Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous.

Paris, Éditions du Seuil, 2013, 320 p.

par Marc Elie  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Ce livre remarquable est rafraîchissant de vigueur intellectuelle et de radicalité critique. Ses deux auteurs relèvent le défi que des scientifiques ont jeté aux historiens : en proposant que la révolution industrielle ouvre une nouvelle ère dans la géologie, le chimiste Paul Crutzen fait coïncider histoire de la Terre et histoire des sociétés. Cette nouvelle époque, c’est l’anthropocène, au cours de laquelle les humains sont devenus une force majeure de destruction de la planète. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, chercheurs au Centre Alexandre Koyré, ne prennent pas pour argent comptant le récit historique véhiculé avec le concept d’anthropocène, celui de l’éveil écologique après un long aveuglement sur l’impact de nos activités sur la terre. Ils cassent les chronologies erronées et remplacent les discours lénifiants par un récit politisé, qui révèle la concomitance de la réflexivité environnementale et de la destruction croissante des écosystèmes au cours des deux derniers siècles. En déconstruisant la genèse des décisions qui nous ont conduits à l’anthropocène, ils montrent que d’autres voies étaient possibles, et enjoignent à redécouvrir la force critique des recherches historiques. Ce livre exigeant invite un large public à discuter de la réalité et de la signification de l’anthropocène. Le présent compte rendu, en se concentrant sur les prises de position qui paraissent contestables à son auteur parmi un grand nombre de thèses passionnantes, se veut une contribution à ces débats.

Anthropos jardinier de l’univers

Les auteurs adoptent le concept d’anthropocène, mais ils en refusent l’appareil interprétatif et idéologique. S’ils choisissent « anthropocène », concept disputé chez les géologues, c’est qu’il porte la radicalité de la critique écologique : nous ne traversons pas une simple crise environnementale, passagère et essentiellement surmontable ; avec l’âge industriel nous sommes passés sans retour de l’holocène à une ère géologique nouvelle, marquée par une forte instabilité climatique et le dérèglement des cycles biogéochimiques majeurs.

Les auteurs refusent l’indifférenciation sociale véhiculée par le concept d’anthropocène et insistent que ce n’est pas l’homme en tant qu’espèce (anthropos) qui est responsable de l’anthropocène, mais un certain mode de vie promouvant certains dispositifs techniques au profit de certains intérêts économiques. Les destructions environnementales sont toujours la victoire de forces sociales sur d’autres. Ils consacrent leur ouvrage à décortiquer par quels « petits coups de force » (p. 270) les variantes les plus corrosives de l’existence humaine se sont imposées comme progressistes, bonnes et nécessaires. Ils réintroduisent ainsi la conflictualité socio-politique dans un récit simpliste de l’anthropocène vu comme « glissement inconscient » d’homo sapiens séduit par les irrésistibles attraits d’une modernité sourde aux dégâts environnementaux.

Ils distinguent aussi un projet politique de nature technocratique chez ceux qu’ils appellent les « anthropocènologues » : d’inquiétants apprentis-sorciers imaginant que l’anthropocène les place aux commandes du « vaisseau-terre ». Il est vrai que le discours de l’anthropocène court péril de recycler la vieille conception anthropocentrique de la nature humanisée dans laquelle l’humanité est propriétaire et ordonnatrice du monde naturel. Mais, cette généralisation est abusive : la vision de l’anthropocène comme un développement positif proche de la noosphère de Vladimir Vernadsky et de la géo-ingénierie ne sont portées que par quelques scientifiques et ne forment pas un mouvement dominant. Crutzen lui-même souligne que l’anthropocène est avant tout un désastre pour la planète et que la géo-ingénierie n’est pas une solution crédible1. Pourtant, les auteurs amalgament d’une part le récit historique d’une modernité aveugle et de l’éveil écologique par la science et d’autre part les projets de géo-ingénierie climatique en un même « discours officiel » (p. 11), attribué pêle-mêle à Crutzen, Latour, Beck, Chakriabaty, McNeill et d’autres. Il ne faudrait pas en oublier que dans le large public auquel ce livre s’adresse, le discours dominant reste le croissantisme naïf et non pas l’anthropocénologie crutzénienne.

Critique de « l’éveil environnemental »

L’Événement anthropocène engage la réécriture de l’histoire de notre modernité environnementale. L’apport analytique et interprétatif de l’ouvrage est remarquable : pour la recomplexifier, les auteurs embrassent la recherche récente en histoire sociale, histoire des sciences et techniques et histoire environnementale des XIXe-XXe siècles, leurs propres travaux compris. Alors que pour certains historiens l’irruption de l’anthropocène comme concept dans les sciences humaines et sociales met à mal voire invalide les explications politiques des impasses environnementales (p. 83), les auteurs veulent repolitiser l’histoire en dénonçant la double « fable modernisatrice » (p. 97), qui à une « révolution industrielle » aveugle fait suivre le « réveil écologique » de la fin du XXe siècle. L’histoire du « progrès technique » est celle de l’imposition pour des raisons économiques de procédés nouveaux, souvent moins efficaces et plus préjudiciables à l’environnement que les procédés en place (p. 120-130).

De là ils posent l’une de leurs thèses historiques centrales : l’entrée dans l’anthropocène, ce sont les victoires successives des capitalistes et des scientifiques libéraux appuyés sur des intérêts industriels et commerciaux contre les régulations environnementales d’ancien régime, les intérêts des paysans et des ouvriers et les savoirs et recherches pour lesquels les activités humaines sont dépendantes de et limitées par la nature. La croisade des industriels contre les arrangements et les équilibres nature-société s’est étendue à toute la planète via la colonisation et le commerce. Inversement, pour les auteurs la réflexivité environnementale n’est pas l’apanage d’un réveil écologique tardif : elle accompagne l’industrialisation depuis ses débuts, sous forme souvent conflictuelle et violente. À l’appui de cette thèse, les auteurs convoquent les recherches critiques sur l’industrialisation, loin d’une histoire de l’enthousiasme pour les innovations techniques : la résistance ouvrière à la mécanisation, l’opposition paysanne contre la sujétion de la forêt aux intérêts industriels, les mobilisations contre les nuisances, et, en retour, les dispositifs réglementaires et disciplinaires mis en place pour contourner ou faire taire les mécontents témoignent de la vivacité des préoccupations environnementales au XVIIIe et XIXe siècles (p. 225-236).

Les auteurs vont plus loin : pas plus que la critique écologique, l’environnement global n’est une invention du dernier XXe siècle. Ici, l’argumentaire n’est pas entièrement convaincant. Ainsi, nous dit-on, les circumfusa, ces choses environnantes que les auteurs placent dans une continuité généalogique avec la notion d’environnement, sont déjà vues comme fragiles et globales à la fin du XVIIIe siècle, menacées par les épanchements des usines chimiques et les fumées qui ignorent les frontières nationales (p. 202). L’alerte climatique, poursuivent-ils, n’a pas attendu les fortes concentration de CO2 : des savants inquiets du rythme de la déforestation la sonnent déjà au début du XIXe siècle. Mais le climat et les sols n’étaient pas alors globalement menacés : à la rigueur, le pessimisme quant à la santé de la planète – dont les auteurs ne trouvent finalement que très peu d’instances, l’essentiel des savants cités s’enthousiasmant pour les bouleversements techniques et industriels – était alors injustifié.

Ainsi, Justus von Liebig est présenté comme l’un des lanceurs d’alerte de la « crise des sols » qui occupe tout le siècle. Certes, le chimiste soulignait que l’urbanisation, spécialement en Angleterre, cassait le métabolisme liant les humains aux sols. Mais il avait une réponse à cette crise : la chimisation de l’agriculture. Les plantes n’avaient pas besoin des composés organiques pour obtenir les nutriments nécessaires à leur croissance : le fumier pouvait être avantageusement remplacé par les engrais minéraux, comme les superphosphates, qu’il se chargeait de produire. On voit mal en Liebig un défenseur de l’environnement global. L’optimisme des solutions techniques distingue nettement les alertes environnementales d’alors de l’inquiétude et du pessimisme qui naissent au tournant des années 1960-1970 lorsque les études des perturbations des cycles biogéochimiques et des bouleversements du climat prennent leur envol. Ce n’est pas amoindrir les anciens que de reconnaître qu’ils ne pouvaient pas imaginer les destructions environnementales futures. Nul besoin d’être un déterministe obtus pour supposer qu’à mesure que les dégradations environnementales ont pris un tour dramatique et de plus en plus difficilement réversible, la compréhension de ces dégradations a cru. De là d’ailleurs la fortune actuelle du concept d’anthropocène.

Le XXe siècle et l’extension du modèle occidental

Ainsi, contre la thèse des auteurs, je voudrais avec Mc Neill mettre en avant la particularité des phénomènes consuméristes et industrialistes développés à plein seulement au XXe siècle. Les auteurs rappellent que la première révolution industrielle se base sur l’énergie somatique et non pas sur le machinisme et les énergies fossiles : jusqu’au dernier tiers du XIXe siècle, la Grande-Bretagne, première puissance, est une « économie organique avancée » (Tony Wrigley) mue par le vent, l’eau, et la force somatique des bêtes de trait et des hommes (p. 126). Les auteurs montrent de manière convaincante comment, face au consumérisme triomphant, les « grammaires » de l’opposition à l’industrialisme sont mises en veilleuse ou écrasées à la fin XIXe siècle. L’histoire intellectuelle qu’ils font de l’économie et des sciences sociales montre qu’au même moment s’opère un profond changement dans la conception même de la nature : les ressources sont posées comme infinies et donc exclues du domaine de l’économie, comme l’environnement est écarté des explications causales en médecine et en sociologie (p. 49).

Les auteurs nous disent que, malgré ce profond virage, les fortes oppositions à l’industrialisation qui ont marqué le XIXe siècle se poursuivent au XXe sous forme de résistance au consumérisme. Ainsi, ouvriers et employés, soutenus par des personnalités politiques et intellectuelles, auraient plutôt souhaité l’allongement de leur temps libre que l’augmentation de leur salaire ; mais les intérêts industriels et syndicaux se seraient conjugués dans l’après-guerre pour focaliser les revendications sur la question salariale et la productivité au détriment des loisirs (p. 188-196). Les auteurs n’interrogent pas en quoi le développement des loisirs serait plus respectueux de l’environnement ou représenterait une attitude à l’égard de la nature contraire à celle portée par l’augmentation de la consommation. Or, les deux sont très largement liés dans le second XXe siècle, celui de la « grande accélération ». Sans réfuter la pertinence des analyses sur « l’hédonisme disciplinaire », on s’étonne de la mythification du temps libre, prétendument marqueur d’une « culture du suffisant » et opposé à la « passion acquisitive » imposée par les employeurs à leurs ouvriers via le crédit et les hausses de salaire. On connaît pourtant l’impact désastreux du tourisme sur les écosystèmes et paysages fragiles, montagneux, littoraux, « sub-tropicaux » ; le rôle des résidences secondaires dans l’extension urbaine ; l’importance des transports routiers et aériens dans les émission de gaz à effet de serre et dans la destruction des habitats (pensons aux autoroutes et à Notre-Dame-des-Landes). Parmi les chapitres décrivant les processus et phénomènes qui ont fait l’anthropocène (thanatocène et la guerre, thermocène et l’énergie…), les auteurs pourraient ajouter un hodocène consacré à la destruction de la planète par l’intensification et l’extension des réseaux de transports et des voyages à laquelle la culture des loisirs participe puissamment dans le second XXe siècle.

L’insistance à découvrir le même niveau d’opposition sociale à l’anthropocène au XXe qu’au XIXe siècle poussent les auteurs à des affirmations grandiloquentes mais peu convaincantes comme la question rhétorique : « La voiture individuelle aurait-elle été acceptée dans de véritables démocraties? » (p. 253). Il semble à ce lecteur qu’on ne peut pas maintenir le même récit sur deux siècles. Soit les oppositions environnementales : on les voit surtout à l’œuvre dans les pays anciennement colonisés, qu’on pense à la forêt brésilienne ou aux barrages en Inde. Et pour cause : ces pays indépendants, comme littéralement tout le reste de la planète, ont adopté le modèle industrialiste et consumériste développé dans les puissances coloniales. Alors, l’espèce humaine et bien réunifiée dans son impact sur la biosphère. Si ce mode de vie est incomparablement plus dommageable, pourquoi est-il le plus désiré ? Il y a bien quelque chose à expliquer ici, et l’approche politiquement peu différenciée de John McNeill, attaquée à plusieurs reprises (p. 72 et 83), n’est pas tant abolie que dûment complétée dans l’Événement anthropocène par la mise en perspective avec le XIXe siècle et par un intérêt pour les perdants du « progrès ».

Les auteurs ont tendance à réduire l’histoire de deux siècles à un schéma binaire opposant les forces contraires du capitalisme industriel (très cohérent, presque monolithique) et d’entreprises humaines alternatives plus respectueuses de la nature (très variées) qu’ils présentent en filigrane comme désirables sans leur donner un contenu bien défini. On en finit par croire que tout ce qui est anti-capitaliste est pro-nature, et inversement, dans un jeu à somme nulle. Les choix, les désirs, les compromis qui trament l’acceptation de ce qui est aujourd’hui le mode de vie dominant sont évacués ou simplifiés, réduit à des rapports de domination. Si l’on suit les auteurs dans leur tentative de remettre de la politique dans les récits environnementaux, on regrette qu’elle se fasse au détriment d’un souci pour le rendu compleXe des réalités socio-environnementales.

No future ?

L’Événement anthropocène sonne une note franchement pessimiste, voire apocalyptique, typique d’ailleurs du tournant environnemental réfuté par les auteurs. Le lecteur doit comprendre que l’entrée dans l’anthropocène a été douloureuse et injuste, et que ce sera pire ensuite : « L’anthropocène s’annonce violent. Il pourrait s’avérer plus conflictuel, plus insidieusement barbare que ne le furent les guerres mondiales et les totalitarismes du XXe s. » (p. 43). Si l’emphase marque la préférence des auteurs pour les thèses radicales, les comparaisons excessives ne renforcent pas leur propos. Ils raillent les solutions à la mode, telles le « développement durable », « l’économie verte », la « transition énergétique » et bien sûr la géo-ingénierie comme la poursuite des mêmes chimères du progrès qui nous ont conduit à l’anthropocène. Les auteurs d’un côté présentent l’anthropocène comme inaccessible à des mesures politiques – nous sommes engagés pour des millénaires ; et d’un autre côté ils appellent à politiser l’histoire, sans qu’on aperçoive comment cette nouvelle narration de notre crise environnementale pourrait déboucher sur des solutions politiques pour le présent.

L’actualité donne raison au pessimisme de Bonneuil et Fressoz : si tournant environnemental il y a eu, comme le soutien cet auteur, sa capacité d’influencer les politiques publiques est quasi-nulle et sa faculté de ralentir le rythme de destruction de la planète est nul. Les indicateurs sont au rouge : alors que tout ce qui peut être dit du changement climatique dans l’état actuel des connaissances est validé scientifiquement, dit dans les médias et su des décideurs, rien n’est entrepris ; la déforestation ne s’est jamais aussi bien portée, surtout dans les forêts équatoriales ; la destruction des sols et l’appauvrissement de la biodiversité battent des records. Rien de fondamental n’a changé dans nos comportements consuméristes, carbonés, carnés et énergivores : le « bio » n’a pas freiné le triomphal développement de l’agro-business dans l’élevage et de la monoculture.

L’Événement anthropocène est un livre salutaire, un coup de fouet aux cerveaux endormis par les rhétoriques rassurantes sur la crise écologique. Dans un style vif et précis, les auteurs parviennent à donner forme à ces humanités environnementales que toutes et tous appellent de leurs vœux : ils invitent à rétablir la matérialité des processus sociaux, et, dans l’autre sens, à recouvrer le social dans les flux de matière. Ils parviennent ainsi à mobiliser les sciences sociales pour relever le défi intellectuel posé par le concept d’anthropocène.


Marc Elie.


1. « I am doubtful that geo-engineering will be used because of its cost and its side effects. We should definitely not count on it. », Paul Crutzen interviewé par Christian Schwägerl. Christian SCHWÄGERL et Paul CRUTZEN, « ‘A Huge Variety of Possibilities’: Interview with Nobel Laureate Paul Crutzen on His Life, His Career in Research, and His Views on the Anthropocene Idea », Welcome to the Anthropocene: The Earth in Our Hands, Environment & Society Portal, 2013 (en ligne, accès vérifié le 23 janvier 2015).

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