Constance Bantman, The French Anarchists in London, 1880-1914 : Exile and transnationalism in the First Globalisation.

Liverpool, Liverpool University Press, 2013, 219 p.

par Gaetano Manfredonia  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’ouvrage de Constance Bantman est une version abrégée de la thèse soutenue par l’auteure, en mars 2007 à l’Université Paris XIII, intitulée Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts1.

Ce livre se présente comme un travail original puisqu’il s’efforce, pour la première fois, de tracer l’histoire de la proscription anarchiste française en Grande-Bretagne en général et à Londres en particulier. Obligés de quitter la France pour échapper à la répression qui frappe le jeune mouvement libertaire au cours des années 1880, nombreux sont les compagnons qui décident de trouver refuge dans le seul pays européen qui continue à leur garantir le droit d’asile. Mais c’est surtout à partir de 1890 que cette immigration politique prend de l’ampleur pour culminer en 1893-1894, au plus fort de la vague d’attentats anarchistes qui secoue alors la France.

Rappelons que, suite aux actes terroristes accomplis par Ravachol et ses émules, la France va se doter entre décembre 1893 et juillet 1894 d’une législation spécialement conçue pour traquer les anarchistes, connue sous le nom de « lois scélérates ». Ce sont alors plusieurs centaines de militants mais aussi des compagnons de route du mouvement libertaire (journalistes, artistes, écrivains, etc.), voire de simples sympathisants qui franchissent la Manche. Bantman les suit sur leurs lieux de résidence, décrit les clubs qu’ils fréquentent, les structures de soutien dont ils se dotent, les publications qu’ils éditent en exil mais aussi les contacts et les échanges que ces militants entretiennent avec leurs homologues anglais, sans oublier les fréquentations des exilés d’autres pays comme les Italiens et, dans une moindre mesure, les Espagnols.

Cette période d’intense activité ne durera pas car après l’amnistie de 1895 et la normalisation de la situation en France, la très grande majorité des proscrits en profitera pour rentrer. Seule une poignée de militants, dont Louise Michel, restera sur place. La proscription anarchiste n’en a pas moins joué un rôle important dans l’évolution des représentations que l’opinion publique anglaise pouvait se faire de ce courant politique et, par ricochet, de leur attitude vis-à-vis du droit d’asile. Les Français, en particulier, sont souvent perçus comme les représentants d’une sorte de complot anarchiste international, ce qui leur aliène bien des sympathies. Leur présence sera une des raisons qui pousseront les pouvoirs publics à remettre progressivement en cause la tradition libérale séculaire du pays en matière de droit d’asile et d’immigration dont l’aboutissement est l’adoption, en 1905, de l’Aliens Act.

L’intérêt principal du livre réside dans la méthode choisie par l’auteure qui consiste à abandonner une vision purement nationale – voire autocentrée – de l’histoire des mouvements anarchistes pour se tourner résolument vers une étude comparative entre les courants anglais et français. Ce choix méthodologique la porte à souligner non seulement les différences mais aussi l’existence d’emprunts et d’influences réciproques entre ces deux mouvements.

Cette interprétation peut paraître a priori surprenante lorsqu’on sait qu’habituellement on a tendance à opposer le modèle ouvrier et syndical anglais, jugé plutôt « réformiste » et refusant l’utilisation de moyens violents, au modèle français d’action directe, influencé par l’anarchisme, plutôt porté sur l’utilisation de moyens révolutionnaires, voire insurrectionnels. Pour autant, l’auteure ne nie pas ces différences. Son mérite est d’essayer de dépasser les limites de cette lecture trop restrictive en montrant l’existence d’une circulation idéologique intense entre courants français et britanniques. Si d’un côté on assiste au cours des années 1880 à l’importation des idées et des pratiques anarchistes françaises de type insurrectionnel vers la Grande-Bretagne, de l’autre, Bantman souligne fortement l’influence jugée déterminante exercée par le « nouveau trade-unionisme » dans la formation des conceptions anarcho-syndicalistes chez plusieurs militants comme Émile Pouget. En retour, après 1900, ce seront les mots d’ordre de grève générale et d’action directe mis en avant par la CGT qui bénéficieront d’un fort écho outre-manche et qui joueront un rôle central « dans l’explosion militante du Great Labour Unrest des années 1910-1914 ». Mais ce n’est pas tout.

L’accent mis sur les transferts ou sur les notions d’« échange » et de « représentation » permet à l’auteure de souligner la dimension « transnationale » et non pas exclusivement « internationale » de l’anarchisme. Bantman montre l’importance de l’existence de véritables réseaux, le plus souvent informels, dans la diffusion et la réappropriation des idées et des pratiques libertaires en France comme en Grande-Bretagne. Des militants tels Pierre Kropotkine, Jean Grave, Errico Malatesta et bien d’autres, sans que leur influence soit exclusive, jouent ainsi un rôle déterminant de « passeurs ».

L’éclairage apporté sur l’existence de ces réseaux, qui dépassent le strict cadre national, s’avère être une démarche stimulante car elle fournit des éléments pour rendre compte de la diffusion de l’anarchisme avant 1914 sans se laisser embourber dans des explications de type culturaliste. L’avis de Bantman – selon laquelle l’anarchisme doit être conçu comme un mouvement transnational – s’avère une hypothèse de travail féconde pour explique l’internationalisation de ce courant, à condition toutefois de ne pas perdre de vue l’essentiel. Si dans l’espace d’une trentaine d’années les réseaux informels anarchistes se montrent si efficaces, si leur propagande trouve des adeptes aux quatre coins de la planète, c’est que l’anarchisme se présente pour un nombre non négligeable de travailleurs comme une réponse crédible pour s’opposer à la généralisation des conditions économiques politiques et sociales entraînées par la première mondialisation.

D’autres choix, en revanche nous paraissent plus discutables.

Tout d’abord, on peut regretter que l’auteure ait négligé de souligner l’existence de bien d’autres voies ayant favorisé l’émergence et le développement des pratiques anarcho-syndicalistes en France que l’on peut difficilement ramener au seul rôle de passeur joué par Pouget. L’anarcho-syndicalisme (que Bantman a tendance à assimiler au syndicalisme-révolutionnaire, voire à la simple reconnaissance par les anarchistes de la validité de l’action syndicale) est envisagé comme une invention des années 1890 qu’elle oppose à l’anarchisme « pur », alors qu’une conception anarchiste et syndicaliste du changement social avait déjà été explicitement formulée au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT), avant et après la Commune, par les anti-autoritaires à commencer par Bakounine et James Guillaume. Ainsi, l’apport de l’héritage de l’AIT est littéralement gommé. Plus étonnant encore est la non prise en compte dans ses analyses des activités syndicalistes du mouvement anarchiste juif londonien, impulsées par Rudolf Rocker notamment.

En deuxième lieu, le choix de vouloir restreindre le champ d’investigation à deux seuls courants de l’anarchisme (communiste et anarcho-syndicaliste) conduit Bantman à mutiler son objet d’étude. Tout un pan des transferts et des échanges qui ont eu lieu entre l’anarchisme anglais et français (voire international) passe tout simplement à la trappe comme les propagandes néo-malthusiennes ou les combats pour l’émancipation de la femme qui ne sont pas analysés. Plutôt que de s’en tenir à l’étude des seuls transferts idéologiques, d’ailleurs, l’auteure aurait pu s’intéresser d’avantage aux multiples pratiques anarchistes éducationnistes-réalisatrices en vogue avant 1914, ce qui aurait peut-être permis de montrer l’existence de bien d’autres convergences « transnationales » entre les militants individualistes et les communistes révolutionnaires.

La réponse anarchiste à la mondialisation est, en effet, une révolte globale qui se situe sur plusieurs plans et qui ne saurait être envisagée que du point de vue de l’action insurrectionnelle, voire syndicaliste. Une véritable analyse transnationale des pratiques anarchistes, en tout cas, dépasse – et de loin – le cadre que Bantman s’est fixée dans son livre. Nous ne pouvons donc que souhaiter d’autres études venant poursuivre et approfondir les problématiques abordées par Bantman.


Gaetano Manfredonia.



1. Voir le compte rendu de cette thèse rédigé par Marianne Enckell dans Le Mouvement social, janvier-mars 2010, p. 159-161.


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