Christine EXCOFFIER, Rémy JEAN, Emre ONGUN, Christian PALEN, Gérard PERRIER (dir.) Paroles de syndicalistes en lutte à Marseille. Le mouvement social contre la réforme des retraites (automne 2010).

Nancy, Arbre bleu éditions, 2011, 237 pages, « Matériaux d’histoire sociale ». Postface de Stéphane SIROT.

par Michel Pigenet  Du même auteur

Paroles de syndicalistes en lutte à MarseilleChristine Excoffier, Rémy Jean, Emre Ongun, Christian Palen, Gérard Perrier. Paroles de syndicalistes en lutte à Marseille: Le mouvement social contre la réforme des retraites (automne 2010) Nancy,Arbre bleu éditions, 2011,240 p. D’abord destinées aux acteurs des mouvements sociaux contemporains, lesParoles de syndicalistes à Marseille recueillies dans les mois qui suivirent le long mouvement contre la réforme des retraites de 2010 offrent plus que ce le titre annonce. Si la trentaine de textes réunis sous divers format – contributions individuelles et entretiens de dimensions variées – auprès de militants locaux participe du témoignage, les récits et les analyses, collectés entre décembre 2010 et février 2011, s’émancipent des contraintes de l’action en cours tout en demeurant assez près de l’événement pour en restituer le vécu. Là réside le cœur d’un ouvrage qui, à ce titre, constitue une remarquable « source ».

Fruit d’une investigation aux allures d’observation militante aux dires mêmes de ses initiateurs, il procède d’un souci pédagogique marqué par l’appartenance au monde enseignant de trois de ses cinq coordinateurs et néanmoins approprié à la démarche souhaitée. Ainsi s’agit-il moins de « faire la leçon » au public visé que de favoriser la confrontation des expériences et des points de vue partiels afin de dégager de possibles lignes de force et convergences. En d’autres termes, de faire mouvement dans le prolongement d’une lutte dont les acteurs sont invités à identifier les traits majeurs à la lumière d’un échec à la fois admis et relativisé. Aussi bien les « paroles » rassemblées dans une partie centrale sont-elles encadrées par deux autres qui les éclairent et les mettent en perspective. La première revient sur le contexte et dresse une chronologie de la mobilisation, non sans hésiter devant la difficulté d’harmoniser et de mixer les analyses de portée nationale et celles appliquées aux traits d’une « ville rebelle », à l’articulation d’importants conflits locaux – port, cantines scolaires, éboueurs, raffineries – au mouvement sur les retraites, lui-même doté de spécificités marseillaises, dont rend compte, entre autres, l’adoption du mot d’ordre d’ « abandon de la réforme ». La troisième partie, que prolonge la roborative postface de l’historien Stéphane Sirot, présente « les premiers enseignements du conflit » au moyen de textes qui, en surplomb de la mobilisation phocéenne, reprennent les interventions développées lors de débats publics organisés en janvier et février 2011 par deux syndicalistes d’envergure nationale, Maryse Dumas (CGT) et Claude Debons (ex-CFDT) et par deux chercheurs spécialistes du syndicalisme, Sophie Béroud (Lyon 2) et Jean-Marie Pernot (IRES). En dépit de ce que suggère le formalisme de cette structuration, les militants marseillais évoquent volontiers le contexte et s’efforcent tout autant d’interpréter le sens et la portée de leur action. De loin la plus étoffée, la deuxième partie restitue leurs propos en cinq chapitres qui, tour à tour, mettent en avant « les figures de proue » du port et des raffineries, « la combativité des municipaux et des territoriaux », le relatif retrait des travailleurs des transports (RTM et SNCF), le foisonnement des situations dans le privé, la délicate construction d’un mouvement interprofessionnel et intersyndical.

L’entreprise ne va pas sans biais, en rapport avec l’engagement assumé des coordinateurs en faveur d’un syndicalisme de lutte et de transformation sociale, d’une gauche de la gauche, mouvementiste et radicale. Concrètement, la surreprésentation des militants de SUD (six témoins) aboutit à leur quasi égalité avec ceux de la CGT (huit) ou de FO (sept), à la marginalisation de la CFDT (deux), tandis que le SNES est ignoré. Pour autant, les divergences et les différences exprimées, à l’instar, d’ailleurs, des interrogations et des aspirations, s’émancipent, à l’occasion, de logiques et de cultures d’organisation réajustées à l’aune de l’expérience d’un mouvement de grande ampleur. Par-delà le conflit des retraites, l’ouvrage donne enfin à comprendre la manière dont des « militants de terrain » perçoivent l’état du syndicalisme, son rôle dans la société et, fait notable, reconsidèrent leurs relations à un « politique » irréductible aux liens partisans d’antan comme aux tentations latentes d’intégration.

Michel PIGENET.



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