Damien Baldin, Histoire des animaux domestiques (XIXe-XXe siècles).

Paris, Éditions du Seuil, 2014, 384 p.

par Fabien Carrié  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Comment écrire l’histoire des interrelations entre les humains et les bêtes ? Ce questionnement, pour décalé qu’il puisse paraître au regard des objets consacrés du canon de l’historiographie française, gagne depuis quelques années en importance. Il s’inscrit dans la diffusion des préceptes et les schèmes des animal studies, courant d’études anglophone qui tend à s’institutionnaliser jusque dans le domaine historique, où un nombre croissant de chercheurs investissent les terrains d’investigation de la « question animale ». À rebours de certains travaux récents qui se réclament du plaidoyer de Bruno Latour pour des sciences sociales attentives aux « actants » non-humains et qui entendent restituer dans une perspective subjectiviste radicale le point de vue de l’animal, D amien Baldin livre une étude centrée sur les modalités des interrelations des hommes avec les bêtes en France, interrogeant l’évolution depuis le XIXe siècle des « formes sociales et culturelles des pratiques et des discours par lesquels les hommes les domestiquent » (p. 9). Sont mobilisées les recherches et monographies historiques et ethnographiques consacrées aux différentes formes de l’activité « domesticatoire », dont le nombre encore limité est largement compensé par l’exploitation de sources archivistiques et secondaires variées. Si l’ouvrage – au vu de la rareté des travaux existants – n’a pas vocation à la synthèse, s’y exprime toutefois l’ambition de brosser un tableau d’ensemble des bouleversements survenus dans nos rapports tout autant matériels qu’affectifs aux animaux domestiques au cours de la période étudiée.

L’auteur postule un effet de seuil à partir du début du XIXe siècle. L’inflation sans précédent du nombre d’animaux domestiques, l’intensification consubstantielle des interrelations quotidiennes entre les hommes et les bêtes induiraient une familiarité nouvelle, le développement chez les agents sociaux de sentiments d’attachement pour les animaux d’une ampleur inédite. L’hypothèse avancée est étayée notamment par l’évocation de l’omniprésence des bêtes dans l’espace social. Ce n’est pas le moindre des mérites de l’auteur que d’avoir ainsi essayé de restituer aux lectrices et lecteurs un milieu urbain caractérisé par une promiscuité permanente entre humains et animaux, depuis le « cheval moteur » déjà bien étudié par Daniel Roche, jusqu’aux animaux de boucherie destinés à la consommation de viande qui circulent quotidiennement dans les villes vers les lieux d’abattage. Dans les campagnes, l’affirmation au cours du siècle du modèle de la petite exploitation agricole participerait de même à la genèse d’affects inédits, le nombre limité d’animaux à disposition des familles et la multiplicité des tâches auxquelles ces derniers se trouvent assignés favorisant, par-delà des considérations matérielles et économiques évidemment prégnantes, familiarité, intimité et attachement.

Ces transformations se lisent aussi dans les développements contemporains du système domesticatoire. L’étude – à travers la recension de manuels de dressage pour chiens et de précis d’équitation – de l’évolution des pratiques de domestication révèle un processus équivoque de définition dans ces domaines des interrelations légitimes entre humains et animaux domestiques, l’auteur croyant toutefois déceler sur le temps long une inflexion significative, aux méthodes et représentations mécanistes et violentes de dressage se substituant progressivement des formes plus douces d’interaction, attentives notamment à la psychologie des bêtes. Le perfectionnement constaté des techniques d’élevage renvoie pour partie à une dynamique sans précédent de production et de diffusion des connaissances scientifiques sur les animaux. Celle-ci est notamment rendue possible par l’autonomisation d’un champ disciplinaire des sciences du vivant, par le développement de la profession vétérinaire, des sociétés et comices agricoles qui servent de relais pour la mise en circulation de ces savoirs auprès des populations urbaines comme rurales. Parce qu’elle contribue à accroître l’importance de l’animal dans la pratique quotidienne de nombreux agents, l’amélioration des méthodes d’élevage et de dressage amplifierait selon Baldin la généralisation de sentiments positifs vis-à-vis des bêtes.

C’est à l’aune encore de cette analyse psychogénétique qu’est envisagée l’émergence de l’idée et du mouvement de protection animale, émanation du siècle qui se matérialise notamment par la formation en 1845 de la Société protectrice des animaux et en 1850 par l’édiction de la loi dite « Grammont », qui punit les actes de cruauté commis publiquement à l’encontre des animaux domestiques par leur propriétaire ou par ses employés. Non pas que l’auteur cède aux sirènes d’une histoire « sainte » dans sa description de cette mobilisation collective d’un nouveau genre : on sait, depuis l’article précurseur de Maurice Agulhon sur le « sang des bêtes », tout ce que le porte-parolat des animaux doit à des considérations « intéressées » de rationalisation économique et de souci de contrôle des violences du peuple. Baldin toutefois, dans le sillage des travaux récents de Jean-Pierre Digard et de Christophe Traïni, distingue de cette première définition utilitaire et morale de la zoophilie, une seconde acception sentimentale et zoocentrée d’abord portée par des femmes et des membres des « nouvelles couches » sociales, l’affirmation croissante à partir de la fin du siècle de cette définition « animalitaire » donnant selon lui à voir la diffusion progressive dans l’ensemble de l’espace social de dispositions nouvelles à l’égard des animaux.

S’impose ainsi à la lecture de l’ouvrage l’impression d’un mouvement de fond, d’une dynamique générale de bouleversement des rapports aux bêtes domestiquées. Un tel constat bien sûr ne va pas sans nuance, que l’historien s’attache à restituer dans les derniers développements du texte. La persistance des jeux violents impliquant des animaux domestiques comme la corrida ou les combats de coqs, de même que la systématisation croissante des politiques publiques d’enfermement et de mise à mort des animaux domestiques dans le cadre du développement de la fourrière et des abattoirs, sont autant de manifestations d’une violence vis-à-vis de l’animal domestique qui semblent a priori contraire à la dynamique étudiée. Ces phénomènes pour autant n’infirment pas la démonstration, en ce qu’ils révèlent en creux le déploiement de ces sensibilités et rapports nouveaux aux bêtes. Les jeux tels le combat de coqs perdurent ainsi principalement du fait de la compartimentation qu’ils supposent de l’expression des violences pulsionnelles et de leur caractère fortement ritualisé, ces pratiques se trouvant dès lors apparentées à d’autres formes d’élevage. Quant aux modalités distanciées de gestion de l’animal domestique qui s’affirment dans la période au sein des abattoirs et des fourrières et qui sont conçues ici comme expressions du biopouvoir foucaldien, elles participent à la mise en œuvre des dissociations contemporaines entre, d’un côté, certains animaux domestiques et de compagnie individualisés et anthropomorphisés, de plus en plus considérés comme des membres à part entière de la cellule familiale et, de l’autre, les bêtes anonymisées, vouées dans leur existence comme dans leur mort aux impératifs hygiéniques et économiques.

Damien Baldin parvient ainsi, au terme de son ouvrage, à restituer de larges pans de l’histoire récente des pratiques et des rapports domesticatoires, l’approche « positive » suivie pour rendre compte des relations entre les hommes et les bêtes permettant d’apprécier la richesse et la complexité d’un domaine de l’activité humaine jusqu’ici peu étudié en France. Un tel tour d’horizon, pour documenté et informé qu’il soit, ne se fait pas toutefois sans susciter à la lecture une série d’interrogations. Les transformations qui se donnent à voir dans les rapports des humains aux animaux domestiques peuvent-elles être réduites aux seuls développements matériels envisagés, à savoir l’accroissement du nombre d’animaux et l’intensification des relations entre ceux-ci et les hommes ? Il y aurait sans doute quelque intérêt à articuler l’analyse de ces évolutions des mentalités, représentations et seuils de contrôle des violences pulsionnelles à une véritable sociogenèse, attentive notamment aux oscillations des différentiels de pouvoir entre les groupes sociaux constitutifs de la configuration nationale. Peuvent également être questionnées l’ampleur et la portée des bouleversements étudiés, de même que l’apparent unanimisme que ces évolutions suscitent dans l’espace social. À quelques exceptions près, la quasi-totalité des sources mobilisées dans l’ouvrage résultent en effet d’agents issus des rangs de l’aristocratie et de la bourgeoisie culturelle : s’il ne s’agit évidemment pas de critiquer la sélectivité sociale des matériaux mobilisés à laquelle l’auteur ne peut rien, les inférences qu’il tire de l’étude d’un tel corpus quand à la généralisation et à la naturalisation de ces nouveaux rapports à l’animal sont par contre discutables, tant elles semblent par moments induites des fins contemporaines, de la diminution et de l’oblitération dans le contexte actuel des formes d’interaction les plus violentes vis-à-vis des bêtes dans l’ensemble de l’espace social. On s’étonne ainsi que dans le moment de son affirmation, le mouvement décrit de redéfinition des schèmes de classement et des pratiques légitimes quant aux animaux, manifestement porté par une avant-garde, ponctuellement soutenue par l’État, de médecins hygiénistes, de vétérinaires, de zootechniciens ou encore d’intellectuels aux sensibilités zoophiles, soit advenu sans susciter de plus amples résistances. Ces quelques questionnements bien sûr n’enlèvent rien à l’intérêt et aux qualités d’un ouvrage qui, par le foisonnement des sources mobilisées et la diversité des phénomènes étudiés, met au jour l’importance tout à la fois matérielle et symbolique de l’animal dans la France du XIXe et de la première moitié du XXe siècle.


Fabien Carrié.


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