Christophe Charle, La dérégulation culturelle : essai d’histoire des cultures en Europe au XIXe siècle.

Paris, PUF, 2015, 752 p.

par Agnès Callu  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage de Christophe Charle est une synthèse des synthèses ; il s’applique à mettre sur la table toutes les données nécessaires à la compréhension de ce qu’il faut démontrer sans que cette allure pédagogique ne tire le livre du côté des manuels. Les limites des champs et les angles mort – faute de sources ou de travaux de fond – sont clairement fixés. Ce livre, par-delà son érudition, sera lu et relu car il fait le pari de la mise en perspective et, plus que de la comparaison, du rapprochement signifiant.

De quoi, est-il question ? Christophe Charle entend parler des mouvements de « dérégulation culturelle » qui ébranlent l’Europe du XIXe siècle des queues de comètes de l’Ancien-Régime jusqu’aux les postures mobiles d’un XXe siècle déclaré « moderne » après la Grande Guerre. Christophe Charle divise le siècle en deux ensembles chronologiques articulés autour des années 1860 et organise des rubriques par thèmes : la musique, le livre ou les spectacles vivants. Christophe Charle réussit l’exercice périlleux de faire un essai à thèse sans que ses parti-pris ne le déséquilibrent. Il tisse les interprétations des uns et des autres et reste attentif aux interrogations qui échappent à ses propres grilles d’inteprétation. Il construit ainsi un panorama à la fois ouvert et fortement egohistorique.

Christophe Charle est un historien culturaliste qui s’applique à établir une histoire sociale des représentations et des pratiques. Interrogeant les logiques de production, les plateformes de médiation, les conditions de réception ou d’acculturation des objets historiques, il pose des questions ouvertes qui réfléchissant dans la longue durée à l’épaisseur des processus. À cet égard, on salue l’effort, extrêmement utile, d’inscrire, en tête de chapitre, un état de situation problématisé, épistémologique aussi dans la mesure où chaque terme est démonté, jamais présupposé acquis, mais réexpliqué, dans son contexte. On est également reconnaissant de lire en conclusion un bilan qui désigne les inconnues et qui rassemble les connaissance désormais intégrées.

Alors que l’opus magnum pourrait tenir à distance, le lecteur est donc guidé par une structuration aux fortes charnières, il s’engage dans des zones éclairées désormais par une bibliographie internationale,parfois inédite, des faits rendus plus accessibles lorsque les chiffres, en tableaux, exposent les budgets, les recettes, les tirages ou les rythmes de fréquentation. Souvent, le domaine analysé est connu – on pense au récit du succès des Mystères de Paris – mais Christophe Charle sait aussi réinventer le « très connu » en le configurant dans une perspective différente, toujours sociale, et en le rapprochant d’autres itinéraires. De cette manière, il comble les historiens culturalistes par des confrontations originales, tant géographiques que chrono-thématiques, mais, n’omettant pas le supposé déjà su, il emmène également les curieux. L’exercice est pourtant périlleux et Christophe Charle aurait pu s’y perdre, courant le risque de ne satisfaire personne. Or, il convainc et le suivre est désormais facile. L’historien quadrille et cartographie, dans le temps long, les espaces, secoués par les césures des guerres, les remodelages politiques, les extensions géostratégiques. Il questionne les marges, « ceux du milieu » qui, précisément, bousculent les acquis, assurent les transferts et les circulations, innovent, dérangent les ordres et les hiérarchies. Il dessine une histoire des cultures en Europe au XIX e siècle à l’aide de pivots macrohistoriques aux registres multiples, rappelés à bon escient : maintien, montée en puissance, reconfiguration ou affaissement des mécanismes de censure, des nationalismes linguistiques, des inégalités sociales, de l’interventionnisme de la puissance publique, des moyens de communication, des lois de l’offre et de la demande, des effets de concurrence instaurant l’ère d’un « système marchand », des modes de commercialisation, de distribution. Autour de « l’espace-temps 1860 », pour montrer « l’avènement d’une société de consommation à large base », les grands secteurs de la « Culture » sont arpentés dans un périmètre européen hybridé, gouverné par le tandem Paris/Londres, prescripteur de tradition. L’histoire est déroulée sans surdéterminer l’économie, assurément fondamentale, et en retenant les marqueurs symboliques. On s’avance ainsi dans le monde du livre, en mutation profonde, bien que demeuré empêché par les coûts s’impression, les contrôles policiers ou la faiblesse des circuits de diffusion ; on s’installe au balcon pour d’explorer des spectacles protéiformes (pièces de théâtre, féeries, opéras, cafés-concerts ou bientôt cinématographes), mixes souvent, renouvelant espaces et publics avec un répertoire toujours incrémenté quand il copie, adapte ou plagie ; on suit, peut-être de manière trop impressionniste, l’intérêt d’un collectif pour le patrimoine, le goût en faveur des musées, les avant-gardes, artistiques et littéraires, qui repoussent la norme pour suggérer des créations alternatives ; on prend la mesure du domaine musical, de la danse aussi, pratiquée dans les bals ou, pour les ballets russes, évoluant dans les décors somptuaires de Léon Bakst, participant à la fabrication de cultures populaires, alimentant les imaginaires comme les pratiques d’une musique savante.

Christophe Charle cherche les convergences, pointe les dissonances, ne se dérobe pas devant l’effort comparatiste au prétexte que les différenciations « civilisationnelles » interdiraient une exploration commune de phénomènes culturels partagés. Il pratique une histoire politique du culturel autant qu’une histoire culturelle du politique.

Agnès CALLU



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