Christian Sorrel, dir., Alexandre Glasberg 1902-1981. Prêtre, résistant, militant.

Lyon, RESEA, 2013, 164 p.

par Nathalie Viet-Depaule  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage consacré à Alexandre Glasberg vient, avec pertinence, réinterroger son parcours que Lucien Lazare avait retracé en 19901. L’interprétation qu’il en donnait, en mettant l’accent plus sur son identité juive que sur son ancrage chrétien, mais aussi le peu de sources dont il disposait, ont incité plusieurs historiens à réexaminer la personnalité aussi téméraire que secrète de l’abbé Glasberg. Il revient à Christian Sorrel d’avoir rassemblé neuf contributions et une conclusion d’Étienne Fouilloux, afin de mieux saisir l’itinéraire de celui qui fut un artisan majeur du soutien aux étrangers réfugiés en France avant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à sa mort.

Né le 17 mars 1902 à Jitomir, alors capitale ukrainienne de Volhynie, Alexandre Glasberg, huitième enfant d’une fratrie de dix, est issu d’une famille juive non pratiquante de la bourgeoisie de province, soucieuse d’intégration et d’ascension sociale. Il doit à l’aisance matérielle de sa famille, selon une enquête minutieuse menée par Roger Millot, de faire des études secondaires et de gagner l’Europe occidentale, d’abord à Vienne, puis à Berlin, à Belgrade – où il travaille de 1929 à 1932 comme chef de bureau d’une maison de commerce – et à Paris. C’est au cours des années 1920 que date sa conversion au luthérianisme puis au catholicisme, conversion qui n’implique aucune rupture avec les autres juifs et s’inscrit comme une démarche personnelle selon Christian Sorrel. Sous l’influence du jésuite Jules Lebreton, il mûrit sa vocation religieuse qui l’amène à entrer au grand séminaire de Moulins tenu par des maristes, puis au séminaire universitaire de Lyon. Ordonné prêtre en 1938 et bien qu’incardiné au diocèse de Moulins, il obtient d’exercer son activité pastorale à Lyon, dans la paroisse missionnaire de Saint-Alban.

Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, l’abbé Glasberg se met au service des juifs persécutés. Homme de réseaux par excellence, comme le montre la contribution de Madeleine Comte, bénéficiant du soutien de Jean-Marie Soutou, jeune ami d’Emmanuel Mounier, de Nina Gourfinkel, juive russe devenue son adjointe, du jésuite Pierre Chaillet, directeur des Cahiers du Témoignage chrétien, et du cardinal Gerlier, il mène le combat. Il le conduit, d’une part, dans et contre les camps où sont internés sur le territoire français des juifs étrangers et, d’autre part, au sein de l’Amitié chrétienne, association créée par le pasteur Boegner et centrée sur le sauvetage des juifs. Face aux rafles suivies de déportation, il crée cinq centres d’accueil (Chansaye-la-Poule, Pont-de-Manne, Rosans, Cazaubon et Vic-sur-Cère) pour procurer aux juifs qui en échappent hébergement, nourriture, faux papiers, abri sûr, et si possible le passage en Suisse évoqué dans le chapitre d’Axelle Brodiez-Dolino. Repéré, obligé de quitter Lyon en 1943, Alexandre Glasberg est hébergé par Mgr Théas dans son diocèse de Montauban (Tarn-et-Garonne), sous le nom de l’abbé Élie Corvin et comme curé de la paroisse rurale d’Honor-de-Cos. C’est alors qu’il entre en contact avec les maquisards de Saint-Amans et joue le rôle d’intermédiaire entre eux et les Britanniques, mais aussi avec différents maquis pour le parachutage d’armes et la répartition des responsabilités (Norbert Sabatié).

À la Libération, l’abbé Glasberg doit à son engagement dans la Résistance non seulement d’être aumônier des Forces françaises de l’intérieur et membre du Comité départemental de Libération, mais encore d’assurer la vice-présidence puis la présidence d’honneur de l’ANACR (Association nationale des anciens combattants de la Résistance). Il obtient son détachement à Paris pour créer, à partir de missions officielles que lui confient le ministre Henri Frenay et l’ONU, une association laïque : le Service des étrangers qui devient en 1945 le Centre d’orientation sociale des étrangers (COSE) et en 1960 le Centre d’orientation sociale (COS) afin de ne pas exclure les Algériens, citoyens français. Avec une équipe de collaborateurs, il travaille dans un premier temps à aider les déportés de retour des camps, puis avec la fin de la guerre, il élargit son action en termes de public comme d’action sociale.

La naissance de l’État d’Israël infléchit également son inlassable activité. Ouvertement sioniste, il s’occupe du rapatriement des juifs d’Europe et d’Orient en multipliant ses voyages en Pologne, Palestine, Iran, ce qui le conduit à être en relation avec les services secrets israéliens. Partisan d’un État hébreu, il apparaît comme un des pionniers du rapprochement judéo-chrétien, se livrant à un travail d’influence dans l’affaire Exodus (Jérôme Bocquet). L’abbé Glasberg soutient l’État d’Israël aussi bien parce qu’il est juif que parce qu’il est socialisant et ancien résistant. Son implication internationale se révèle être un obstacle à sa naturalisation qu’il n’obtiendra qu’en 1951 comme en témoigne son dossier en apportant des informations précieuses et décisives, même s’il n’éclaire pas son parcours en tant que prêtre (Christian Sorrel).

Car c’est bien seulement l’image d’abbé qu’Alexandre Glasberg tient à donner, laissant secrète celle de prêtre. Il utilise son identité presbytérale pour promouvoir un certain consensus autour de sa personne et pour faciliter ses rapports avec les organisations gouvernementales. Son compagnonnage avec les chrétiens progressistes – notamment avec Maurice Montuclard et les membres de Jeunesse de l’Église puis avec Concertation – et son ministère sacerdotal réduit à une messe quotidienne sous-tendent une spiritualité, mais il n’en laisse rien paraître que ce soit par son comportement que par l’absence de tout écrit spirituel tant il s’impose une objectivité absolue et une neutralité religieuse. L’un des contributeurs (Luc Dubrulle) reprend la distinction que Jacques Maritain a faite entre « en tant que chrétien » et « en chrétien » pour expliquer ce qui a permis à Alexandre Glasberg de s’engager pleinement dans le social et de réserver sa vie spirituelle au domaine privé.

À partir de 1954, il met son association au service des Algériens qui luttent pour leur indépendance, puis au gré de l’évolution du profil des réfugiés avec l’arrivée des victimes des dictatures et des décolonisations (exilés grecs, Portuguais fuyant le régime de Salazar, coup d’État de Pinochet…), il crée en 1971 France terre d’asile, la dernière étape de son engagement associatif, dont il est le trésorier jusqu’à sa mort. Ayant pour but d’aider et de défendre sans exclusive tous les réfugiés cherchant asile en France quels que soient leur origine et leur motif, l’association œuvre à mettre en place des centres provisoires d’hébergement et à faciliter l’insertion des migrants.

Déçu par l’évolution de l’État d’Israël, surtout après la guerre des Six Jours, désormais hostile à ce qu’est devenu le sionisme, il prend la défense des Palestiniens en lutte pour obtenir un État et rallie le mouvement tiers-mondiste d’Henri Curiel, Solidarité. Il meurt le 22 mars 1981 à Meaux et il faut attendre 2004 pour qu’il soit reconnu « Juste parmi les nations » tant son origine juive a fait débat au cours de la procédure (Cindy Banse).

Pour conclure, il faut reconnaître à cet ouvrage le mérite d’avoir eu recours à des fonds d’archives, d’avoir su croiser plusieurs sources, mais aussi d’avoir fourni un cadre et des éléments de comparaison de son action humanitaire avec Emmaüs de l’abbé Pierre ou avec la Cimade d’origine protestante, afin de mieux relire le parcours d’une figure à la fois singulière et exemplaire.

Nathalie Viet-Depaule


  1. L. LAZARE, L’abbé Glasberg, Paris, Cerf, 1990.


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