionnaires. C’est une histoire saccadée, conflictuelle et parfois
dramatique que celle de la Maison des syndicats. Un des épisodes les plus
cocasses survient dès 1907, quand un ouvrier de l’imprimerie établie à la
Grange-aux-Belles attaque aux prud’hommes le gérant de la société, Victor
Griffuelhes, et obtient gain de cause. Devenue elle-même employeuse, la
Maison des syndicats doit faire face au risque du hiatus entre le
volontarisme en faveur des employés (des conditions de travail et des
salaires très avantageux) et des usagers des lieux (un accès gratuit pour
les syndicats et à demi-tarif pour les associations liées à la mouvance
confédérale) et la nécessité d’équilibrer les comptes, de préserver et de
valoriser un patrimoine immobilier. Tout au long de ces années, et malgré
les difficultés, la Maison des syndicats réussit finalement à honorer le
cœur de sa mission, qui était d’accueillir dans un lieu indépendant du
pouvoir étatique un syndicalisme de rupture ou méfiant vis-à-vis des
formes institutionnelles d’encadrement social – tout en réclamant
régulièrement une Bourse du travail parisienne réellement ouverte à tous
les syndicats.

La Grange-aux-Belles est également une caisse de résonnance des grands
événements syndicaux et politiques parisiens, nationaux et
internationaux. Un des aspects les plus importants est bien sûr constitué
par l’histoire propre de la CGT, touchée par la division entre 1921 et
1936 et traversée par différentes logiques (confédérales, locales), qui
en crée l’atmosphère d’arrière-plan. Après avoir incarné la dissidence
syndicale révolutionnaire au début du siècle, la Grange-aux-Belles
devient durant la Première Guerre mondiale un point de ralliement de
l’antimilitarisme, puis un relais parisien de l’élan soviétique. Le Front
populaire est le point d’orgue de son développement. L’Union syndicale
passe en effet de 200 000 adhérents organisés dans 300 syndicats au début
de 1936 à 1 200 000 adhérents dans 700 syndicats un an après. Cet afflux
de ressources entraîne également un gonflement des besoins, notamment
pour les réunions, meetings et hébergements des différentes composantes
de l’Union, ou encore pour l’organisation de la solidarité avec les
Brigades internationales. Cette soudaine expansion dure peu. Elle ne
résiste pas au pacte germano-soviétique puis à l’interdiction du parti
communiste et des organisations qui lui sont liées : la Grange-aux-Belles
doit fermer en octobre 1939 ; elle est occupée par la milice pendant la
guerre.

L’après-guerre souligne encore le compagnonnage permanent avec le parti
communiste. Les auteurs notent une grande porosité entre les cadres
dirigeants du PCF et ceux de la Grange-aux-Belles. Toutefois, ce sont les
logiques professionnelles, économiques et syndicales qui modifient le
plus sensiblement l’évolution des lieux à partir des années 1960. Paris
est touchée par une désindustrialisation massive qui ampute
considérablement les effectifs ouvriers et rend la gestion du patrimoine
immobilier de plus en plus difficile. Bien que le souci de recentrage
syndical soit régulièrement réaffirmé par le conseil d’administration, la
part d’occupation des lieux par les syndicats s’effrite régulièrement au
profit d’associations diverses. Finalement, il est décidé de vendre les
locaux du XIXe arrondissement, vente réalisée au profit du
parti communiste, qui y édifie son nouveau siège social, place du Colonel
Fabien (1971). Dans les années suivantes, l’accroissement de la pression
immobilière s’accompagne d’une nouvelle décrue syndicale ; la société
doit finalement se résoudre à vendre le site initial de la
Grange-aux-Belles en 1989. Les démolitions qui suivirent ont sans doute
contribué à effacer rapidement des mémoires l’histoire de ce lieu
pourtant emblématique du mouvement social au XXe siècle.
Heureuse contribution à la connaissance d’un aspect méconnu du
syndicalisme, ce livre est aussi plus largement une incursion dans
histoire de la classe ouvrière et des faubourgs qui ont grandement animé
la vie de la capitale.

Thomas LE ROUX.

 



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