Claudine Marissal, Protéger le jeune enfant. Enjeux sociaux, politiques et sexués (Belgique, 1890 – 1940).

Bruxelles, Éditions de l'université de Bruxelles, 2014, 380 p.

par Pascale Quincy-Lefebvre  Du même auteur

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L’ouvrage est le produit d’une thèse soutenue à l’Université Libre de Bruxelles, qui fut récompensée par le prix Suzanne Tassier de l’Académie royale de Belgique. L’enquête est importante et prend en compte de nombreux travaux européens et nord-américains publiés depuis les années 1990.

Dans le cadre de la Belgique mais par le biais d’une histoire très ouverte sur le comparatisme, cette grande spécialiste de l’ONE (Œuvre nationale de l’enfance), décrit le développement d’une couverture sanitaire et sociale au service de la lutte contre la mortalité infantile. Elle interroge les objectifs et les résultats. Les efforts ont été considérables. Le contexte de la guerre et de l’après Première Guerre mondiale, alors que la natalité diminue, intensifie l’effort et le réoriente partiellement. Deux prismes sont retenus : la question sociale, la question sexuée, avec une interrogation sur la place des femmes et la relation avec les mouvements féministes.

Le discours et les pratiques sont passés au crible d’une enquête qui mobilise une vaste documentation. Le choix des actions reflète une lecture sociale et culturelle des causes de la mortalité infantile. Dans un cadre libéral, les acteurs privilégient les facteurs individuels et féminins. L’auteure note le peu de démarches exploratoires pour comprendre l’origine du processus morbide et des décès. Philanthropes, professionnels, politiques, la triple alliance pense prévention et mise sur l’éducation des mères. Les initiatives sont variées mais un modèle s’impose : celui des consultations infantiles. Il présente un triple avantage : moins coûteux que d’autres formes d’interventions, il conforte les rôles sexués et accompagne la médicalisation de la société. D’autres leviers, à l’exemple des crèches, ne connaissent pas le même développement. À partir de la logique hygiéniste, un système d’encadrement et le contrôle des mères se mettent en place, dont le premier objectif est de diffuser, dans la population, les prescriptions de la puériculture.

Un large consensus permet de comprendre l’essor de nombreuses initiatives destinées aux femmes de tous les milieux sociaux et basées sur la consultation des nourrissons sans guère se soucier des conditions de la vie familiale. Avec la Première guerre mondiale, la société belge tout entière est brutalement plongée dans un système d’assistance. Les efforts consentis en faveur de l’enfance parviennent à empêcher la mortalité infantile de progresser en dépit des conditions de vie très difficiles. L’ ONE est fondée dès 1919 pour assurer la pérennité des œuvres de guerre et favoriser la diffusion de l’hygiène infantile. À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, consultation du nourrisson et services de surveillance à domicile couvrent le pays. Près de la moitié des jeunes enfants accompagnés de leur mère sont concernés dans un vaste mouvement d’éducation maternelle.

La lutte contre la mortalité infantile est alors un outil de la police des familles et assigne les femmes à la sphère productive. Elle fournit aux médecins une justification de leur pouvoir sur une société soucieuse de contrôler sa population et d’améliorer ses conditions de vie.

L’ONE s’adapte aux nouvelles formes d’action sociale qui se développent alors. Claudine Marissal note la percée du travail social, tant du côté des savoirs que des pratiques. Ce sont de nouvelles professionnelles, assistantes et infirmière visiteuses de l’enfance, dont l’action redessine les rapports de genre. La transformation s’opère dans une Belgique qui a donné le droit de vote communal aux femmes. La dynamique démocratique est un facteur de changement social. La santé du nourrisson est un enjeu de politisation des masses féminines catholiques ou socialistes. Le contexte est favorable à de nouveaux engagements féminins sur la question des droits et devoirs dans l’intérêt de l’enfant.

Au niveau sanitaire, tout bilan est difficile. L’auteure estime qu’il est hasardeux d’attribuer la diminution de la mortalité infantile à la couverture de plus en plus importante des consultations de nourrissons. Au mieux, le rôle est complémentaire dans l’amélioration des conditions sociales.

Quant à l’action des œuvres de l’enfance dans l’histoire de l’émancipation des femmes, le résultat est plein d’ambiguïtés. La contribution féminine est importante dans le développement du maillage associatif et l’organisation des services. Elle s’accroît dans l’élaboration des propositions de loi pour généraliser l’assurance maternité ou réformer l’ONE. Les engagements sont individuels. Ils prennent l’aspect de mouvements associatifs structurés après la guerre. La question devient un enjeu pour conquérir le vote des femmes, et est exploitée comme telle. Elle rallie des femmes de différents milieux, associe des bénévoles et les nouvelles professionnelles. Au sein de l’ONE, les femmes acquièrent un pouvoir croissant. Pour autant, qu’il s’agisse de la Ligue belge pour la protection de l’enfance du premier âge ou de l’ONE, les deux associations sont hostiles à tout projet émancipateur. Le discours tenu renforce l’assignation des femmes à la seule sphère privée et maternelle. Pour autant, un espace de liberté et de responsabilité est créé. L’impératif de la protection des nourrissons favorise le développement de nouvelles professions médico-sociales. La question incite des femmes à s’engager sur le marché de l’emploi. Elle est utilisée par des collectifs pour revendiquer plus de droits. Le paradoxe de l’entre-deux-guerres ne tient-il pas alors en ce que le modèle magnifié d’une répartition des rôles sexuels connaît alors ses premières fissures ? On l’aura compris, le beau travail de Claudine Marissal ouvre sur une problématique bien contemporaine : la concurrence des causes.

Pascale Quincy-Lefebvre.


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