Danièle Fraboulet et Pierre Vernus, dir., Genèse des organisations patronales en Europe (XIXe-XXe siècles)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 352 p.

par Claire Lemercier  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Danièle Fraboulet et Pierre Vernus, dir., Genèse des organisations patronales en Europe (XIXe-XXe siècles), Rennes, PUR, 2012, 352 pages. Index des personnes et des institutions.

Premier paru dans une série d’actes de colloques comparatifs à l’échelle européenne sur les organisations patronales, cet ouvrage n’échappe malheureusement pas aux principaux défauts du genre « actes de colloque ». Il présente cependant deux intérêts majeurs.

Tout d’abord, plusieurs auteurs proposent une synthèse ramassée et efficace, en français et riche de références bibliographiques, en s’attachant, selon la demande des éditeurs de l’ouvrage, aux thèmes des formes organisationnelles, du périmètre des groupes représentés et de la représentativité des organisations, ou encore de leurs ressources et de leurs permanents. Werner Bührer résume ainsi très efficacement la riche historiographie sur l’Allemagne jusqu’au début du XXe siècle et Cédric Humair fait de même pour la Suisse avant 1914. Michel Offerlé, lui, offrait une sorte de résumé en avant-première de son ouvrage récent sur le Medef. Enfin, Sylvain Laurens et Hélène Michel, tout en produisant des résultats originaux, présentent l’état du débat (principalement anglophone) sur ce que la construction européenne a fait à la représentation des intérêts des entreprises.

Ensuite, la lecture de l’ensemble du livre permet de percevoir des renouvellements importants de l’historiographie des organisations patronales, dont certains sont soulignés dans la conclusion efficace de Youssef Cassis. En termes de chronologie d’abord : les genèses racontées ici sont souvent précoces, dès le xixe siècle (même si c’est souvent dans son dernier tiers). Cela implique qu’elles sont antérieures à la domination du modèle de la grande firme intégrée, et même de l’industrie, et à la formalisation du salariat comme relation d’emploi de référence. Souvent, elles ne répondent pas à des mouvements ouvriers, ni même à l’extension de la sphère d’intervention de l’État : si l’on retrouve des cas de ce type, ils sont situés plus tard et aboutissent à des formes différentes. Rien d’étonnant donc à ce que les services (banques, assurances, négoce du charbon, armement maritime, tourisme) soient fortement représentés dans les articles monographiques, ce qui renouvelle utilement des études souvent centrées sur l’industrie ou l’artisanat. On peut regretter que l’ouvrage ne creuse pas du tout la question des généalogies réelles, fantasmées ou rompues avec les corporations, en amont du XIXe siècle, et peut-être plus encore qu’il n’explicite pas la question des différences et ressemblances entre certaines organisations patronales, axées sur le service à leurs adhérents et la modération de la concurrence, et les ententes et cartels de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, qui font l’objet d’une historiographie foisonnante. Il y aurait à chaque fois matière à s’interroger sur le choix d’une forme organisationnelle, avec ses avantages et ses inconvénients en termes notamment juridiques et d’image publique.

Cela dit, la plupart des contributions soulignent bien que la forme « organisation patronale » ne va pas de soi, même dans les pays où elle n’est pas, comme en France, longtemps interdite en tant que telle. Tout d’abord, les acteurs ne perçoivent pas nécessairement des intérêts communs (la question des différences entre petites et grandes entreprises, en particulier, revient souvent), et même de telles perceptions ne débouchent pas toujours sur une organisation pérenne : plusieurs contributions restituent bien cette part de contingence, notamment celle de Sébastien Guex et Malik Mazbouri sur la représentation des banques en Suisse. De plus, si organisation il y a, elle peut prendre bien des formes différentes. Beaucoup de contributions soulignent ainsi la concurrence ou le partage des rôles, pour la représentation de l’économie comme en matière de tentatives d’influencer les gouvernements, entre organisations patronales et chambres de commerce (ces dernières ayant le plus souvent un statut officiel, un ancrage territorial plutôt que dans une branche, et des membres non chefs d’entreprise). Pierre Vernus, dans une contribution aussi riche que claire sur les industries lyonnaises de la soie, souligne même que l’énigme est parfois la création d’une forme organisationnelle nouvelle dans des milieux qui ne paraissent pourtant pas manquer de lieux de rencontre ou de liens avec le monde politique. Plusieurs textes notent du reste que bien des entreprises adhèrent à plusieurs organisations simultanément. Quelques contributions, se situant dans des régions rurales, soulignent la longue spécificité d’organisations agricoles relevant plutôt de sociabilités notabiliaires ; cela permet par comparaison de percevoir la nouveauté des formes créées dans l’industrie, le commerce et les services. Autre cas limite : la solide contribution de Marion Rabier sur la construction de représentations d’un patronat féminin permet particulièrement bien de percevoir l’espace des choix organisationnels possibles, par exemple l’alternative que constituent les clubs ou l’alliance avec les professions libérales.

Il y a donc beaucoup à apprendre à la lecture de cet ouvrage. On regrette toutefois que l’effort de synthèse repose largement sur la lectrice elle-même, et en particulier qu’une bibliographie commune, voire commentée, n’ait pas été constituée à partir des contributions. L’étude des organisations patronales bénéficie en effet largement du dialogue interdisciplinaire (des études les plus anciennes sur le « corporatisme » ou les groupes d’intérêts à leurs renouvellements récents en science politique, en passant par les travaux sur les « districts industriels » en économie ou en gestion, qui ont mis en avant la production délibérée de biens collectifs par les associations de branches) et des conversations entre continents (dont témoignent notamment les publications régulières sur la question de la revue Enterprise & Society). Nombre de contributions de l’ouvrage citent des travaux de sciences sociales, ou portant sur les États-Unis ou d’autres terrains non européens, mais ce ne sont pas les mêmes de texte en texte. Les auteurs auraient sans doute gagné, de ce point de vue, à mieux se lire mutuellement, car cette différence entre interlocuteurs implicites limite les effets du questionnement commun proposé par les éditeurs de l’ouvrage. Les lecteurs restent aussi sur leur faim quant aux réflexions sur les sources (souvent, seule la parole publique des organisations subsiste à travers leurs journaux ; parfois, elle-même manque et on ne peut travailler que sur des séries de statuts) et sur le lexique propre au domaine (avec les traductions malaisées du vocabulaire des acteurs comme de celui des historiens : fédérations ou confédérations, mots désignant le patronat et les employeurs ou bien les entreprises et l’économie, etc.) : la plupart des contributions abordent ces points, mais il y a eu manifestement en amont du colloque un effort plus systématique sur ces sujets que l’ouvrage ne restitue pas vraiment. On ne peut qu’espérer que les publications suivantes de la même série fassent mieux en la matière, afin de constituer non seulement une collection d’études novatrices, mais bien une étape décisive dans l’historiographie.

Claire Lemercier


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