Claire ZALC, Tal BRUTTMANN, Ivan ERMAKOFF, Nicolas MARIOT (dir.) Pour une microhistoire de la Shoah.

Paris, Seuil, 2012, 301 pages.

par Audrey Kichelewski  Du même auteur


Pour une microhistoire de la Shoah
Claire
Zalc
, Tal
Bruttmann
, Ivan
Ermakoff
, Nicolas
Mariot
.

Pour une microhistoire de la Shoah
Paris, Le Seuil, 2012, 336
p.
 

Issu de deux journées d’études tenues à l’École normale supérieure en
2011, ce recueil d’articles rassemblés par les organisateurs est bien
davantage qu’un ouvrage de plus dans la bibliographie pléthorique sur les
persécutions antisémites et l’extermination des Juifs durant la Seconde
Guerre mondiale. Comme l’expliquent les directeurs de ce volume dans leur
introduction, le changement d’échelle opéré pour donner à voir l’histoire
d’une famille, d’un immeuble ou d’un canton, n’est pas le seul point
commun des treize articles réunis dans ce recueil. L’approche
microhistorique est envisagée non comme une juxtaposition d’études
locales qu’il s’agirait ensuite de comparer mais comme un outil
méthodologique permettant d’apporter de nouveaux éclairages sur plusieurs
aspects fondamentaux de l’histoire de la Shoah, comme les interactions
entre les victimes et les bourreaux, les mécanismes d’action des
individus ou encore les itinéraires de familles rescapées ou victimes de
l’extermination.

Simple effet de mode ou signe plus profond de la pertinence de l’angle
local comme outil d’analyse, on retrouve très largement cette approche
micro dans les études qui ces dernières années ont enrichi nos
connaissances sur cette page d’histoire. Depuis les travaux des
historiens Götz Aly ou Christopher Browning, cités par les rédacteurs du
volume[1], auxquels on pourrait ajouter
ceux d’Omer Bartov sur la ville galicienne de Buczacz et de Tim Cole sur
les ghettos de Hongrie[2], la tendance à
vouloir reconstituer le parcours d’une seule personne, d’une lignée ou
d’un groupe restreint d’individus jusque-là demeurés dans l’anonymat se
fait jour aussi bien dans des entreprises historiennes que littéraires,
inaugurant de nouvelles formes d’écriture d’une histoire familiale dans
la tourmente de la guerre[3]. Dans cette
nouvelle historiographie, la France était quelque peu à la traîne et les
articles réunis dans ce volume, majoritairement centrés sur le destin des
Juifs de France, visent à combler cette lacune.

Les deux premières parties de l’ouvrage explorent les apports
méthodologiques de ce changement d’échelle. Une première série d’articles
questionne l’écriture familiale lorsque celle-ci se mêle au travail de
l’historien qui prend pour objet d’étude sa propre famille. Ivan Jablonka
revient sur les difficultés propres à cette entreprise de biographie
familiale, entre exigence de rigueur scientifique et « recherche-enquête
contre l’oubli et le silence » (p. 36) d’un couple d’inconnus qu’étaient
ses grands-parents. Paul-André Rosental et Hélène Frouard s’interrogent
sur « les modalités de construction et de transmission de la mémoire
familiale » (p. 69) en tant que matériau utile pour l’historien, à partir
de destinées de familles juives en France, reconstruites tant bien que
mal grâce à des témoignages oraux, quelques sources écrites et beaucoup
de silences à interpréter.

Le second apport méthodologique est relatif à l’usage novateur de sources
jusque-là largement sous-exploitées en vue de donner vie à des destins
individuels. L’approche prosopographique envisagée dans l’étude de Claire
Zalc et Nicolas Mariot invite à penser les facteurs pesant sur les
destinées d’un groupe pendant la Shoah, les Juifs de Lens. Les découpages
géographiques sont également repensés dans l’étude d’Alexandre Doulut et
de Sandrine Labeau sur les déportés juifs du Lot-et-Garonne tandis que le
resserrement de la focale à l’échelle provinciale (Marnix Croes) ou
municipale (Peter Tammes) permet de mieux saisir la réalité du « paradoxe
néerlandais », à savoir un taux élevé de victimes juives de
l’extermination dans un pays où l’antisémitisme était réputé être
relativement bas.

C’est également en menant l’analyse à l’échelle d’une ville (Berlin),
voire d’un de ses quartiers (l’îlot 16 au cœur du Marais parisien) que
sont le mieux mis à nus des processus demeurés inaperçus dans le cadre
d’études plus globales. Christoph Kreutzmüller montre ainsi le rôle
paradoxal de refuge joué par la capitale nazie pour de nombreuses
entreprises juives qui ont pu continuer à fonctionner malgré les
persécutions, grâce à un réseau d’entraide efficace. Isabelle Backouche
et Sarah Gensburger dévoilent les coulisses de l’expulsion des habitants,
majoritairement juifs, d’un quartier de Paris classé comme insalubre sous
l’occupation nazie, alors que l’antisémitisme d’État battait son plein et
se mêlait à cette opportune opération d’aménagement urbain.

La dernière série d’articles illustre les apports cognitifs mais
également les questionnements éthiques immanquablement soulevés par une
analyse menée au plus près des relations quotidiennes sinon intimes entre
les victimes, les exécutants et les témoins – plus ou moins partie
prenante de la persécution. Policiers français devant arrêter les Juifs
(Ivan Ermakoff), voisins honnêtes ou profitant de l’aryanisation (Tal
Bruttmann), hommes de lois devant des justiciables juifs sous Vichy
(Virginie Sansico) ou toute une société rurale face à des Juifs tentant
d’échapper aux déportations dans la campagne polonaise après 1942 (Jan
Grabowski), les face-à-face décrits dans ces articles sont autant de
grains de sable dans la mécanique que l’on pensait si bien huilée d’une
extermination froide, planifiée et structurée.

Bien plus donc que de simples histoires locales, ces études ont en commun
de restituer l’épaisseur des expériences humaines dans l’histoire de la
plus vaste entreprise de déshumanisation du XXe siècle. Si
l’absence de dominante commune rend par moments difficilement perceptible
la logique générale de l’ouvrage, on ne saurait manquer le fil conducteur
constitué par la volonté de saisir au plus près les destinées des hommes
et des femmes pris dans la tourmente de la Shoah, en y apportant un
éclairage singulier et novateur. On peut cependant regretter que ce
volume soit resté largement centré sur une Europe occidentale qui ne fut
pourtant pas l’épicentre de l’extermination. Mais un rééquilibrage
devrait s’opérer dans la publication attendue d’un second volume faisant
suite à un colloque international de plus grande ampleur qui s’est tenu
sur le même sujet et avec la même équipe d’organisateurs à Paris en 2012.
La réflexion sur les apports critiques de l’échelle microhistorique à
l’écriture de grandes synthèses, seulement ébauchée dans ce recueil alors
qu’elle est au cœur de nombre de travaux récents sur les violences de
guerre[4], devrait y être également plus
présente.  

Audrey KICHELEWSKI.

 

 


[1] G. Aly, Into the Tunnel. The
Brief Life of Marion Samuel, 1931-1943,
New York, Metropolitan
Books, 2007 ; C. Browning, À l’intérieur d’un camp de travail nazi.
Récits des survivants : mémoire et histoire
, Paris, Les Belles
Lettres, 2010.
[2] O. Bartov, « Wartime lies and other
testimonies : Jewish-Christian relations in Buczacz,
1939-1944 », East European Politics and Societies, août 2011,
p. 486-511; T. Cole, Traces of the Holocaust : journeying in and out
of the ghettos
, New York, Continuum, 2011
[3] I. Jablonka, Hisoire des grands
parents que je n’ai pas eus
, Paris, Seuil, 2012 ; D. Mendelsohn,
Les Disparus, Paris, Flammarion, 2007.
[4] On peut penser notamment à
l’ouvrage de Timothy Snyder, Terres de sang: L’Europe entre Hitler
et Staline
, Paris, Gallimard, 2012.



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