Christine Haynes, Lost Illusions. The Politics of Publishing in Nineteenth-Century France.

Cambridge, Harvard University Press, 2010, 328 p.

par Hervé Serry  Du même auteur

couverture de l'ouvrage

Dans son roman Illusions perdues (1837-1843), dont Catherine Haynes emprunte le titre, Honoré de Balzac a saisi l’avènement de la figure du « ministre de la littérature » : la figure de l’éditeur qui devient l’intermédiaire dominant du marché littéraire s’affirme durant le XIXe siècle au profit d’une différenciation des fonctions. Les positions de l’imprimeur et particulièrement du libraire-éditeur perdent leur influence sur la sélection puis la conformation des produits. Pour la compréhension de ce phénomène, largement étudié du point de vue des évolutions techniques ou juridiques, des publics ou encore des acteurs mêmes de ces mondes du livre, Christine Haynes focalise son regard sur les conditions politiques de ce processus, depuis la Restauration jusqu’aux débuts de la IIIe République.

Afin de préciser les conditions de l’industrialisation de ce marché littéraire, sans omettre de tisser les héritages de la période qui prend fin avec la Révolution française, l’historienne américaine définit deux pôles en mouvement autour des acteurs étatiques qui tentent d’arbitrer leurs conflits. D’une part, des « corporatistes » partisans d’un protectionnisme dont la justification se fonde sur la spécificité de la marchandise produite. D’autre part, des « libéraux » qui prônent une concurrence ouverte à même de permettre, selon eux, une large diffusion des livres. La victoire du camp libéral qui impose finalement ses vues sous la IIIe République installe, en marginalisant les auteurs et les libraires, le « publisher » au cœur du marché culturel français. Cet avènement de l’éditeur permet d’observer les oscillations des positionnements « économiques » et « étatiques » d’un secteur qui pose alors les fondations d’une organisation industrielle dont de nombreux traits sont toujours structurants.

Un des attraits de l’étude de ces innombrables controverses, à partir de l’analyse fine des débats et des définitions que les acteurs veulent imposer de leurs pratiques – depuis leur langage, les mises en forme symbolique, les rites d’affirmation dont l’examen s’inspire de l’approche discursive de William Sewell –, est qu’il est à géométrie variable. Sans détailler les six chapitres du livre, on peut dire qu’ils présentent la « naissance de l’éditeur » comme figure (en 2005, Pascal Durand et Anthony Glinoer avec Naissance de l’éditeur ont apporté une importante contribution à ce sujet). Puis les débats sous la Monarchie de Juillet autour de la nature et la durée du droit d’auteur (l’exploitation commerciale en dépend, contre l’idée d’une collectivisation de cette propriété), de l’autorisation étatique d’exercer le métier de libraire-éditeur et de la lutte contre la contrefaçon qui est un autre moment clef du face à face entre corporatistes et libéraux. On suit aussi les rôles d’entrepreneurs comme Laurent-Antoine Pagnerre et Louis Hachette, respectivement premier (durant quelques mois en 1829) et deuxième président du Cercle de la Librairie dont la seconde naissance en 1847. Un ultime développement achève ce parcours autour du divorce entre l’État et le marché de l’édition.

Haynes s’appuie sur de nombreux travaux qu’elle met en perspective depuis le chapitre central de son livre sur la fondation du Cercle de la Librairie, l’instance qui incarne un processus de libéralisation qui n’a rien de linéaire. À partir de nombreuses sources, dont les archives riches et inédites de cette institution, on voit très bien comment le fait que les éditeurs s’organisent pour peser politiquement est la clé de leur succès. Et c’est bien ce qu’on nommerait ce travail de lobbying auprès des représentants du régime autoritaire de la Monarchie de Juillet, qui adhèrent à la conception libérale, et pas les forces intrinsèques du marché économique, qui permet cette victoire, par le biais législatif notamment, des patrons de l’édition. Les luttes autour du monopole d’Hachette pour la commercialisation dans les gares, la place de l’édition dans les expositions internationales ou à nouveau la prolongation de la propriété intellectuelle confirment le pouvoir des patrons libéraux. La dimension internationale n’est pas absente de cette recherche puisque la protection contre la contrefaçon, la législation internationale du commerce des droits ou encore les conditions de la présence du livre français à l’étranger sont encore des motifs des luttes entre corporatistes et libéraux. Pour Haynes, à la fin du Second empire puis durant les premières années de la IIIe République, l’abrogation du système des brevets autorisant le commerce des livres ou l’imprimerie, et la nouvelle législation sur la presse, marquent la fin de l’alliance de l’État et du marché du livre. Les effets de cette libéralisation sont divers : les grands éditeurs se renforcent encore, la dissociation entre le pôle commercial et celui de l’avant-garde s’accentue et de nombreux nouveaux entrants investissent l’imprimerie et la librairie. Toutefois, les débats sur l’organisation du secteur ne cessent pas. Les spécificités de la marchandise éditoriale sont toujours mises en avant de manière récurrente, jusqu’à nos jours, pour appeler à la protection de l’État. La partition des luttes entre deux camps qu’effectue Haynes facilite les analyses de ces milieux éditoriaux qui lentement s’organisent. Elle n’empêche toutefois pas que ce riche panorama soit une contribution très utile, depuis le point de vue de l’édition, à l’histoire du libéralisme économique français, aux rôles des entrepreneurs moins conservateurs qu’on a pu l’écrire, et aux variations du recours aux logiques corporatistes. Ce livre montre l’importance des sociabilités aux intersections des mondes économiques et étatiques dans la construction sociale d’un marché.


Hervé Serry.


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