Christian TOPALOV, Laurent COUDROY DE LILLE, Jean-Charles DEPAULE, Brigitte MARIN (dir.). L’aventure des mots de la ville à travers le temps, les langues, les sociétés.

Paris, Robert Laffont, 2010, 1489 pages.« Bouquins ».

par Danièle Voldman  Du même auteur

L'aventure des mots de la ville à travers le temps, les langues, les sociétésChristian Topalov. L'aventure des mots de la ville à travers le temps, les langues, les sociétés Paris,Robert Laffont, 2010,1489 p. 

Paru en 2010, ce « gros livre [qui selon
Christian Topalov] n’est pas tant un dictionnaire qu’un guide de voyage,
une invitation à de multiples cheminements possibles dans les villes et
dans les mots, dans le temps les langues, les sociétés urbaines » est le
résultat d’une vaste enquête. Commencée en 1995 sous l’égide du programme
scientifique Les mots de la ville piloté par l’ancien PIR-Villes du CNRS
avec le soutien de l’UNESCO, elle a occupé pendant une décennie une
équipe européenne. Sous la houlette des directeurs finaux de l’ouvrage,
160 auteurs et douze traducteurs ont produit, en 1 500 pages et à partir
de huit langues (allemand, anglais, arabe, espagnol, français, italien,
portugais et russe), 264 notices présentées par ordre alphabétique allant
de A comme agglomération à Z pour zuqâq (équivalent de ruelle en
arabe). De fait, le projet, reçu au départ avec quelque scepticisme,
porte la forte marque de Christian Topalov, sociologue attentif à
l’histoire. Il signe une préface où il explique de façon lumineuse
l’enjeu intellectuel de l’entreprise. À travers une archéologie de la
langue et en se servant des méthodes de la linguistique pragmatique,
comment les acteurs sociaux forgent et transforment les usages lexicaux
des mots servant à désigner et décrire les villes ? Pour les promoteurs
du projet, « les mots ne font pas que décrire le monde urbain, ils
contribuent à le constituer » ; ils sont à la fois résultat de
l’expérience et moyen d’agir. Ainsi, étudier les mots, « essayer de
restituer les significations données au fil du temps par des gens à des
mots de tous les jours », est une façon d’approcher l’histoire sociale et
matérielle des villes.

C’est pourquoi, les auteurs se sont tenu
à l’écart des analyses normatives, but des dictionnaires (tel mot a tel
sens) ou étymologiques « car l’étymologie peut faire croire que le sens
des mots serait établi pour l’essentiel à leur origine et perdurerait
tout au long de l’histoire », pour montrer de façon descriptive la
variabilité des lexiques. Si l’on pourrait largement discuter cet usage
restreint de l’origine des mots, les auteurs, délaissant ce type
d’approche, repèrent ainsi l’instabilité des signifiés, avec une
évolution récurrente passant de la distinction, à la généralisation puis
à la dévalorisation. Pour le français, les exemples bien connus des mots
« cité », « villa » ou « quartier » sont particulièrement
éclairants.

Cette histoire sociale et matérielle des
villes a été appréhendée à travers les quatre grands thèmes qui
structurent la réflexion : les catégories de villes (par exemple bourg,
borgata, citade, city, métropole), leurs divisions
(telles downtown, médina, quartier), les types d’habitat
(dom, favela, immeuble, maison), les voies et les espaces
découverts (boulevard, freeway, zuqâq).

Hormis des réflexions neuves et
stimulantes sur les réalités urbaines de notre temps, dont on ne peut
dans cette brève recension qu’indiquer toute la richesse, le grand apport
de l’ensemble vient des comparaisons du sens et des usages des termes
désignant l’urbain, qui a pourtant pu semblé improbable au début de la
recherche. C’est en définitive un plaidoyer pour la richesse et la
diversité des langues, une mise en garde sur les complexités et
subtilités de la traduction, et in fine un appel à la compréhension des
multiples sociétés de notre monde globalisé.

Comme le voulaient les auteurs, cette
Aventure des mots de la ville, dont la présentation avec ses
propos liminaires assumant les difficultés de l’entreprise, ses
indications bibliographiques et ses index clairs et maniables, devrait
figurer dans toutes les bibliothèques, celles, bien évidemment des
historiens des villes, mais aussi de tous ceux qui veulent comprendre
leur temps et les espaces qu’ils étudient, habitent ou arpentent pour
leur plaisir ou leur métier.

Danièle Voldman.


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