Christian Topalov, Histoires d’enquêtes. Londres, Paris, Chicago (1880-1930)

Paris, Garnier, 2015, 510 pages.

par Guillaume Carnino  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageQue pourrait donner la rencontre entre l’historiographie récente en STS (science and technology studies1) et l’histoire disciplinaire de la sociologie ? Christian Topalov en donne un excellent exemple dans son dernier livre intitulé Histoires d’enquêtes, traitant des travaux de Charles Booth, Maurice Halbwachs, Robert E. Park et Ernest W. Burgess réalisés respectivement à Londres, Paris et Chicago.

Il s’agit ni plus ni moins que de reconstituer, à la croisée d’une histoire intellectuelle attentive aux contenus des théories de « fondateurs » et d’une histoire sociale et culturelle s’intéressant aux trajectoires des acteurs, la genèse d’enquêtes et d’ouvrages importants pour la sociologie. Le projet est ambitieux, et d’ailleurs issu de nombreuses années de recherche, constituant par là même une sorte de méta-enquête, une « histoire sociale des sciences sociales », comme le décrit l’auteur.

Le plan de l’ouvrage est tripartite. D’un abord conceptuel en apparence aisé, il est en réalité le produit d’une réflexion dense sur le vocabulaire mobilisé.

La première partie, intitulée « Conversations », fait le choix de travailler les auteurs au travers de la nébuleuse socio-épistémique dans laquelle ils évoluaient. Se distinguant du champ, de l’arène ou de la discipline, le concept de conversation permet de mettre en évidence les multiples niveaux de dialogues qui ont façonné la pensée de chacun des auteurs. Le chapitre consacré à Booth montre ainsi combien ses catégories d’analyses sont à la fois infusées par le contexte séditieux de la fin des années 1880 à Londres, tout autant que par le discours et les échanges avec d’autres réformateurs – et on saisit alors tout le poids de l’hypostase juridique et politique des ensembles statistiques produits par le savant après 1905. De la même manière, en recoupant les différents univers intellectuels et politiques dans lesquels gravite Halbwachs, on voit émerger son œuvre « urbanistique » comme le fruit d’une triple contrainte : « publication de socialiste normalien, elle devait faire écho aux positions générales du Parti tout en mettant en lumière l’apport spécifique de l’intellectuel ; œuvre de sociologue, elle devait autant que possible être cohérente avec les résultats de la science ; intervention directe sur l’actualité, elle devait discuter des questions du moment dans les termes du débat commun » (p. 118-119). Cette lecture met en lumière le fait que « la ville, dans sa globalité, comme objet de réforme », tenue pour une catégorie évidente et anhistorique chez les lecteurs patentés de Halbwachs, est en réalité en pleine constitution conceptuelle au sein même de la pensée et des multiples influences du sociologue qui participe à son advenue conceptuelle et territoriale du même coup. Enfin, chez Park et Burgess, les univers de l’académie et du travail social se mêlent au point de laisser entrevoir de nouvelles stratégies et politiques de recherche, articulées autour de communautés locales, qu’elles soient universitaires ou urbaines. Comme on le voit dans chacun des cas décrits, les conversations nouées entre acteurs d’univers officiellement incommensurables, loin de susciter uniquement des différends, créent au contraire une richesse conceptuelle nouvelle et infléchissent les discours sociologiques. Ce que Topalov veut, à raison, éviter, c’est la fragmentation herméneutique des œuvres dites fondatrices pour les sciences sociales qui, même si l’hagiographie est passée de mode, ont encore trop souvent tendance à être cantonnées d’un côté dans une histoire des idées et des courants disciplinaires, et de l’autre dans une histoire érudite des contextes. Le point crucial mis en évidence par ces conversations – archives et textes à l’appui – est que l’on ne peut précisément jamais comprendre l’un sans l’autre.

La seconde partie, « Observations », interroge la production des « faits » sociologiques indispensables à la production de l’écrit savant. On y voit le statut profondément conjoncturel des méthodologies employées, et donc la fragilité des visions a posteriori qui y décèlent des gestes fondateurs de pans disciplinaires entiers, puisque les faits sont issus tantôt de productions administratives (Booth collecte les données produites par les enquêtes locales, et infléchit du même coup leur élaboration), d’images rapportées de terres inconnues (Halbwachs, qui ne parle que peu à ces enquêtés étrangers à la bonne bourgeoisie, constitue un véritable répertoire photographique de ses explorations sociales) ou de cartographies plus ou moins expérimentales (desquelles devaient émerger la réalité du terrain, notamment la typologie que les élèves de Burgess, tel Harvey Zorbaugh, ne manquaient pas d’y déceler).

La troisième partie, « Démonstrations », s’attache à questionner les procédés élaborés pour obtenir gain de cause et légitimité dans l’univers académique, mais aussi politique et économique, où gravitaient Booth, Halbwachs et Burgess. On y perçoit l’importance du recours à la carte, aux chiffres, aux stratégies de généralisation et de théorisation, et on comprend combien chacune de ces tactiques argumentatives est parfois tendancieuse, alors même qu’elle trouve sa force dans les évidences partagées au sein de communautés académiques diverses. On voit alors émerger des discussions passionnantes pour la pratique des sciences sociales, concernant le choix des sujets d’enquête, la nature d’une preuve et la collecte des faits. Topalov montre clairement – ce qui rejoint l’historiographie STS consacrée aux sciences « de la nature » – que tout résultat d’un travail sociologique est un mixte : les thématiques étudiées émergent à la croisée des intérêts propres à de multiples champs ; les faits n’existent qu’en tant qu’ils sont disponibles au vu des ressources sociales des enquêteurs ; les démonstrations et preuves mêlent effort de conviction et enchaînement logique de propositions, et s’avèrent ainsi souvent circonstanciées à un univers intellectuel et culturel spécifique (d’où la récurrence de critiques tout à la fois hagiographiques et anachroniques qui dénoncent a posteriori la présence d’éléments « primitifs » dans ces travaux présentés comme pionniers).

Histoires d’enquêtes est donc un livre sérieux et travaillé, qui tient ses promesses en exhumant les multiples contextes d’énonciation de ces grands travaux « précurseurs » pour les sciences sociales. On pourrait questionner le choix de ces auteurs qui, même s’ils appartiennent au panthéon des sciences humaines et sociales, auraient tout aussi bien pu laisser la place à d’autres (citons arbitrairement Georg Simmel, William Thomas, George Herbert Mead, Ferdinand Tönnies…) pour une enquête de ce calibre. Topalov s’en explique à mi-mot dans une note (p. 46) où il convoque certains de ses travaux antérieurs et sa volonté de les rassembler. Enfin, il est intéressant de remarquer que tout travail sérieux, ce qu’est indéniablement cette Histoire d’enquêtes, a tendance à brouiller les frontières disciplinaires : une note de bas de page (p. 381) précise même qu’il s’agit tout autant d’histoire sociale que de socio-histoire, de sociologie historique ou de sociologie tout court (la documentation mobilisée et la finesse épistémologique de nombreuses descriptions pourraient même autoriser à y associer une dimension philosophique ou tout bonnement historique). Au fond, cette étude montre, dépassant de loin les incantations institutionnelles – aujourd’hui à la mode – appelant à l’interdisciplinarité, qu’il n’est probablement pas nécessaire d’en faire un cheval de bataille dans la mesure où tout travail sérieux opère toujours déjà ce genre de synthèse élaborée. Comme le montre très bien Topalov : si l’on espère comprendre quoi que ce soit en sciences humaines et sociales et ainsi dépasser la fiction disciplinaire à vocation fondatrice, il est indispensable de croiser l’étude des sources avec une connaissance fine des théories mobilisées. Pour le dire autrement, l’interdisciplinarité n’est alors plus tant un marqueur institutionnel que la résultante nécessaire d’un travail d’enquête mené avec sagacité.

Guillaume Carnino.


1 D. Pestre, Introduction aux science studies, Paris, La Découverte, 2006.



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