Claude Pennetier et Jean-Louis Robert (dir.), Edouard Vaillant (1840-1915) de la Commune à l’Internationale,.

Paris, L’Harmattan, 2016, 206 p.

par Emmanuel Jousse  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Le dynamisme des recherches sur le socialisme français avant la Grande Guerre emprunte des voies diverses, dont la piste biographique n’est pas des moindres. Ses grandes figures ont été progressivement redécouvertes, comme Jean Jaurès ou Jules Guesde, objets de monographies depuis longtemps attendues1 ; comme Benoît Malon, dont l’apport a été restitué par plusieurs travaux édités par la Société des Amis de Benoît Malon2. Même les personnalités les plus controversées, comme Alexandre Millerand, René Viviani3, ou Albert Thomas4, sont désormais mieux connues. Il manquait encore à cette galerie un personnage omniprésent, toujours cité mais toujours en arrière-plan, celle d’Édouard Vaillant. Bien sûr, les travaux de Maurice Dommanget ou de Jolyon Howorth restent des références essentielles5, mais elles commencent à dater alors que les approches se sont diversifiées. Un premier jalon historiographique est donc particulièrement bienvenu, en attendant une recherche plus approfondie. Tel a été l’objet d’une journée d’études tenue le 9 décembre 2015 pour marquer le centenaire de la disparition de Vaillant, en présence de son arrière-petite-fille, Élisabeth Badinter, et dont les actes viennent d’être publiés chez L’Harmattan sous la direction de Claude Pennetier et de Jean-Louis Robert.

Le recueil est utile : Édouard Vaillant apparaît trop souvent en kaléidoscope, juxtaposant des images qui empêchent de saisir la cohérence de son parcours. L’on pourrait ainsi évoquer superposer le communard, le blanquiste, l’antiministériel ou l’internationaliste, au risque de n’éclairer qu’un détail en laissant l’ensemble dans l’ombre. L’intérêt du livre est précisément de reprendre ces images, de les confronter les unes avec les autres pour proposer un portrait plus nuancé. Vaillant se trouve dépeint comme le centre de gravité du socialisme français, tant il reste inclassable, tant il parvient à coordonner la diversité de ses engagements et de ses idées au service d’une volonté d’agir.

À bien des égards, Vaillant est un hapax du socialisme français. En retraçant son itinéraire, Claude Pennetier montre bien que ce fils de « propriétaires », né en 1840, éternel étudiant jusqu’à ses trente ans, n’a pas un profil sociologique aussi clair que ceux du militant ouvrier Allemane ou du normalien Jaurès. De même, son bagage conceptuel est aussi vaste qu’hétéroclite, de Proudhon à Marx en passant par Blanqui, alors que d’autres, comme Guesde, prennent résolument parti pour une ligne idéologique plus tranchée. Et puis Vaillant n’est pas un orateur, contrairement à Jaurès ou à Millerand, alors que la prime revient aux rhéteurs, aussi bien à la tribune de la Chambre que dans les réunions publiques. L’action de Vaillant pendant la Commune montre à quel point toute tentative de le classer reste vaine. Laure Godineau fait ainsi valoir que sa jeunesse allemande et les modalités de son engagement dans la Commune le distinguent de ses camarades de lutte, comme Malon. Cette expérience de quelques mois manifeste sa volonté d’articuler une authentique pensée révolutionnaire avec le souci d’agir immédiatement en faveur de la classe ouvrière, en particulier lorsqu’il est délégué à l’enseignement, comme le montre Jean-Louis Robert. Dès 1871, alors que les parcours sont trop facilement schématisés à l’aune du fédéralisme ou du centralisme, Édouard Vaillant apparaît comme l’inclassable qu’il restera sa vie durant.

Quel fil directeur choisir pour mieux comprendre cet engagement si particulier ? Le livre postule que c’est sa volonté d’agir elle-même qui tisse une continuité. Ainsi, c’est elle qui lui permet, selon Laure Godineau, de ne pas se laisser enfermer dans le dilemme entre le respect du suffrage universel et les contraintes des circonstances révolutionnaires lors des élections de 1871, de ne pas opposer trop rapidement l’idéal démocratique à la réalité insurrectionnelle, de rester indemne de « l’exilite » qui frappe beaucoup de ses camarades proscrits. Revenant sur son implantation dans le Cher après son retour d’exil en 1880, Michel Pigenet décrit cette volonté d’action comme une politique totale, qui emprunte tous les modes et nourrit toutes les organisations ouvrières en prenant appui sur des groupes éphémères. Elle anime aussi, selon Marcel Turbiaux, ses efforts en faveur des réformes sociales au Conseil municipal de Paris où il est élu de 1884 à 1893, puis à la Chambre des députés de 1893 à sa mort. Enfin, elle le conduit à organiser les forces du Comité révolutionnaire central, fondé en 1881, puis à soigner l’implantation socialiste dans la Fédération de la Seine après la fondation de la SFIO en 1905, comme le rappelle Gilles Candar.

L’on peut ainsi mieux comprendre qu’en privilégiant l’action sur les controverses théoriques, Vaillant soit parvenu à incarner le centre de gravité du socialisme français avant 1914. Gilles Candar établit de façon très convaincante qu’il a permis de joindre deux options généralement considérées comme inconciliables, celle de Guesde et celle de Jaurès, devenant ainsi la pièce maîtresse du jeune parti socialiste. Jean-Numa Ducange, évoquant certains aspects de son internationalisme, montre qu’il joue un rôle comparable de point d’équilibre en facilitant les échanges avec l’étranger. Sa position centrale dans le socialisme français comme dans le socialisme international exigeait de maintenir un équilibre instable, toujours menacé par des luttes et des controverses parfois violentes, au risque de brouiller ses positions. Vincent Chambarlhac analyse ainsi les discours rétrospectifs contradictoires tenus à la mort de Vaillant en 1915, pris entre le jugement déclarant l’Internationale en faillite et l’affrontement entre majoritaires et minoritaires. Mais à nouveau, c’est l’action même du militant au cœur de la guerre qui permet de retrouver une cohérence et de comprendre l’originalité de son parcours.

Malgré leur apparente diversité, les contributions s’inscrivent donc toutes dans une même perspective, privilégiant l’analyse des actes et des pratiques plutôt que des étiquettes théoriques ou politiques. Il n’est pas certain que les uns puissent être séparés des autres, mais une telle démarche ouvre une perspective stimulante pour redonner à cette figure oubliée la place qui lui revient.

Emmanuel Jousse


  1. Gilles Candar et Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014 ; Jean-Numa Ducange, Jules Guesde, l’anti-Jaurès ?, Paris, Armand Colin, 2017.
  2. Citons, parmi d’autres, Gérard Gâcon, Claude Latta (dir.), Benoît Malon et la Revue socialiste, Lyon, Jacques André Editeur, 2011.
  3. Jean-Louis Rizzo, Alexandre Millerand. Socialiste discuté, ministre contesté et président déchu (1859-1943), Paris, L’Harmattan, 2013 ; Jean-Marc Valentin, René Viviani 1863-1925, un orateur, du silence à l’oubli, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2013.
  4. Adeline Blaskiewicz-Maison, Albert Thomas. Le socialisme en guerre 1914-1918, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 (compte rendu de Vincent Viet disponible en ligne).
  5. Maurice Dommanget, Édouard Vaillant, un grand socialiste, Paris, La Table Ronde, 1956 ; Jolyon Howorth, Édouard Vaillant, la création de l’unité socialiste en France, Paris, Syros, 1982.


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