Cornel Zwierlein, Der gezähmte Prometheus. Feuer und Sicherheit zwischen Früher Neuzeit und Moderne

Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2011, 433p.

par Claas Kirchhelle  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Dans cet ouvrage, Cornel Zwierlein montre comment la maîtrise à la fois des causes et des conséquences des risques d’incendie urbain a joué un rôle important dans l’émergence des sociétés de prévention modernes.

Cet ouvrage est divisé en sept parties. Après une introduction qui s’appesantit sur les sources et l’état actuel de la recherche, la deuxième partie du livre est consacrée aux risques dans le monde pré-moderne. À propos de l’essor des assurances maritimes et de leur légitimation au travers de la théologie chrétienne et de la loi romaine, Cornel Zwierlein décrit ces premières assurances comme des « artifices comptables » mercantiles conçus pour rapprocher des distances spatiales et non temporelles. Malgré la nouvelle terminologie applicable au risque et aux nouveaux instruments tels que les polices et primes d’assurance, les assurances de l’époque pré-moderne manquaient de perspectives d’avenir (Zukunftsausrichtung). A contrario, la croissance rapide des assurances incendie vers 1700 a été un élément déterminant pour le développement d’un mode de pensée prospective dans les sociétés du début de l’ère moderne.

Dans la troisième partie de son ouvrage, Cornel Zwierlein décrit la réalité des incendies ainsi que leur perception. Il compare les embrasements des villes d’Europe au début de l’ère moderne aux catastrophes nucléaires impossibles à assurer. Après avoir analysé 8 200 incendies urbains en Allemagne et en Autriche, l’auteur traite du fossé (le fire gap) qui sépare les villes pré-modernes facilement inflammables des villes modernes. Selon lui, le nombre d’incendies dans les villes allemandes a commencé à baisser avec l’apparition des premières assurances incendie au cours du XVIIIe siècle. Le déclin des risques d’incendie était le reflet de nouvelles stratégies militaires ainsi que de l’évolution des infrastructures urbaines et de la police des incendies. En ce qui concerne ce dernier point, les jeunes États territoriaux comme la Prusse ont progressivement pris le pas sur les anciennes villes libres comme Cologne. Vers le milieu du XVIIIe siècle, les penseurs du Siècle des Lumières ont commencé à appliquer des « méthodes scientifiques » pour combattre les risques d’incendie. Cependant, il était relativement fréquent que ces penseurs se contentent de recycler des pratiques vernaculaires bien établies.

Dans le même temps, les réponses culturelles aux situations d’urgence consécutives aux incendies ont également évolué : s’appuyant sur l’étude de sermons en rapport avec ce sujet, Cornel Zwierlein montre que les interprétations séculières des incendies catastrophiques ont commencé à émerger au XVIIIe siècle. Tout en continuant à se référer à la colère de Dieu, les ecclésiastiques sont devenus des agents de la production de sécurité séculière, qui exhortaient leurs paroissiens à adhérer à leurs théories en matière d’incendie. S’appuyant sur une analyse des représentations picturales des incendies, Cornel Zwierlein constate l’émergence d’une nouvelle catégorie esthétique de figuration des catastrophes. En rupture avec les procédés stylistiques établis, les artistes mettaient en exergue l’expérience brute et traumatisante de l’incendie interprété comme un bouleversement de la normalité.

Dans la partie suivante, l’auteur analyse Londres et Hambourg en tant que laboratoires de nouveaux systèmes de sécurité. Vers la fin du XVIIe siècle, les deux villes ont mis au point deux formes très différentes d’assurance incendie. À Londres, le grand incendie de 1666 et la révolution financière qui a suivi ont vu éclore dans le pays des compagnies d’assurance incendie fondées sur le profit comme la Sun Insurance. À l’opposé, la General-Feuer-Cassa de Hambourg (créée en 1676) était une instance municipale centralisée (obrigkeitliche) qui versait des dommages incendie aux membres cotisants tout en évaluant régulièrement la valeur des maisons de ces derniers. Le modèle de cette caisse publique, ultérieurement repris par Leibniz, fut intégré dans les théories du caméralisme d’État en tant que moyen pour préserver, voire augmenter, la richesse globale d’un État via des investissements tournés vers l’avenir. Désormais, le risque d’incendie n’allait plus être supporté par des individus. En interprétant l’incendie comme un risque naturel exceptionnel – un casus fortuitus –, les caméralistes ont affecté le rôle d’assureur général à l’État, qui avait la responsabilité de protéger ses sujets générateurs de valeur. C’est ainsi que les modèles inspirés de Hambourg ont été adoptés par les États territoriaux comme la Prusse au XVIIIe siècle.

Hambourg et Londres étant situés dans l’Europe protestante du Nord, Cornel Zwierlein saisit l’occasion pour prendre part aux controverses autour de l’éthique protestante de Max Weber. Bien qu’il soit d’accord avec bon nombre de critiques, il soutient qu’il existe une corrélation entre certaines institutions sécuritaires et la structure politico-confessionnelle des sociétés : contrairement à l’approche caritative des régions catholiques pour la plupart absolutistes et patrimoniales, le protestantisme a favorisé l’éclosion d’institutions sécuritaires de prévention. Cependant, Cornel Zwierlein pense également qu’il existait des différences au sein même du protestantisme : tandis que les États bureaucratico-constitutionnels des régions calvinistes favorisaient des compagnies d’assurance commerciales, les États bureaucratico-absolutistes des régions luthériennes intégraient les instruments sécuritaires dans leurs propres institutions.

Après une micro-analyse de Hambourg et de Londres, la cinquième partie du livre de Cornel Zwierlein propose une macro-analyse de la « société de sécurité normale » (Sichere Normalgesellschaft) qui a vu le jour aux alentours de 1700. En étudiant les réactions charitables intervenues en Europe après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, ainsi que les discours des Lumières sur la moralité des assurances, l’auteur critique l’argument d’Anthony Giddens selon lequel l’essor des assurances a été « moralement extrinsèque à la colonisation du futur » (p. 288). À la place, Cornel Zwierlein défend l’idée d’un lien étroit entre les assurances émergentes et les concepts de gestion durable des ressources – à des fins de préservation de la croissance – datant du XVIIIe siècle. Pour lui, tant les assureurs que les gestionnaires de ressources s’appuyaient sur les mathématiques pour rendre les risques naturels prévisibles et pour « produire de la sécurité » en faisant des catastrophes comme les incendies des phénomènes hors normes. En effet, les assurances ne se contentaient pas de protéger des valeurs dans le cas d’un incendie mais elles « colonisaient le futur » en rendant les crédits et les hypothèques plus fiables, augmentant ainsi la richesse de la société dans son ensemble.

Ayant fixé les origines des « sociétés normales » modernes aux environs de 1700, Cornel Zwierlein continue à analyser le devenir des assurances incendie au XIXe siècle dans la dernière partie de l’ouvrage. Face au constat de déclin des assurances incendie publiques en Allemagne au début du XIXe siècle, il étudie l’expansion générale des assurances incendie de type britannique à Hambourg, Bombay, New-York et Istanbul, et arrive ainsi à la conclusion qu’une certaine dimension spatiale a réintégré la pensée assurantielle : alors que la titrisation des assurances contre les risques futurs allait devenir la marque des société européennes modernes, leur diffusion dans le monde ne s’est pas effectuée de manière uniforme. Au lieu de cela, les assureurs européens ont défini les villes extérieures en zones modernes assurables et zones non modernes non assurables. Les notions européennes de sécurité normale se sont de plus en plus définies par opposition aux espaces et structures extra-européens ou autochtones. Réparties en zones européennes « modernes » et extra-européennes non modernes, des villes comme Bombay intégraient plusieurs éléments de modernité en termes de production de sécurité, même si ce zonage n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité de l’éclatement d’incendies. Selon Cornel Zwierlein, la propagation des régimes européens d’assurance dans le monde a transformé la dichotomie moderne / non moderne du Siècle des lumières en dichotomie européen / extra-européen. Conçus en tant que méthodes universelle de colonisation du futur, les facteurs spatiaux ont de ce fait réintégré l’histoire des assurances.

En conclusion de son livre, Cornel Zwierlein s’intéresse à la chronologie des sociétés de prévention définies par François Ewald dans L’État providence1. Contrairement à la notion d’État préventif née au XIXe siècle que défend François Ewald, Cornel Zwierlein avance la thèse de la formation, au début du XVIIIe siècle, d’une société de sécurité fondée sur un contrat social. Après 1700, l’incendie est passé du statut d’événement normal en période pré-moderne à celui d’exception à la normalité, kata-strophé (p. 362). En référence au principe de modernité en tant qu’état d’esprit prôné par Peter Wagner qu’il aborde dans son introduction, Cornel Zwierlein avance que les assurances incendie ont joué un rôle d’instrumentalisation dans la séparation moderne de la nature et de la culture : l’incendie étant considéré comme un cas de force majeure, non plus divin, mais naturel, les assurances au XVIIIe siècle ont été conçues pour protéger la richesse des individus et des sociétés contre les incursions anormales de la « nature ». Cornel Zwierlein critique les tendances à trop insister sur l’exploitation de la « nature » au début des temps modernes et dépeint les assurances comme un instrument culturo-financier pour circonscrire et observer les risques naturels tout en protégeant les moyens de production de valeur. Pour ce qui est des théories postcoloniales, Cornel Zwierlein remarque toutefois que l’expansion des « sociétés de sécurité normales » n’a pas été universelle, mais s’est scindée en de multiples versions de sécurité et de modernité au fil des rencontres avec des sociétés extra-européennes.

Der gezähmte Prometheus de Zwierlein, en s’appuyant sur un gigantesque corpus de sources et d’études de cas sélectionnées avec intelligence, est un ouvrage incroyablement ambitieux. Rédigé en tant que thèse d’habilitation pour une université allemande, il est logique – bien que regrettable – que la version publiée soit difficile d’accès tant pour les profanes que pour les lecteurs dont l’allemand n’est pas la langue maternelle. Structuré en sept parties comportant 24 chapitres et sous-chapitres, ce Prometheus fournit une très grande quantité de détails et de micro-analyses, et les résumés en fin de chaque partie sont particulièrement bienvenus pour le lecteur. Malgré les études sur Londres, Bombay, Istanbul et New-York, l’essentiel des preuves et commentaires proposés par cet ouvrage demeure centré sur les seules régions germanophones. Lorsque Cornel Zwierlein traite de l’assurance incendie en Angleterre, son analyse se cantonne à Londres. Les points de vue du Nouveau Monde, tels que les a récemment proposés Arwen Mohun2, sont également absents. Même si l’ouvrage de Cornel Zwierlein traite du recyclage des connaissances des non professionnels par des experts éclairés, il se consacre plus à l’histoire de l’assurance qu’aux méthodes et habitudes de lutte et de prévention contre les incendies, ce qui se détourne des promesses du titre.

Il n’en reste pas moins que ce Prometheus est à la fois puissant et novateur sur le plan de la recherche historique. Renvoyant l’émergence des « sociétés de sécurité normales » aux années 1680-1700, il apporte une précieuse contribution au vaste corpus d’ouvrages savants sur la titrisation du risque et les mécanismes d’adaptation des sociétés. Parallèlement, il propose une remise en question stimulante de la terminologie et de la méthodologie employées par le genre actuellement à la mode des histoires de catastrophes. Cependant, et surtout, le Prometheus de Zwierlein montre comment les micro-études des assurances en tant que mécanismes de titrisation peuvent livrer un nouvel éclairage sur les premiers frémissements de l’ère moderne.

Claas Kirchhelle


1. François Ewald, L’État Providence, Paris,Grasset, 1986.
2. Arwen P. Mohun, Risk. Negotiating Safety in American Society, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2013. Compte rendu également disponible.

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