Christoph Kalter, Die Entdeckung der Dritten Welt: Dekolonisierung und neue radikale Linke in Frankreich.

Frankfurt/Main, Campus, 2011, 567 p.

par Silja Behre  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Ce livre relate l’histoire d’une découverte. Paru en 2011, le livre de Christoph Kalter retrace « la découverte du Tiers-monde par et pour la nouvelle gauche radicale en France » (p. 9). Cependant, il ne s’agit pas d’une découverte unilatérale – comme le suggérerait peut-être l’analogie avec la découverte de l’Amérique. Au contraire, dans une perspective d’histoire globale, l’auteur, actuellement chercheur à l’Université libre de Berlin, a analysé dans sa thèse de doctorat en histoire les interactions entre les contextes connus sous le nom de Tiers-monde et les groupes de la gauche française qui se situent en dehors des partis de la gauche traditionelle et se comprennent comme résolument anticolonialistes. Cette gauche, que Kalter regroupe sous le nom de neue radikale Linke, nouvelle gauche radicale, n’est pas uniquement apparue au même moment que le terme de Tiers- monde. Selon l’auteur, la formation de cette gauche depuis le milieu des années 1950 et son développement jusque dans les années 1970 aurait été étroitement liée à une certaine idée du Tiers-monde. Et de la même manière, une certaine idée du Tiers-monde aurait structuré les concurrences internes et les modalités d’action politique de cette nouvelle gauche radicale. L’auteur qualifie ces processus d’interactions de verflochtene Geschichte (histoire imbriquée, p. 9) qu’il étudie à partir des questions suivantes : de quelle manière cette nouvelle gauche radicale a-t-elle contribué à l’élaboration du concept de Tiers-monde? De quelle manière a-t-elle pris cette référence comme point de départ de sa politique? (p. 9) Et, de manière plus générale, quel rôle ont joué les processus de globalisation, la circulation des hommes, des textes, des images et des idées dans la construction des schémas de perception de cette nouvelle gauche radicale?

Pour raconter l’histoire de la découverte du Tiers-monde, l’auteur a pu appuyer sa recherche sur un corpus de sources large et varié. La « nouvelle gauche radicale » s’est aussi constituée à travers ses publications, telle que la revue Partisans, mais aussi par la correspondance échangée à l’intérieur des groupes. Ainsi, Christoph Kalter a pu puiser dans les archives du groupe Cedetim, mais aussi dans les fonds de la BDIC à Nanterre. De plus, comme il s’agit d’histoire très contemporaine, il a pu mener des entretiens avec des anciens militants, donnant ainsi la parole aux voix moins connues de ce qu’on appellait en France « discours tiersmondiste », sans pour autant simplement reproduire leur discours de témoin.

Comment donc écrire l’histoire des interactions entre le concept de «Tiers-monde» et la «nouvelle gauche radicale»? L’auteur revient, dans une première partie, sur le succès du terme « Tiers-monde » dans un contexte historique déterminé par la décolonisation, la Guerre froide et l’émergence d’un commerce mondial dominé par les États-Unis. Lancé par l’économiste français Alfred Sauvy en 1952, le terme de Tiers-monde est ainsi devenu non seulement un des concepts clés des sciences sociales, mais aussi une politische Ressource (un instrument de mobilisation politique) pour les acteurs politiques du Tiers-monde et d’Europe (p. 63). C’est la dimension culturelle (p. 64) du concept de Tiers-monde, sa force mobilisatrice et symbolique que Kalter place au centre de son étude, tout en refusant le terme français de tiersmondisme, qui désigne les mêmes phénomènes, mais qu’il juge trop polémique. Face au concept de Globalisierung (mondialisation) qui fonctionne de manière semblable à celui de Tiers-monde, ce dernier concept serait, selon l’auteur, devenu un « anachronisme » (p. 79), remplacé par un regard sur le monde caractérisé par la perception d’« un » monde globalisé. L’auteur revient donc, dans une deuxième grande partie, sur les années 1950 et 1960, quand l’émergence du Tiers-monde a bouleversé les gauches en France et donné naissance à une nouvelle gauche radicale. L’auteur a choisi ce terme pour mieux distinguer son objet du gauchisme et de l’extrême gauche (Linksextremismus) associés à la gauche extra-parlementaire à partir de 1968 (p. 114).

Dans une troisième partie, l’auteur dresse le panorama commémoratif et mémoriel de la « Résistance à l’anticolonialisme » (p. 124) qui marque les débats autour de la décolonisation non seulement en France, mais également dans les colonies. L’auteur montre comment la nouvelle gauche radicale a fait de la Deuxième Guerre mondiale le point de référence de sa politique anticoloniale. Conformément au discours dominant de l’après-guerre, la nouvelle gauche radicale a instrumentalisé le grand récit héroïque de la Résistance pour légitimer sa politique (p. 131). Cependant, contrairement à d’autres acteurs politiques, la nouvelle gauche radicale s’est servie de ce passé pour réclamer une autre politique envers les colonies. En même temps, des auteurs issus des sociétés colonisées, comme Aimé Césaire, se sont approprié ce passé français pour lutter à leur tour contre la politique coloniale , montrant ainsi une « généalogie coloniale et postcoloniale » (p. 217) du discours commémoratif autour de l’Holocauste. Dans cette perspective, la guerre d’Algérie marque, selon l’auteur, un moment clef, au cours duquel la liaison établie entre la Deuxième Guerre mondiale et les guerres de décolonisation du présent atteint son apogée (p. 143), devenant ainsi le véritable « Gründungsereignis » (p. 195), le moment fondateur, de la nouvelle gauche radicale en France. Les références au Tiers-monde servaient aussi, comme le souligne l’auteur, à établir une position d’avant-garde à l’intérieur du « champ de la gauche » (p. 217), une prétention notamment défendue par l’équipe de la revue Partisans auquel Kalter a dédié une quatrième grande partie. Dans le droit fil de la politique commémorative de la nouvelle gauche radicale, le titre de la revue Partisans faisait allusion au passé – les partisans de la Résistance – tout en désignant les partisans dans les guerres anticoloniales du présent (p. 219).

L’auteur situe Partisans à l’intérieur du « champ médiatique » (p. 222) et de ses reconfigurations dans les années 1960. De manière détaillée, il retrace l’histoire de la revue dans le contexte du « système Maspero » (p. 225) et la décrit comme un pont (p. 237) entre les différents courants de la gauche. En donnant la parole aux auteurs du Tiers-monde, Partisans a participé selon Kalter à la formation, la circulation et la politisation de l’idée d’un Tiers-monde dans un « espace de discours transcontinental » (p. 221). Ainsi, pourrait-on ajouter, Partisans joue le rôle de la revue Kursbuch en République fédérale1. L’histoire de Partisans, telle que l’auteur la raconte, prend fin dans les années 1970 et réflète l’essor et la chute du concept de Tiers-monde.

Cependant, comme le montre l’auteur, la recherche d’alternatives internationalistes s’est poursuivie après la fin de la revue. Avec le PSU et l’association Cedetim, Christoph Kalter analyse dans une cinquième partie deux autres acteurs politiques pour lesquels le rapport au Tiers-monde était décisif et qui visaient à la mise en pratique d’une politique anticoloniale après 1968. En ce qui concerne le PSU, l’auteur souligne deux aspects. D’un côté, le parti s’est constitué notamment à travers la question anticoloniale et les guerres d’Algérie et de Viet-Nam. L’« internationalisme socialiste » et la « solidarité avec le Tiers-monde » (p. 342) ont été définis par le parti comme bases de sa

« Commission des Affaires Internationales». D’un autre côté, une auto-critique a été formulée à l’intérieur du parti remettant en cause l’approche internationaliste et la critiquant comme peu efficace. Pour l’auteur, ces critiques montrent, bien que de manière négative, le rôle décisif du rapport au Tiers-monde pour le PSU (p. 350). Et c’est là que l’association Cedetim, sortie de la « Commission des Affaires Internationales » du parti, prend toute son importance. Avec ce « Centre socialiste d’études et de documentation sur le Tiers-monde » (Cedetim) fondé en septembre 1967, l’idée de mettre en œuvre une véritable politique anticoloniale prend forme. Par sa structure décentralisée, le Cedetim est passé d’association à un réseau d’adhérents basé sur des groupes de travail et d’études (p. 368) ainsi que sur des groupes Cedetim situés à l’étranger et ayant pour but de favoriser l’échange intellectuel entre Paris et le Tiers-monde. Prenant l’exemple du groupe Cedetim au Cambodge, l’auteur analyse toutes les difficultés du regard français sur « l’autre », tout en soulignant le rôle concret de ces groupes Cedetim et de ses membres à l’étranger comme médiateurs entre métropole et périphérie. Neanmoins, à partir des années 1970, le Cedetim se détourne de ses initiatives internationales pour se concentrer sur la lutte contre l’« impérialisme français». L’auteur voit dans ce changement l’une des raisons pour lesquelles le Cedetim « survit » à la vague de désillusion internationaliste de cette décennie (p. 394). Le Cedetim développe une véritable politique anticoloniale, dont l’auteur analyse quatre aspects : d’abord, le discours autocritique sur la question de la « coopération » et de l’aide au développement dans les pays du Tiers-monde. Ce discours montre toute l’ambivalence du projet de solidarité postcoloniale tout en ouvrant de nouvelles perspectives (p. 408). Ensuite, il analyse le projet de Libération Afrique, une revue qui est née dans la mouvance du Cedetim et qui avait pour but de proposer des informations alternatives sur six pays d’Afrique australe. Bien qu’éphémère (elle n’a paru qu’entre 1972 et 1976), l’auteur voit dans cette revue la « manifestation d’une alliance transnationale » (p. 425), qui est restée un projet. Mais selon Kalter, son importance réside dans son existence même ; elle démontre la volonté des acteurs du Cedetim de faire la médiation entre l’Europe et l’Afrique. Un troisième champ d’action du Cedetim s’ouvre avec le débat sur le rôle des travailleurs immigrés dans le processus de transformation sociale. Selon Kalter, ce débat est la tentative de modifier la relation avec le Tiers-monde, jadis placée sous le signe d’un mouvement d’émancipation, et de la transformer une politique postcoloniale (p. 462). Pour finir, l’auteur a choisi d’analyser la culture festive du Cedetim, dont les « fêtes antiimperialistes » montrent que le rapport au Tiers-monde faisait souvent partie d’une certaine vision de la vie (p. 463). L’ouvrage de Christoph Kalter sur les relations souvent ambivalentes entre la « nouvelle gauche radicale » en France et le Tiers-monde se clôt sur le projet immobilier réussi du centre Cedetim, qui est toujours un lieu de vie associative dans le 11ème arrondissement de Paris. Bien que l’auteur suive l’essor des rapports au Tiers-monde depuis les années 1960 jusqu’à la désillusion de la décennie suivante, il démontre les effets longs de cet engagement en faveur du Tiers-monde. Il les voit surtout dans la critique altermondialiste actuelle, ainsi que dans la critique postcoloniale formulée depuis les années 1980. Avec la conscience de la « globalité », la nouvelle gauche radicale et ses interlocuteurs du Tiers-monde ont été, selon l’auteur, à la fois « destinataires » et « moteurs » d’une « Globalisierung » (mondialisation) (p. 476). La nouvelle gauche radicale agissait, comme l’écrit Christoph Kalter dans son résumé, à mi-chemin entre « anti- et postcolonialisme », entre « eurocentrisme » et « dezentrierender Multiperspektivität » (multiperspectivité décentrée) et serait ainsi l’expression d’une ambivalence entre rupture et continuité (p. 492) qui la place ainsi dans la tension entre modernité et postmodernité caractéristique des années 1960.

De manière détaillée et intéressante, l’ouvrage de Christoph Kalter éclaircit cette histoire partagée entre la France et les pays du Tiers-monde. En situant le rapport au Tiers-monde qu’entretenait une partie de la gauche française dans le contexte de la décolonisation et de la Guerre froide, son ouvrage contribue non seulement à la préhistoire du mouvement de 1968, trop souvent négligée aux dépens des « vies ultérieures »2 (Kristin Ross) de Mai 68, mais aussi de la démystification du discours commémoratif de certains anciens acteurs de Mai 68 qui ne voient dans leur engagement en faveur du Tiers-monde qu’une erreur de jeunesse. Son ouvrage s’inscrit alors dans la même veine que d’autres parutions récentes sur les rapports au Tiers-monde de la gauche extra-parlementaire des années 1960 en Allemagne et comble ainsi une lacune dans l’historiographie française3.


Silja Behre.

1. H. MARMULLA, Enzensbergers Kursbuch: eine Zeitschrift um 68, Berlin, Matthes & Seitz, 2011.
2. K. RROSS, Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Éditions Complexes, 2005 (édition originale en langue anglaise, 2002).
3. D. WEITBRECHT, Aufbruch in die Dritte Welt: Der Internationalismus der Studentenbewegung von 1968 in der Bundesrepublik Deutschland, Göttingen, V&R Unipress, 2012 ; Q. SLOBIDIAN, Foreign Front : Third World Politics in Sixties West Germany, Durham, Duke University Press, 2012.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays