Cyril Belmonte et Christine Peyrard (dir.), Peuples en révolution d’aujourd’hui à 1789.

Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2014, 229 p.

par Marc Belissa  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est la publication des actes d’un colloque qui s’est tenu en juin 2012 à Aix-en-Provence à l’initiative de l’UMR TELEMME. L’introduction rédigée par Cyril Belmonte et Christine Peyrard se place résolument dans le contexte de l’année suivant celle des « révolutions arabes ». L’événement contemporain a impulsé, on s’en souvient, un débat parmi les historiens sur les usages de la référence à la Révolution française, notamment en Tunisie, et sur l’actualité de l’idée de révolution dans le monde actuel. Les spécialistes de la Révolution française ont été particulièrement sensibles au « retour de 1789 » dans le débat contemporain. Comme l’écrivent les directeurs de la publication, « la mobilisation des hommes et des femmes de Tunisie, d’Égypte ou d’ailleurs dans les manifestations de rue et dans l’occupation de l’espace public pour promouvoir leurs revendications sociales et politiques, rappelle les pratiques politiques de la France en 1789 et pendant la décennie révolutionnaire » (p. 5). Ces combats ont montré, toujours selon C. Belmonte et C. Peyrard, « la vitalité des principes universels de liberté et d’égalité » mais aussi « la vivacité des revendications démocratiques dans le monde actuel » (ibid.). C’est ce cadre général qui donne son sens au titre de la publication, bien que les contributions rassemblées soient toutes consacrées à des études de cas sur la période révolutionnaire au sens large et non à des réflexions sur la persistance ou à l’actualité des idées et des pratiques révolutionnaires dans le monde contemporain. C’est donc plus aux peuples en révolution de la décennie 1789-1799 qu’à ceux de l’année 2011 que cet ouvrage s’attache.

Les études rassemblées ici s’intéressent à quatre thèmes majeurs qui sont autant de parties de l’ouvrage : l’entrée en révolution, « l’invention » des pratiques citoyennes, celles de la démocratie et la construction de la nation. L’insistance sur les pratiques politiques dans l’ouvrage est à la fois le fruit de la volonté des organisateurs de mettre en valeur cette thématique dans le contexte actuel mais aussi celui de la vitalité de ce domaine de recherche depuis le bicentenaire.

Dans la première partie, les contributions de Peter Jones, Hervé Leuwers et Éric Saunier abordent la question de l’entrée en révolution, en étudiant successivement la politisation dans un village provençal au cours des années qui précèdent la Révolution et entre 1789 et 1791, le comportement des foules émeutières et « justicières » à partir de l’exécution populaire d’un accapareur à Douai en 1791 et, enfin, l’appropriation de l’expérience révolutionnaire par des francs-maçons normands.

La deuxième partie comporte quatre contributions. Les élections (Malcom Crook), le lien entre religion et pratiques politiques dans le Midi (Valérie Sottocasa), la dialectique entre la politique « nationale » et les formes de mobilisations collectives « locales » dans le Nord (Laurent Brassart), les modalités de l’engagement individuel en politique selon les méthodes de la micro-histoire appliquées à la figure d’une militante jacobine niçoise (Alessandra Soria) sont autant d’études de cas qui permettent d’aborder les multiples configurations de l’expérience politique individuelle et collective dans la décennie révolutionnaire et plus particulièrement entre 1789 et 1793.

La troisième partie est étroitement liée à la deuxième. L’étude des mobilisations et de l’engagement démocratique des ouvriers de Toulon entre 1789 et 1793 (Julien Saint-Roman), celle des initiatives populaires dans le cadre des comités de surveillance en l’an II en Haute-Saône (Danièle Pingué) et, enfin, celle de l’investissement des nouvelles sphères de pouvoir par les citoyens et les conflits qui en résultent en Provence (Cyril Belmonte) montrent que l’engagement politique passe par des formes « institutionnelles » nouvelles — au sens révolutionnaire du terme, c’est-à-dire ce qui « institue » la citoyenneté — qui témoignent de la vitalité démocratique, du moins jusqu’à sa restriction à partir de 1795.

La quatrième et dernière partie, intitulée « Peuples et nations », élargit la focale et pose la question de la mise en pratique de l’universalité des droits des hommes et des nations. Le cas de Thomas Paine permet de poser la question du « sens commun du peuple » et de ce qu’est le « véritable état de civilisation » dans sa dimension universelle (Yannick Bosc). C’est dans le débat à l’Assemblée constituante sur la « réunion d’Avignon » que la question de la définition des droits des nations dans leur réciprocité a été la plus largement débattue durant les premières années de la Révolution. Christine Peyrard y revient à l’aide de sources locales jusqu’ici peu utilisées par l’historiographie. Enfin, Vittorio Criscuolo étudie le problème de la latitude des démocrates italiens dans leurs projets de construction nationale à l’égard de la politique du Directoire dans la péninsule et Lluis Roura aborde la question de l’impact de la Révolution française sur la construction de la nation en Espagne.

L’ensemble des contributions dresse un tableau — forcément incomplet mais suffisamment représentatif — des grandes orientations de l’historiographie révolutionnaire actuelle, qui insiste davantage sur les pratiques politiques individuelles et collectives que sur les « grands événements » de la décennie.

Dans la postface, Christine Peyrard fait de nouveau le lien entre l’expérience de 1789-1799 et l’actualité contemporaine du fait révolutionnaire. Elle constate la vitalité des mots d’ordre démocratiques qui possèdent la même charge émancipatrice que deux siècles auparavant. Elle note également que « de la prise de conscience de l’oppression à la mise en œuvre d’institutions républicaines et sociales durables » (p. 224), tout reste à faire et une « histoire est à construire ». Les événements de ces deux dernières années (la poursuite, malgré ses vicissitudes, de la révolution démocratique en Tunisie, son écrasement partout ailleurs) ne peuvent que lui donner raison.

Marc Belissa.


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