Colette Zytnicki, Les Juifs du Maghreb. Naissance d’une historiographie coloniale

Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011, 391 p.

par Alain Messaoudi  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Au croisement de ses précédents travaux sur l’histoire des Juifs de France et sur l’historiographie coloniale, Colette Zytnicki examine dans ce livre l’historiographie des Juifs du Maghreb aux XIXe et XXe siècle, au double sens de production des historiens juifs maghrébins et d’écriture de l’histoire des Juifs du Maghreb. Elle y analyse comment, en écrivant leur histoire selon des formes nouvelles, respectant les règles de la science moderne, les Juifs du Maghreb se sont frayé un accès à la modernité. Ils se sont ainsi faits les successeurs des promoteurs d’une science du judaïsme, telle qu’elle s’est développée en Allemagne depuis la fin du XVIIIe siècle1, tout en inscrivant leur œuvre dans un contexte colonial spécifique.

Le livre s’organise en chapitres répondant à un ordre à la fois chronologique et thématique. Il s’ouvre par une analyse de la façon dont les récits de voyages présentent les communautés juives et leur histoire (chap. 1er), de celle dont l’histoire des Juifs s’inscrit dans la « bibliothèque coloniale » qui se constitue en Algérie entre 1860 et 1939 (chap. 2). Colette Zytnicki souligne ensuite l’importance de la question des origines, en analysant ses enjeux savants et politiques (chap. 3) et consacre un chapitre spécifique à l’espace marocain, objet dans la première moitié du XXe siècle d’un intérêt particulier comme conservatoire de pratiques ancestrales (chap. 4). Après une réflexion sur le rapport des Juifs du Maghreb à leur histoire à travers le savoir dispensé par les écoles publiques françaises en Algérie et, surtout, celles de l’Alliance israélite universelle (AIU) dans le protectorats et à travers celui qu’élaborent les sociétés savantes (chap. 5), le livre se clôt sur les reconfigurations historiographiques contemporaines des décolonisations (chap. 6).

Colette Zytnicki commence par mettre en évidence les poncifs que véhiculent les récits de voyageurs où, depuis Léon l’Africain et Mármol, qui restent des références premières2, la reprise des écrits antérieurs l’emporte sur les observations originales. Impressionnés par l’importance des communautés juives au Maghreb, par comparaison avec la France, et par les marques visibles d’un statut de dhimmis – habits spécifiques, quartiers séparés –, les voyageurs tendent à insister sur la situation difficile des Juifs, souvent humiliés, tout en exprimant des lieux communs relevant d’un antijudaïsme ordinaire – en assimilant par exemple les Juifs à des individus sans honneur, prêts à subir toutes les humiliations pour conserver le monopole des métiers d’argent. À la suite du rapport rédigé par Jacques Altaras et Joseph Cohen, envoyés par le consistoire de Marseille en Algérie pour y étudier les moyens de réformer le judaïsme maghrébin (1842), les historiens du judaïsme maghrébin travaillent à mettre en cause cette vision stéréotypée. C’est le cas d’Abraham Cohen, rabbin formé à l’école de Metz, qui publie en 1867 à Constantine une première synthèse sur les Juifs dans l’Afrique septentrionale. On note que, comme pour le passé musulman des grandes villes de l’Afrique du Nord3, certaines des chroniques sur lesquelles se fondent les historiens sont des commandes. Les autorités de l’AIU jouent là un rôle essentiel, favorisant l’élaboration d’une historiographie traitant spécifiquement des Juifs du Maghreb.

La bibliothèque coloniale que présente le deuxième chapitre rassemble à la fois cette historiographie juive et une historiographie produite par des auteurs extérieurs au judaïsme, et reflète des positions contrastées vis-à-vis du judaïsme, entre sympathie et détestation. Le développement que Colette Zytnicki consacre à la thèse d’histoire publiée par Claude Martin en 1936, Les Israélites algériens de 1830 à 1902, (p. 111-121) souligne son ambiguïté, l’ouvrage se faisant l’écho des discours tenus par les antisémites – il conclut que les Juifs persécutés sont responsables de leurs malheurs – tout en démontant certaines de leurs thèses (il souligne que, nombreux à être pauvres, les Juifs n’ont pas le monopole de l’usure, et ne dominent pas l’économie du pays) – ce qui serait une façon pour Martin d’exprimer sa préoccupation devant les tensions intercommunautaires des années 1930. Peut-on, cependant, parler à son propos « d’un engagement républicain bon teint » (p. 111) quand on sait que, membre du Parti populaire français (PPF), il s’est engagé dans la collaboration avec les autorités nazies occupant la Tunisie en 1942-19434 ? Colette Zytnicki examine aussi la façon dont la figure de la Kahéna, souvent présentée comme appartenant à une tribu juive, a pu symboliser la résistance berbère aux envahisseurs arabes chez les historiens et les littérateurs (p. 124-141).

La centralité de la question des origines, dont témoignent les articles consacrés au Maghreb dans la Revue des études juives (p. 298-300), est au cœur de l’œuvre de Nahoum Slouschz (1872-1966) qu’analyse le troisième chapitre. Malgré l’absence de preuves matérielles (les plus anciens vestiges archéologiques d’une présente juive à l’ouest des Syrtes datent du IIe siècle de l’ère chrétienne), ce jeune sioniste élevé à Odessa conclut de l’observation des communautés « judéo-berbères » du Maghreb et de la lecture des traditions littéraires à l’existence d’une civilisation sémite commune aux Phéniciens et aux Hébreux (il s’inspire de la découverte en 1867 des Falachas d’Éthiopie par Joseph Halévy). Après avoir collaboré avec Philippe Berger, successeur de Renan à la direction du Corpus des inscriptions sémitiques, voyagé au Maghreb avec l’appui de l’AIU mais aussi de la Mission scientifique au Maroc, fondée en 1903 sous l’égide des Affaires étrangères, et publié des travaux dans l’organe de cette dernière, la Revue du monde musulman, il soutient en 1909 à Paris des thèses où il défend l’idée d’une présence juive très ancienne, produit d’une suite de vagues migratoires civilisatrices venues de Palestine, d’Arabie et de Cyrénaïque, depuis la fondation de Carthage au IXe siècle avant Jésus-Christ. Éreinté par l’assyriologue Charles Fossey et par Joseph Reinach pour son absence de méthodes scientifiques, Slouschz ne peut tirer profit de l’appui que lui conserve son vieux maître Berger5. Sa destinée rappelle celle de l’arabisant Émile Amar défendu en vain par Hartwig Derenbourg : les autodidactes amateurs n’ont plus leur place dans le monde de l’orientalisme savant. Ses vues sont cependant partiellement reprises entre-deux-guerres par le rabbin Eisenbeth, puis dans les ouvrages de l’historien des religions Marcel Simon et la synthèse du secrétaire général de l’AIU André Chouraqui (Marche vers l’Occident. Les Juifs d’Afrique du Nord, 1952), et elles continuent à être aujourd’hui citées à l’appui de représentations imaginaires du passé juif et berbère au Maghreb.

Les deux chapitres suivants, eux aussi fondés sur une solide documentation, sont construits selon une logique trop souvent énumérative. À partir d’une analyse des revues savantes (Revue du monde musulman, Hespéris, Revue tunisienne) et des principaux travaux ethnographiques publiés à l’époque coloniale (Auguste Mouliéras, Edmond Doutté), le premier conclut à une polarisation relative des publications sur le judaïsme marocain, étudié à travers le mellah (par Joseph Goulven, José Benech, Élie Malka et Pascale Saïsset), le culte des saints (par Louis Voinot) ou le statut juridique (par Édouard Mouillefarine). Ces études disparates ne feraient souvent qu’illustrer des préjugés, certains de ces auteurs appelant à ne pas favoriser une minorité à qui ils reconnaissent une action civilisatrice, mais qui leur semble devoir se satisfaire d’un statut secondaire. Le second offre une présentation détaillée des programmes des écoles fondées par l’AIU au Maroc à partir de 1862 et en Tunisie à partir de 1878, et des manuels scolaires qui y sont en usage : au dialogue initial entre histoire juive et histoire universelle (représentée par les manuels de Moïse Fresco qui présentent vers 1890 la conquête arabe du Maghreb et le pouvoir ottoman sous un jour favorable), s’ajoutent bientôt l’histoire de France puis l’histoire du pays – dont témoigne la publication en 1888 d’un Essai sur l’histoire des Israélites de Tunisie par l’instituteur David Cazès. En Algérie, le Bulletin de la société des conférences juives d’Alger, publié dans les années 1920, témoigne d’une volonté de mettre en valeur les qualités morales des juifs d’Algérie.

Le dernier chapitre présente les études publiées après 1945, où s’esquissent à la fois un « tournant scientifique », symbolisé par les travaux de Robert Brunschvig et Georges Vajda, et « l’idée d’une symbiose judéo-musulmane ». Il réserve une place particulière à l’œuvre d’André Chouraqui, « balise placée entre [les] eaux » des traditions populaires et de la littérature coloniale d’une part, des analyses sociales et anthropologiques d’autre part.

De ce tableau très complet qui rend compte, au risque d’un certain éclatement, de nombreux travaux pour la plupart tombés dans l’oubli, Colette Zytnicki conclut que l’histoire des Juifs du Maghreb, jusqu’à la fin de l’époque coloniale, n’a guère intéressé les savants universitaires. Composée avant tout par des amateurs, des rabbins et des instituteurs des écoles de l’AIU, elle reste en grande partie une histoire communautaire où prévaut la question des origines. À la marge des histoires nationales, d’une histoire générale des civilisations et peut-être aussi, quoiqu’en dise l’auteur, de l’histoire coloniale, elle ne s’inscrit que tardivement dans des problématiques plus générales envisageant les Juifs dans des ensemble plus vastes. C’est qu’écrite dans le cadre d’institutions coloniales, en rupture avec les traditions savantes maghrébine, elle manque longtemps d’une élite savante à même de conjuguer connaissance des sources traditionnelles et maîtrise des méthodes modernes.

Alain Messaoudi

1. Voir Céline Trautmann-Waller, Philologie allemande et tradition juive : le parcours intellectuel de Leopold Zunz, Paris, Le Cerf, 1998.»

2. Voir à leur propos, François Pouillon (dir.), Léon l’Africain, Paris, Karthala, 2010, et en particulier la contribution de Fernando Rodríguez Mediano consacrée à « Luis de Mármol lecteur de Léon. Une appréhension espagnole de l’Afrique », p. 239-267. »

3. On pense en particulier à l’histoire des beys de Constantine commandée par l’officier Estève-Laurent Boissonnet au khûjâ du bureau arabe Salah al-Anteri, sans doute apparenté à Ahmad el-Anteri dont Colette Zytnicki cite un texte (p. 75).»

4. Robert Lévy, Les 180 jours de Tunis. Chronique d’un adolescent sous l’Occupation (novembre 1942-mai 1943), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 23 ; Amira Aleya Sghaier, La Droite française en Tunisie entre 1934 et 1946, Tunis, Publications de l’Institut supérieur de l’histoire du mouvement national, 2004, p. 214.»

5. On corrigera la coquille, p. 193, qui transforme malencontreusement l’islamologue Edouard Montet, auteur d’une recension mesurée, en Monteil.»



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays