Corine Defrance, Anne Kwaschik (dir.), La guerre froide et l’internationalisation des sciences. Acteurs, réseaux et institutions.

Paris, CNRS Éditions, 2016, 195 p.

par Nestor Herran  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage collectif est une contribution intéressante au champ des cold war studies et à l’histoire transnationale des sciences, se référant aux travaux de John Krige, lui-même contributeur au premier chapitre. Il analyse la science comme un élément essentiel du soft power et des échanges culturels internationaux. L’Europe est au cœur de l’ouvrage, la plupart des chapitres étant consacrés à des institutions françaises, allemandes ou internationales (UNESCO, OCDE…). Le livre est divisé en quatre parties, selon une division un peu arbitraire. La combinaison d’articles en anglais et en français n’offre pas de difficultés, mais elle est peu élégante. Pourtant, les études de cas correspondent à des recherches solides qui illustrent des thèses intéressantes sur les relations entre structures, institutions et pratiques de recherche, d’une part, et les conditions de mise en place de réseaux de circulation du savoir entre différentes cultures scientifiques, d’autre part.

Ainsi, dans le chapitre qui ouvre l’ouvrage, John Krige étudie la tension entre la volonté de reconstruction des réseaux scientifiques européens et la mémoire des crimes nazis dans l’Europe de l’immédiat après-guerre. À partir de l’étude de l’Observatoire européen austral (European Southern Observatory, ESO) et du Conseil européen pour la recherche nucléaire (CERN), J. Krige montre que ces entreprises ont pu voir le jour grâce à un travail social à l’échelle des individus, destiné à neutraliser les opinions sur le comportement des scientifiques allemands sous le régime nazi. En contrepartie, le rôle dévolu aux chercheurs allemands dans ces programmes était marginal.

Quatre chapitres sont consacrés à des institutions ou des initiatives qui ont promu la coopération scientifique internationale pendant les premières années de la guerre froide. Ludovic Tournès étudie le Conseil international des unions scientifiques et l’Union académique internationale, établies dans l’entre-deux-guerres par la conférence interallié des académies. Dès 1945, ces institutions soutiennent de grands projets scientifiques internationaux, comme la carte du ciel ou l’année géophysique internationale. Pour l’auteur, ces entreprises révèlent des équilibres multipolaires qui échappent à l’hégémonie des deux grandes puissances. Veera Mitzner présente l’OCDE comme le berceau de la première politique scientifique européenne, qui aboutira au premier programme cadre de l’Union européenne en 1983. L’auteur montre que politique scientifique donne à la science un rôle premier dans la compétitivité et la croissance économique, s’inspirant des discours américains sur la « réponse au défi technologique soviétique », et la compare avec les discours scientistes du bloc de l’Est, caractérisé par un culte laïque de la science, la mise en place de grands projets et un système de recherches peu efficace. Justine Fauré étudie l’histoire des échanges universitaires entre les États-Unis et les pays de la sphère soviétique. Son récit décrit les atermoiements des programmes d’échanges, hésitant entre la crainte de faciliter l’espionnage soviétique et la volonté d’instrumentalisation pour affaiblir ou détecter les fragilités du bloc de l’Est. Le chapitre de Romain Fauré est plus explicitement comparatif. Il étudie les commissions de révision des manuels scolaires d’histoire crées après la Seconde Guerre mondiale, initialement associées à l’occupation de l’Allemagne. En utilisant la notion de « régime circulatoire » de Pierre-Yves Saunier, Fauré caractérise l’émergence d’une « culture révisionnelle » commune à l’Ouest, fondé sur la présentation d’une pluralité de perspectives et de points de vue sur les événements historiques ainsi que sur la mise en place d’un récit historique s’intégrant dans une perspective européenne ou mondiale. Les commissions consacrées aux manuels de l’Est de l’Europe, en revanche, ont abouti à une moindre coordination des contenus et produit des perspectives plus nationales, tenant moins compte de l’échelle européenne.

Les trois articles suivants s’intéressent à la coopération scientifique française. Anne Kwaschik étudie l’implantation en France du domaine interdisciplinaire des études aréales (area studies), qui émerge aux États-Unis pendant la guerre froide pour répondre aux besoins géostratégiques américains. L’auteur s’appuie sur la création du Center of Area Studies de l’École Pratique des Hautes études (EPHE), avec le support de la Fondation Rockefeller, pour montrer la mise en place d’une hégémonie américaine qui passe moins par la définition d’objets de recherche que par l’organisation de réseaux et de formes de communication scientifique. Denis Guthleben analyse l’influence américaine sur la recherche française à partir de la politique d’échanges internationaux du CNRS. Il souligne l’existence d’une tension initiale entre la volonté d’affirmer des contacts fréquents avec laboratoires de l’Est de l’Europe et le besoin de financements américains. À la fin des années 1960, cette dichotomie laisse la place à une priorité affirmée des échanges avec les États-Unis qui, jusqu’aux années 1980, attirent 60% des mises à disposition.

Enfin, Corine Defrance étudie la coopération scientifique franco-allemande depuis 1945. Considérée désormais comme le noyau de la coopération scientifique européenne, elle est marquée juste après la guerre par des logiques de pillage et d’isolation. Pourtant, des nouvelles dynamiques, comme la disparition progressive du modèle de savant-philosophe et l’émergence de cadres multilatéraux de collaboration aident à réduire les tensions nationales. Ainsi, la politique scientifique bilatérale franco-allemande s’affirme à partir de 1965, prenant comme modèle des collaborations comme le programme Symphonie qui permet le lancement des premiers satellites de communications européens.

Cet ouvrage donne une bonne représentation des dynamiques sous-jacentes de la coopération scientifique internationale et il a le mérite de s’appuyer sur des études de cas très détaillées. En adoptant une perspective multipolaire et en mettant l’accent sur les circulations d’acteurs et de pratiques, les auteurs parviennent à sortir du cadre parfois trop étroit des études sur les relations internationales. Ils ouvrent ainsi de nouvelles pistes pour l’étude de la guerre froide, en soulignant l’isolement technologique du bloc soviétique qui tranche avec la connexion croissante entre pays capitalistes. En s’intéressant aux transferts des savoirs organisationnels entre les États-Unis et l’Europe de l’Ouest, notamment la France, les auteurs contribuent à la compréhension de la genèse des politiques scientifiques européennes et des raisons de leurs inquiétantes dérives actuelles.

Nestor Herran



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