Christophe Charle, Le siècle de la presse (1830-1939), 2004

Charle (Christophe), Le siècle de la presse (1830-1939). Paris, Le Seuil, 2004, 411 pages. « L’univers historique ».

par Marc Martin  Du même auteur

Enfin un livre, visiblement destiné aux étudiants et à un public intéressé par l’histoire, qui place la presse au cœur de notre histoire sociale et culturelle, car le XIXe siècle et le début du XXe sont bien Le siècle de la presse. L’ouvrage sort l’histoire de la presse du petit enclos où si longtemps on l’avait enfermée, d’une auxiliaire de l’histoire politique utile seulement à fournir aux praticiens de cette discipline noble ce qu’ils avaient besoin de savoir sur qui inspirait un titre, sur les liens que ses rédacteurs entretenaient avec tel ou tel leader politique, sur les lecteurs qu’il était susceptible de toucher. Non pas que l’auteur néglige les liens des journaux avec la politique. Il les met en valeur, en particulier au temps de la presse des notables, où le journal était le lieu d’élaboration des programmes politiques, souvent même d’organisation des campagnes électorales, en l’absence de véritables partis politiques. Il montre comment les rédactions des grands journaux parisiens ont fourni de ce fait, tout au long du XIXe siècle, les états-majors des régimes nouveaux, en 1830, en 1848 et encore avec l’arrivée du personnel républicain après la chute du second Empire. Chemin faisant, il corrige maintes idées inexactes, par exemple qu’en 1830 toute la presse ne s’est pas faite le héraut de la liberté puisque les journaux les plus lus n’ont pas publié la protestation des journalistes qui a déclenché la Révolution, il distingue en 1848, à côté des journaux d’opinion clairement engagés, « les journaux de personnalité », Le Bien public de Lamartine ou Le Peuple constituant de Lamennais. Deux développements sont particulièrement réussis, la mise au point précise sur la politique de Thiers et de l’Ordre moral à l’égard de la presse après la chute de Napoléon III, et le chapitre sur la presse et l’affaire Dreyfus, dont l’auteur, en raison de ses travaux personnels et de sa familiarité avec le monde des intellectuels, est un des meilleurs connaisseurs. Encore que l’on puisse trouver un peu sévère son jugement final sur la presse à cette occasion, car les grands titres anti-dreyfusards ne font que reproduire les positions du personnel politique et c’est avec l’aide de quelques-uns de ces titres qu’a réussi la campagne pour la révision du procès.

Le plan de l’ouvrage est chronologique : cinq chapitres sur la presse de 1830 à la fin du second Empire, cinq sur celle de la Troisième République jusqu’en 1918, le dernier sur la Grande Guerre, et cinq sur celle de l’entre-deux-guerres. Un seul traite entièrement d’un quotidien, celui sur Le Petit Parisien, considéré comme « le plus grand journal de la Troisième République », qualification que justifient ses tirages, mais qui témoigne aussi de la volonté de l’auteur de s’intéresser à la presse du dernier demi-siècle comme le véhicule d’une culture nouvelle de masse. L’auteur a préféré traiter du Petit Parisien plutôt que de Paris-Soir, ce qui est parfaitement légitime, car dans un ouvrage de synthèse il faut choisir, toutefois les quotidiens régionaux, dont les tirages sont devenus aussi importants que l’ensemble de ceux de la capitale, auraient mérité plus de deux pages. Si la presse quotidienne bénéficie de la plus belle place, les périodiques ne sont pas négligés, tout en évitant l’écueil d’une énumération qui serait devenue fastidieuse : ceux du milieu du XIXe siècle, d’abord inspirés du modèle anglais, puis les revues et les journaux spécialisés, auxquels sont consacrés deux chapitres entiers, un aux publications de 1880-1914, où prend place un développement neuf et excellent sur Le Petit Écho de la mode, et un second à celles de l’entre-deux-guerres. Des graphiques, des tableaux et de nombreuses cartes en partie établies par l’auteur – les cartes notamment de la géographie de la diffusion du Petit Parisien dressées à partir des chiffres de la thèse de Francine Amaury – visualisent l’état, l’évolution et la distribution géographique de la diffusion.

Trente-cinq ans après l’Histoire générale de la presse française et notamment après le volume dû à Pierre Albert sur la presse de la Troisième République, Le Siècle de la presse aborde des domaines qui n’apparaissaient pas ou à peine dans l’Histoire générale. Certains, qui ont fait l’objet de publications récentes, sont abondamment traités. Les journalistes, que l’on n’entrevoyait il y a trente ans qu’au travers de destins individuels et comme les ornements d’une rédaction, ont droit à deux chapitres. Le premier décrit ce nouveau milieu quand les conditions économiques, culturelles et politiques – la liberté – assurent l’essor d’une presse bon marché, vendue au numéro, une presse de masse, aux débuts de la Troisième République et qu’il prend les traits d’une profession, sous l’influence d’une floraison d’associations de presse qui entreprennent d’en limiter l’accès et d’en assurer la cohésion. Le second présente cette profession, complètement établie, quand elle est enfin reconnue pour sa fonction d’auxiliaire du régime parlementaire jusqu’à se voir reconnaître en 1935 un statut particulier par la loi.

Les liens de la grande presse et de l’argent au cours des années 1920 et 1930 occupent l’un des derniers chapitres, avec l’emprise de quelques patrons et financiers sur plusieurs des grands titres parisiens, celle du consortium que mène François de Wendel au Temps, celle du banquier Horace Finaly au Journal, de Jean Prouvost à Paris-Soir, celle de François Coty à L’Ami du Peuple, qui nous vaut un développement neuf. Ces pages s’achèvent sur l’évocation de la corruption et des scandales qui entachent alors de nombreux titres. C’est ici que les interprétations peuvent diverger. Les liens de la presse et de l’argent peuvent-ils se réduire à cet aspect ? Christophe Charle choisit celle qui reste dominante dans l’historiographie française et qui semble perpétuer une vision forgée à partir de la publication par L’Humanité en 1923 et 1924 de documents fournis par les bolcheviks. Ceux-ci, qui provenaient de l’administration tsariste d’avant 1914, trop heureuse de dénoncer la corruption d’une presse républicaine, révélaient quelles sommes avaient été versées aux journaux français à l’époque des emprunts russes mais les assimilaient systématiquement à des entreprises de corruption, alors que la plus grande partie correspondait à des annonces rendues obligatoires par le code du commerce de 1807. Les conditions et les modes de lecture du journal apparaissent, mais fugitivement, et l’on mesure à ce constat le retard sur ce point de l’histoire de la presse sur celle du livre, bien que les travaux d’Anne-Marie Thiesse aient montré l’originalité de la lecture des femmes, et que ceux entamés à l’Institut français de Presse aient mis en évidence les liens entre les formes de la diffusion et les usages du journal. Ce décalage n’est pas l’effet du hasard, mais bien celui des difficultés à connaître des comportements qu’on ne peut saisir qu’au fil d’allusions et de notations éparses et rares dans les journaux ou les sources littéraires.

En résumé Christophe Charle a réussi une synthèse claire et informée, la première depuis l’Histoire générale de la presse française, tenant compte des derniers travaux des historiens de la presse et de l’ouverture du champ nouveau de l’histoire culturelle. Ces travaux, auxquels il faut ajouter une série de mémoires de maîtrise réalisés par des étudiants de Paris I sous sa direction, tous abondamment cités, se sont en effet multipliés depuis une quinzaine d’années. La riche bibliographie de la fin du volume permet d’en recenser plus d’une trentaine, contre la moitié seulement durant les quinze années précédentes. Il est curieux de constater que cet intérêt renforcé pour le passé de la presse écrite coïncide avec sa crise actuelle qui affecte surtout les quotidiens et qui justement s’est accélérée dans ces années-là, comme si un effacement contribuait autant qu’une nouveauté à la constitution d’un objet d’histoire.



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