Danielle Tartakowsky, Alain Bergounioux, dir., L’union sans unité. Le programme commun de la gauche 1963-1978.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 305 p.

par Karim Fertikh  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’union sans unité s’inscrit dans une courte liste d’ouvrages qui prennent les programmes politiques pour objet. Ce livre propose une analyse du « programme commun de la gauche » (désormais, PCG) adopté par le PCF, le PS et les Radicaux de gauche en 1972. Le PCG met en forme une stratégie d’union de la gauche initiée dès les années 1960. Cette époque est charnière dans l’histoire politique française : elle marque la fin des coalitions de troisième force et rompt l’isolement politique du PCF. Alors que le programme commun fait l’objet de multiples interprétations dans les ouvrages consacrés à l’histoire des gauches en France, ce livre constitue une première vision synthétique de ce moment charnière de la bipolarisation de la compétition politique en France.

L’ouvrage repose sur une pluralité de points de vue (d’acteurs, d’organisations, d’institutions) et de méthodologie d’enquête (synthèse de la littérature, enquête archivistique, enquête socio-historique ou statistique). S’il est essentiellement composé de textes scientifiques, d’historiens et de quelques politistes, ce livre est aussi un document. Il se signale, d’abord, par l’importance du cahier d’illustrations qui donnent à voir l’époque du programme commun, même si celles-ci ne font pas l’objet de commentaires dans les contributions. L’union sans unité se clôt, ensuite, sur un ensemble de témoignages d’acteurs des négociations du programme. Ces témoignages sont le fruit d’une table ronde ayant eu lieu lors du colloque de mai 2010 à l’origine de l’ouvrage. Ces témoignages a posteriori sont révélateurs de certains enjeux, surtout actuels, du programme commun et de sa mémoire.

L’ouvrage s’ouvre sur deux mises au point générales, celle de Danielle Tartakowsky et celle d’Alain Bergounioux. La première contribution est un effort de mise en perspective des contributions à l’ouvrage, alors que la seconde traite de l’époque du programme commun. Les contributions sont regroupées en trois parties. La première présente le rapport des trois partis signataires du programme (PCF, PS, Radicaux) au PCG, puis traite de quelques thématiques présentes dans le texte (comme l’agriculture ou l’économie). Une deuxième partie analyse les rapports d’organisations tierces (syndicats, partis étrangers, partis de droite) au programme commun. Une troisième partie poursuit sur l’usage du programme sur le terrain notamment municipal.

Nous ne pouvons pas, dans l’espace d’une note de lecture, mettre en évidence les apports de chacune des contributions individuelles à l’ouvrage. Nous choisissons, pour la clarté de l’exposition, de suivre seulement deux lignes de démonstration. L’union sans unité traite, en effet, de deux objets liés : d’un côté, il analyse les dynamiques d’union de la gauche des années 1960 aux années 1970 (et, de manière générale, l’« époque » de l’union de la gauche) ; de l’autre, il éclaire le rôle du PCG dans cette union. Les chapitres sont, en règle générale, spécifiques à l’une ou l’autre de ces deux dimensions.

L’union de la gauche

D’abord, le premier axe des développements du livre est la question de l’union de la gauche. Cette question explique le choix d’une chronologie plutôt large, 1963-1978, qui n’est pas celle du programme commun. L’union sans unité et ses diverses contributions nous invitent à nous interroger sur les temporalités de l’union de la gauche, ne serait-ce que parce que l’effort de justification programmatique de l’union par le PCG s’inscrit dans cette temporalité plus large de l’unification des forces de gauche. Il est, d’ailleurs, intéressant de noter que ce sont aussi bien les politistes que les historiens qui interrogent les temporalités de l’union et de ses effets. En particulier, Florent Gougou questionne, à partir de ses travaux statistiques, le lien entre la dynamique d’union de la gauche et le déclin électoral du PCF. Ce faisant, son texte remet en cause l’idée généralement admise d’un lien entre l’union de la gauche et l’érosion électorale du PCF, en montrant qu’existe un décalage entre ces deux événements et que d’autres facteurs ont contribué à éroder l’assise électorale du parti. Ce constat est d’intérêt quand on se souvient que le discours indigène des acteurs voulant que l’union ait essentiellement bénéficié au PS au détriment du PCF (voire ait été faite « pour » plumer la volaille communiste) est souvent considéré comme un fait historique établi. Les analyses localisées inscrivent, par ailleurs, l’union de la gauche dans d’autres temporalités que les temporalités nationales (en-deçà des années 1960 et au-delà des années 1980 pour la Seine Saint Denis, par exemple).

À côté des questions de temporalité, l’union de la gauche est spatialisée. L’union au local fait l’objet de multiples mentions et d’analyses détaillées. Rémi Lefebvre montre la manière dont les alliances locales ont joué le rôle de « vitrine » d’un possible gouvernement national. Il met encore en évidence le jeu concret des contraintes de la loi électorale sur la dynamique d’union et les « normes » plus ou moins formalisées de l’union qui domestiquent les partenaires de gauche dans les municipalités. Cette dynamique est étudiée pour la Bretagne par François Prigent qui en est un des spécialistes et, dans le texte d’Emmanuel Bellanger, pour la Seine Saint Denis. Ce dernier met en évidence la manière dont les communistes perçoivent la tension entre la puissance locale du parti et leur conscience de la fragilité de cette hégémonie. Autour de ces questions d’espace, il est également intéressant de noter la manière dont les socialistes français justifient leur alliance avec les communistes au sein de la Deuxième Internationale, et le rôle que cette organisation et les social-démocraties européennes jouent pour légitimer cette stratégie d’union (Gilles Vergnon). Au total, deux éléments centraux émergent de ces contributions : en premier lieu, la mise en place de normes et de pratiques de l’union de la gauche contraignant, à tous les niveaux, les acteurs politiques et, en second lieu, l’émergence d’un personnel politique nouveau. Cette « génération locale de l’union de la gauche » (Rémi Lefebvre) s’accroît au fur et à mesure des conquêtes électorales. Pour cette génération, l’union de la gauche devient une routine. Ces nouveaux acteurs permettent aux alliances des partis de gauche de survivre à la rupture du programme commun.

Le programme commun de la gauche

Le deuxième axe central des développements du livre est la question du programme commun. Le PCG consacre et légitime l’union de la gauche. Il s’agit d’un programme devenu « mythique » dont les producteurs débattent encore aujourd’hui (dans les témoignages de la dernière partie du livre), cherchant notamment à imputer correctement la « responsabilité » de la rupture du programme en 1977. Sur ce point, les contributions sont diverses, mais donnent une idée des enjeux et des effets de la production du programme commun pour les différents responsables politiques de l’époque.

Les contributions mettent en évidence les intérêts organisationnels défendus au cours de la conclusion et de la rupture du programme commun. Trois contributions (Denis Lefebvre, Jean Vigreux et Frédéric Fogacci) traitent successivement des trois organisations signataires du PCG. Ces contributions sur les signataires du programme mettent en évidence les tactiques et les tensions internes à ces organisations – la contribution de Frédéric Fogacci sur les Radicaux est d’ailleurs éclairante sur l’usage du programme commun dans la construction de la scission du radicalisme à cette époque. De même, ces tensions internes font l’objet d’une analyse de Gilles Morin montrant la manière dont la dissidence de socialistes opposés à l’union avec les communistes s’organise pour être in fine largement intégrée à la droite giscardienne. Bien entendu, en choisissant de braquer la focale sur les organisations et d’analyser les tensions internes liées à l’union, l’ouvrage renonce à donner une vision globale des négociations sur le programme ; on entre finalement peu dans les dimensions pratiques de la production d’un texte commun. Cependant, dans les entrées thématiques, l’ouvrage met en évidence les moyens de construire les problèmes publics au sein des partis politiques, et dans les négociations d’union, à cette époque, avec une contribution de Fabien Conord sur l’agriculture par exemple. Insistant sur les enjeux stratégiques propres aux organisations signataires, les contributions soulignent aussi le rôle d’une expérience d’union préalable à la signature du programme commun de 1972. L’ouvrage montre, en effet, que la conclusion du PCG plonge ses racines dans les années 1960 et dans la réaction à la transformation des règles du jeu politique découlant de la mise en place de la Ve République et de l’élection du président de la République au suffrage universel direct.

Une autre originalité de l’ouvrage est l’intérêt porté aux usages et à la réception du PCG dans une partie consacrée aux « regards » sur le texte. Le texte de Bernard Lachaise montre la multiplicité de ces usages à droite : des notes commandées aux conseillers de l’Elysée à la tentative de formation d’un groupe de « gaullistes de gauche » intégrant la dynamique d’union en restant dans un rapport critique au programme. La contribution de Pascale Goetschel est une enquête sur la construction de l’« opinion publique » dans les années 1970 (à travers la question du rapport de cette « opinion publique » au PCG). L’auteure exploite les notes des Renseignements généraux et travaille sur la manière dont les instituts de sondage sont enrôlés (notamment par les partis politiques) pour produire les significations publiques du PCG.

L’ouvrage traite donc du programme commun dans sa singularité historique : il parle du programme commun ou de l’époque du programme commun. La contribution historiographique qu’il représente pourra utilement être mise en relation avec d’autres travaux consacrés à d’autres programmes, comme ceux de Claire Andrieu sur le programme (commun) du Conseil national de la Résistance. Une telle mise en relation avec d’autres travaux portant sur les programmes autoriserait une mise à plat les mécanismes généraux de production et de réception des programmes politiques. Au total, ce livre, au-delà des disparités des approches ou de quelques divergences d’interprétation entre auteurs, constitue une démonstration de l’intérêt d’un travail construit à partir de multiples perspectives, y compris disciplinaires, autour d’un objet dont, aurait-on pu croire, tout avait déjà été dit. Ce livre éclaire, à ce titre, l’histoire de la gauche et ses dynamiques d’union.


Karim Fertikh.


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