Claudia Hiepel, Willy Brandt et Georges Pompidou. La politique européenne de la France et de l’Allemagne entre crise et renouveau.

Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, « Histoire et civilisations », 2016, 314 p.

par Christian Birebent  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageClaudia Hiepel, de l’Université Duisburg-Essen, a consacré sa thèse d’habilitation à la politique européenne de Georges Pompidou et de Willy Brandt (Willy Brandt und Georges Pompidou: deutsch-französische Europapolitik zwischen Aufbruch und Krise, Munich, Oldenbourg, 2012), parue en 2016 en français. Si le tandem de Gaulle-Adenauer monopolise l’attention, l’auteur nous montre que le deuxième président de la Ve République et le premier chancelier social-démocrate de l’après-guerre ont joué un rôle majeur dans la construction européenne.

L’auteur remarque que si la recherche s’intéresse aux relations franco-allemandes, son intérêt est moindre quant au rôle « du bilatélarisme franco-allemand dans le cadre de la construction européenne » (p. 9). On considère souvent que les relations personnelles entre les dirigeants constitueraient le ferment des rapports entre États. Toutefois des historiens, comme Robert Picht, Henrik Uterwedde, Wolfgang Wessels pointent l’absence d’un intérêt assez partagé pour « parler d’un partenariat idéal » et dressent un bilan négatif de l’ère Brandt-Pompidou. Mais malgré la « crise prétendue du couple franco-allemand », l’Europe a progressé. Claudia Hiepel veut « se saisir de cette contradiction apparente pour mettre en lumière le caractère des relations franco-allemandes et leur fonction de locomotive » (p. 12). Il s’agit d’étudier la dimension européenne de leur action résultant des relations personnelles comme des conditions structurelles auxquelles ils sont confrontés. En effet, dès cette époque, la souveraineté des dirigeants serait limitée par des groupes d’intérêts d’une société civile émergente, comme les lobbys agricoles, et de nouveaux acteurs supranationaux : ONG, institutions européennes.

C. Hiepel présente les acteurs et leurs conceptions de l’Europe. Celle de Brandt s’est nourrie de son expérience du nazisme, de son exil en Norvège et se développe dans un monde bipolaire. En 1964, il affirme que la réunification allemande ne sera possible que grâce à un ancrage à l’ouest, dans une Europe supranationale liée aux États-Unis. En 1969, le profil européen de Pompidou est encore flou, sans démarcation nette de la politique européenne du général de Gaulle. Devenu président, il veut concilier la ligne gaulliste et l’élargissement de la communauté, notamment l’entrée du Royaume-Uni. Il considère cette concession inévitable pour convaincre les partenaires de poursuivre la construction européenne. Il aspire, comme de Gaulle, à faire de la France une médiatrice entre les deux blocs : sa participation à une Europe forte l’aiderait dans ce rôle. Cherchant à bâtir une industrie puissante, il a besoin de la CEE pour réussir cette modernisation. Lors de sa campagne électorale, il a évoqué une conférence des six États membres pour « faire un pas vers l’unification politique », une idée qui enthousiasme peu ses partenaires, échaudés par le souvenir du plan Fouchet. La CEE, à la fin des années 1960, apparaît comme une réussite d’un point de vue commercial, économique, mais la construction européenne est en panne, en raison notamment du refus du général de Gaulle de l’entrée du Royaume-Uni.

Pompidou propose en 1969 une première rencontre, qui, indépendamment des organes communautaires, aborderait « l’achèvement de la communauté telle qu’elle existe », préparerait son avenir. Des entretiens réguliers entre les deux préparent cette étape. Brandt, ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Kiesinger, puis chancelier en 1969, fait de la politique européenne son pré carré. Pompidou attend de lui qu’il mène une action communautaire plus active que le chancelier Erhard. Au sommet de La Haye, en décembre, tout le monde gagne : Pompidou obtient l’achèvement du marché agricole et les cinq autres l’élargissement. Brandt ne réussit pas à imposer son appel à une réforme de fond de la PAC, mais le communiqué final évoque un plan pour une Union économique et monétaire (UEM). Il apparaît comme la figure de proue de la construction européenne. En fait, les deux dirigeants sont pressés de réussir. Pompidou n’oublie pas le poids des agriculteurs français. Brandt a besoin d’une « initiative en matière de politique occidentale dont la réussite est censée constituer la base des négociations prévues avec l’Est ». Un « marathon européen » se déroule ensuite à Bruxelles avec les conseils des ministres des Affaires étrangères, des Finances et de l’Agriculture. Parmi les grandes questions à traiter, figurent la candidature de nouveaux États et la PAC. Pompidou refuse de valoriser le Parlement européen, s’opposant à l’extension de ses compétences budgétaires. Alors que le renforcement du rôle du Parlement européen constitue un des fondements de la vision sociale-démocrate, Brandt l’abandonne pour favoriser l’UEM, que les Français souhaitent limiter à une coopération monétaire. Pompidou, en effet, « semble craindre les réactions des superpuissances face à une Europe élargie, intégrée plutôt que d’y voir une opportunité d’indépendance européenne ». Il ne croit pas à une autonomie vis-à-vis des États-Unis par le biais d’une zone monétaire européenne, alors qu’on dépend d’eux pour l’économie, la défense et la politique étrangère. En 1971 le Conseil des ministres de la CEE adopte le principe d’une coopération monétaire et d’une coordination économique. Avant l’adhésion britannique en 1973, Brandt joue les go-between avec Edward Heath, s’attribuant le mérite de la réussite du sommet de Paris entre ce dernier et Pompidou. Mais l’adhésion britannique ne doit rien au couple franco-allemand. L’argument, alors répandu en RFA, selon lequel elle ferait contrepoids à sa puissance économique ne tient pas. Cet aspect n’a joué aucun rôle dans la décision de Pompidou, n’a pas été abordé lors des négociations. Il veut rendre à l’Europe sa place dans le monde et cela passe par une Europe élargie.

Avec l’élargissement et l’UEM, la coopération politique européenne constitue un autre thème de débats de ces années. Abordée à La Haye, elle reste d’abord dans l’ombre. Pompidou ne croit pas à une Europe politique à court terme, considère qu’elle découlera de l’Europe économique. Brandt est prudent, mais son ministre des Affaires étrangères, Walter Scheel, la souhaite. En 1970, les Allemands proposent un mémorandum très mesuré, prévoyant l’harmonisation de la politique étrangère et une mise en œuvre de la coopération politique par étapes. Pompidou se contente d’envisager une coopération en matière de politique étrangère excluant les questions de défense et réduisant au minimum les liens avec les institutions européennes. Lors de la conférence de presse du 20 juillet, il évoque une « confédération européenne », un gouvernement européen pouvant naître, dans un futur vague, de « l’unification des gouvernements nationaux ». À la différence des Allemands, il ne veut pas que la Commission soit l’embryon d’un gouvernement européen. Pour l’auteur, « du point de vue allemand, l’UEM exige parallèlement que l’on poursuive le développement politique de la Communauté. […] Mais la position sur la coopération politique de Pompidou et son idée d’une confédération donnent l’impression que les questions économiques étant réglées, il n’aspire à rien d’autre qu’une coopération lâche dans d’autres domaines » (p. 163).

La solidarité franco-allemande s’érode face aux crises monétaires régulières du début des années 1970. Pour Karl Schiller, ministre de l’Économie allemand, la solution est dans des taux de change flexibles, mais la France privilégie le contrôle des capitaux. Brandt suit Schiller, décevant les Français. Pour eux, la décision allemande retarde l’UEM, perturbe le marché agricole, est un signe de faiblesse face aux États-Unis. Nixon, en août 1971, supprime la conversion or du dollar. Les Européens ont le choix entre le maintien à tout prix de la parité avec le dollar ou le flottement des monnaies. Pompidou prépare une troisième voie : le maintien des taux de change fixes pour les échanges commerciaux et le flottement pour les échanges financiers. La France est isolée et l’incapacité franco-allemande à dialoguer affaiblit la CEE. Pompidou négocie seul avec Nixon, évite une forte dévaluation du dollar, obtient la suppression des taxes sur les importations, mais renonce à l’étalon-or. La naissance du Serpent monétaire européen en avril 1972 apparaît comme une victoire de Pompidou, mais le projet est affaibli par la sortie de la livre britannique. Le référendum sur l’Europe d’avril 1972 devait être un plébiscite pour sa politique européenne, notamment face aux Gaullistes, tout en lui donnant plus de poids face à Brandt et Heath. La forte abstention transforme cette consultation en un échec. Le gouvernement allemand veut contenter la France sans heurter les États-Unis, d’où une politique peu cohérente. Lors de la crise pétrolière de 1973, la solidarité européenne est faible.

Face à ces crises, Brandt tente de resserrer les rangs, mais le sommet de Copenhague en décembre 1973 déçoit sur la question énergétique, l’UEM, la relation avec les États-Unis. La sortie du franc du Serpent monétaire en 1974 interrompt de fait la construction de l’UEM. « Le triangle composé de la construction européenne, de l’alliance atlantique et de la détente » demeure la pierre angulaire de la politique étrangère de Brandt. Il se résigne à un blocage européen, et Pompidou se replie sur les conceptions gaullistes. « Une des conséquences de la crise de 1973 […] est que l’Allemagne et la France ne parviennent plus à trouver de réponse commune dans le cadre européen » (p. 286).

Si on suit l’auteur, les deux leaders ont souvent mis de côté les débats théoriques, n’ont pas eu les mêmes réponses sur des sujets majeurs. Mais ils ont appliqué le « principe pragmatique de l’essai-erreur » : une méthode devenue le modèle de l’action politique européenne. Ce travail de recherche sur un sujet original et aride est précis, sérieux. L’ouvrage, très documenté, montre le détail des négociations, les coulisses, le rôle des contacts personnels. Il multiplie les éclairages, explique les conditions des prises de décision. Cette étude, finalement classique, mêle aspects diplomatiques et politiques. Contrairement à ce qui était avancé, on voit peu l’impact de « groupes d’intérêts d’une société civile en train de se constituer », hormis les milieux agricoles. L’auteur fait le lien entre la construction européenne et les relations internationales comme arrière-plan et facteur d’influence. Les États-Unis sont plus mentionnés que l’URSS. L’impact de la crise de 1973 est souligné. Claudia Hiepel complète ou critique les approches d’autres chercheurs, comme Wilfried Loth, spécialiste du socialisme allemand, qui voit dans la coopération politique européenne une compensation à l’élargissement de la CEE. Cependant, malgré ces avancées concernant des pans peu traités de l’histoire de la construction européenne, l’approche thématique et chronologique entraîne des répétitions et une certaine lourdeur dans l’expression. Si l’auteur sait parfaitement où elle va, le lecteur aura plus du mal à la suivre. D’autres publications montrent que l’intérêt pour ces questions existe, comme l’article de W. Loth, « Le SPD et l’Europe au temps de Kurt Schumacher », et la biographie de W. Brandt par Hélène Miard-Delacroix1. Aujourd’hui, les partenaires ont changé, mais le couple franco-allemand demeure.

Christian Birebent


  1. « Les relations franco-allemandes à l’épreuve de l’intégration européenne », L’OURS, hors série « Recherche socialiste », n° 52-53, 2010 ; Hélène Miard-Delacroix, Willy Brandt, Paris, Fayard, 2013.


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