Clémentine Vidal-Naquet, Couples dans la Grande Guerre. Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal.

Paris, Les Belles Lettres, 2014, 678 p. Préface d’Arlette Farge.

par Dominique Fouchard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage de Clémentine Vidal-Naquet est issu d’une thèse de doctorat, soutenue à l’EHESS en décembre 2013. Précisons-le d’emblée, cet ouvrage est une contribution importante à la connaissance de la Première Guerre mondiale, période pourtant largement analysée par les historiens, et du phénomène guerrier, auquel l’historienne apporte un éclairage riche grâce à une analyse d’une grande finesse. Le sujet est magnifique : l’étude du lien conjugal en France pendant la Grande Guerre, de son expression et de sa transformation pendant la longue séparation, imposée, rappelons-le, à cinq millions de couples au moins. L’historienne construit son sujet, l’enrichit, le développe, démontrant l’importance de l’acteur social qu’est le couple en guerre et la « nécessité d’une lecture intimiste du conflit pour une compréhension plus globale du phénomène étudié » (p. 24). Grâce à l’acuité du regard de l’auteure, intime et collectif s’articulent, dialoguent, inextricablement mêlés, donnant présence à des vies singulières plongées dans la brutalité d’un événement éminemment collectif et si profondément bouleversées par lui. Des vies singulières, avec leurs richesses, leurs spécificités, leurs émotions, leur ennui, leurs quotidiens ordinaires ; un ordinaire qui justement dit aussi le général partagé, l’humain, pourrait-on dire sans grandiloquence. Car comme l’écrit l’historienne, après avoir « cherché le saillant, les points de brisure […], traqué les émotions et pourchassé l’exceptionnel dans l’ordinaire […] l’essentiel était peut-être ailleurs […] dans la grisaille » (p. 549). La technique de narration, le choix de récit que fait Clémentine Vidal-Naquet en multipliant les exemples, en entrelaçant citations et récit, donne de la force à cet ouvrage. Entre singularité et généralisation, le lecteur suit les couples particuliers tout en percevant ce qu’ils nous apprennent de communément partagé, en cette nouvelle période de la vie conjugale que la guerre donne à vivre, massivement. Bien sûr, du fait de l’importance des correspondances entre époux dans le corpus des sources convoquées, ce sont surtout les couples amoureux, liés, qui se donnent à voir, laissant en arrière-plan ceux que la guerre a brisés, désunis, ceux qui s’écrivent moins ou dont les échanges ne nous sont pas parvenus, et qui informent aussi de l’empreinte de la guerre sur les relations conjugales. Pour autant, l’analyse du lien conjugal fournie par l’auteure n’en demeure pas moins précieuse. C’est par la séparation qu’impose la mobilisation générale que s’ouvre la réflexion car « la guerre, en séparant les couples, leur donne paradoxalement et de ce fait même une visibilité » (p. 22). Tout en replaçant le couple dans le contexte de l’avant-guerre, la première partie, « La désorganisation de l’ordre conjugal », interroge l’impact de cette « catastrophe sentimentale »1, dans différents domaines. L’histoire intime des couples en guerre commence par deux photographies d’une séparation prises par Jacques Moreau, à la gare de l’Est en août 1914. Saisissantes d’émotions, ces photographies conduisent l’historienne, dans la lignée des travaux d’Arlette Farge, à un beau passage sur les larmes, leur place dans l’espace public et leur sens social : « C’est une France parcourue par l’émotion qui apparaît dans la presse, écrit-elle, une France sentimentale dans laquelle la norme conjugale est l’amour » (p. 57), un amour qui occupe une place centrale dans la mobilisation et dans la guerre. Croisant des sources de nature diverse – presse, documents iconographiques, législatifs, juridiques… – elle montre combien le « couple séparé est devenu un enjeu majeur dans la nation en guerre » (p. 36) et comment la conjugalité participe de la mobilisation totale. La loi du 4 avril 1915 permettant le mariage par procuration (en dépit de son échec relatif puisqu’au bout du compte seuls quelques 6 240 couples y ont eu recours), les campagnes de souscription, les politiques d’allocations militaires mises en place dès le 5 août 1914 pour permettre aux plus démunis de faire face à la perte d’un revenu au sein du ménage (un demi-million d’allocations sont accordées dès les premiers mois du conflit dans le département de la Seine – ce qui autorise une approche de l’impact économique de la séparation dans les foyers), sont autant d’éléments qui témoignent des recompositions familiales multiformes auxquelles le conflit donne lieu et de « l’existence sociale » (p. 548) que le couple acquiert du fait de la séparation. La deuxième partie, « Le pacte épistolaire », en mobilisant un important corpus de correspondances conjugales (74 correspondances sont soumises à une étude sérielle2), rend « compte des nouvelles organisations conjugales fondées sur l’éloignement et la construction de liens dans l’absence » (p. 215) et analyse les relations intimes qui se tissent à distance. Si les correspondances de guerre sont, depuis plusieurs décennies, objets d’étude pour les historiens, le regard auquel Clémentine Vidal-Naquet les soumet est riche d’enseignement. Tout en s’attachant aux conditions d’écriture, à la matérialité de l’objet-lettre, à sa valeur métaphorique et symbolique, à la mise en évidence des codes et des conventions qui encadrent puissamment les échanges épistolaires, à l’équivoque enfin du geste d’écriture, l’auteure montre d’abord comment la longue durée de la guerre « organise la correspondance conjugale en système » (p. 222), la lettre devenant, comme en témoigne la correspondance de la paysanne Césarine Pachoux avec son mari, « l’objet émotionnel par excellence » (p. 239). Elle montre aussi combien l’échange peut être soumis à une forme d’usure. Comment écrire encore et autrement ce que l’on a déjà écrit ou ce que l’on n’ose dire ? Et que dire, à force ? Nécessité absolue et élément central de l’endurance des sociétés en guerre, les lettres témoignent en outre de « l’irrémédiable différence des expériences entre front et arrière » (p. 283). L’historienne souligne alors combien la banalité devient la ressource qui incarne l’enjeu majeur de l’échange épistolaire : la « poursuite vaine du quotidien » (p. 280). Dans ces mots de rien, si on y prête attention, se fabriquent des liens, se nourrissent des espoirs, se partagent des intimités qu’autorise la distance ; des mots qui transforment la relation conjugale et qui engagent, le temps de la correspondance, au moins. Et l’on perçoit dès lors l’ampleur des bouleversements quotidiens, affectifs et matériels, auxquels la guerre et la séparation ont conduit. Clémentine Vidal-Naquet propose ici une histoire stimulante de l’attachement et de son rapport au temps complexe de la guerre. Dans cet ordinaire, se loge la dimension tragique des relations conjugales sur lesquelles pèse l’ombre constante de la mort et dont les correspondances sont pétries. L’objet de la troisième partie, « Les impensés de la séparation », est d’interroger la transformation du lien conjugal, de son expression, face à ce qui est plus qu’une menace, la mort, qui, comme l’écrit justement l’auteure, « apparaît avant d’advenir » (p. 545) et constitue le moteur fondamental de l’échange épistolaire, démontrant combien la mort a ici saisi le vif au point d’homogénéiser l’expression de l’affection. Et c’est bien parce que la mort est si omniprésente que l’imagination du retour se charge alors d’une puissance considérable et se déploie dans l’espace de la lettre et des rêves que certains couples se racontent dans leur correspondance. L’historienne rappelle l’importance des récits des rêves et la nécessité d’en faire l’histoire, tant la situation de guerre démocratise leur écriture. Nous promenant dans des nuits de papier, elle explique que les « rêves racontés au conjoint concernent, en très grande majorité, des retrouvailles imaginaires » (p. 444). L’anticipation du retour est prégnante dans les mots échangés entre époux, entre amants, ainsi que la question posée, dès la guerre, de la place des épreuves dans la vie future que l’on s’écrit. Clémentine Vidal-Naquet montre que dans tous les échanges « se succèdent l’idée d’un effacement de la guerre et celle de sa présence future » (p. 448), la nécessité de croire en l’oubli possible grâce à un futur qui chassera les souffrances présentes et, en même temps, la conscience que le retour devra bien intégrer cette période de la vie conjugale. Ainsi, certains couples mesurent l’importance de ce qui s’est joué dans leurs relations à distance et, en projetant de lire ensemble les lettres échangées au retour, ils manifestent leur attachement à la relation épistolaire qu’ils ont construite durant le conflit, « aux démonstrations de tendresse que la guerre a provoquées » et ils « anticipent la nostalgie de la séparation et l’organisent » (p. 426). Commencée bien avant le retour effectif et définitif, la pensée du retour fait partie intégrante des expériences, des émotions de guerre et dessine les enjeux des retrouvailles. Dans un épilogue fort à-propos, « Le devenir d’un objet », qui poursuit la réflexion sur le temps – qu’elle mène durant tout son ouvrage – Clémentine Vidal-Naquet s’attache à la trajectoire de l’objet-lettre lui-même qui constitue le cœur de son corpus, interrogeant la question de sa conservation, de sa publication, et le sens dont sont porteuses ces correspondances qui ont traversé le temps, de la Grande Guerre à nos jours, « avant tout objet de deuil » durant le conflit, « objet de filiation » ensuite, et nous ajouterons objet d’histoire comme ce livre le démontre si bien.

Dominique Fouchard.


1 H.F.C., « L’arrière tragique », La Grande Revue, juillet-octobre 1916, p. 480.

2 Voir aussi C. Vidal-Naquet, Correspondances conjugales 1914-1918. Dans l’intimité de la Grande Guerre, Paris, Robert Laffont, 2014.



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