Christian CHEVANDIER, Infirmières parisiennes 1900-1950. Emergence d’une profession.

Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, 312 p. « Histoire contemporaine ».

par Véronique Leroux-Hugon  Du même auteur

Infirmières parisiennes, 1900-1950.Christian Chevandier. Infirmières parisiennes, 1900-1950.: Émergence d’une profession. Paris,Publications de la Sorbonne, 2011,314 p. 

Aucun des termes du titre choisi par Christian Chevandier n’est anodin : il s’agit bien, après son  ébauche,  d’étudier la maturation  d’un groupe  professionnel spécifique, celui des infirmières, à Paris – et à Paris exclusivement – pour des femmes le plus souvent d’origine provinciale, qui, venues à la capitale pour chercher du travail et devenues femmes dans la ville, ont progressivement formé un corps spécifique, féminin donc, et qualifié, œuvrant dans un univers en pleine mutation : l’Assistance Publique, la fameuse «  AP », dans la première moitié du XXe siècle. La période d’étude choisie exclut, en effet, volontairement à la fois la IIIe République débutante, et les années d’après-guerre qui voient d’autres bouleversements.

Comparant le travail de l’ethnologue à celui de l’historien, Christian Chevandier propose  une approche originale et fructueuse de son sujet en trois niveaux : l’étude de l’ensemble du personnel soignant de l’AP, une approche plus  fine du personnel de cinq établissements, couplée à l’examen précis des dossiers individuels de seize soignantes à l’hôpital Broca. Les sept chapitres de l’ouvrage offrent, par conséquent, une vision de plus en plus précise de l’infirmière parisienne.

L’auteur commence ainsi par une vue d’ensemble, indispensable, sur la politique hospitalière parisienne et sur la « révolution républicaine » que connaissent ses structures dès 1872. Celle-ci aboutit aux bouleversements décisifs des fonctions et de l’administration de l’hôpital qui apparaissent très nets en 1900, par exemple à l’hôpital Tenon. On peut regrouper ces bouleversements en trois grandes catégories : la modernisation des équipements et une nouvelle organisation scientifique du travail qui modifie les rapports entre travailleurs ; la prise en compte de la maladie comme une affaire qui concerne non plus le patient individuellement (d’ailleurs souvent issu  des mêmes milieux que ces travailleurs), mais la société, la nation dans son intégralité ; enfin, les changements liés à l’accès des femmes à l’activité salariale.

Encadrés par l’importante Réforme du Personnel Hospitalier entreprise en 1903 et la loi de 1919 sur la journée de travail de huit heures, les métiers de soignantes se construisent en distinguant personnels des services et personnels de soins, au service direct des malades. La qualification  se concrétise par une réflexion sur les terminologies, sur l’uniforme affirmant la subtile hiérarchie des grades, sur la mise en place d’un déroulement  de carrières, ou sur la rémunération – tous éléments significatifs d’une politique d’attachement du personnel. L’étude fine de l’évolution  des salaires dans la période indiquée démontre  un niveau de vie légèrement supérieur à la moyenne, même s’il se dégrade dans les années 1940. En outre, la transformation du travail du personnel hospitalier se trouve directement lié à la hausse des niveaux de qualification, ce qui correspond aux besoins d’un hôpital dont l’activité est de  plus en plus thérapeutique et efficace, mais aussi à des mesures de réduction du temps de travail qui conduisent à une multiplication des effectifs par 3,6 et changent radicalement la vie dans les services.

Dans le chapitre suivant, l’auteur décrit la mise en place de ces personnels qualifiés et spécialisés que sont « les infirmières de l’AP », corps sécularisé, laïcisé sous l’impulsion de D. M. Bourneville et formé professionnellement  dans une  dynamique de Progrès, valeur phare des débuts de la Troisième  République. Deux types de hiérarchie se mettent alors en place : celle du savoir et celle des services ou des malades en fonction des types d’intervention qu’ils nécessitent. Cette mise en place s’effectue dans le contexte d’une tendance générale à la féminisation du travail, liée à une politique de recrutement massif et à l’évolution générale du marché du travail. Par ailleurs, « [c]’est bien dans un moment essentiel de la dynamique de la division sexuée du travail que les soins apparaissent comme féminins » affirme l’auteur, avant d’ajouter : « C’est au cours du demi-siècle que le savoir détermine la carrière professionnelle et la place de l’individu dans le processus hospitalier » (p. 150).

Christian Chevandier étudie ensuite l’inscription de ces femmes dans la ville, en cernant origines sociales et géographiques, pratiques matrimoniales et dynamiques sociales, dans une série de questionnements dont je citerais la conclusion : « [e]lles sont de la ville parce qu’ elles y sont venues plutôt que parce qu’elles y sont nées, parce qu’ elles y habitent même si c’est dans l’établissement par une politique patronale d’attachement du personnel et une obligation d’assurer la continuité du service public. […] [F]emmes d’ouvriers, femmes d’employés, femmes de travailleurs hospitaliers, femmes épouses et mères : filles de la campagne, elles sont bien femmes de la ville » .

Spécificité du personnel hospitalier, il est très longtemps logé à l’hôpital, si la question de l’externement (la possibilité de loger hors de l’établissement) se pose dès la réforme de 1903, selon une double dynamique antagoniste opposant la dimension claustrale d’une logement sur place, dans ce lieu d’enfermement qu’était  l’hôpital, suivant l’analyse de Michel Foucault, et les avantages matériels d’un logement sur place dans une capitale à la vie chère.

L’analyse de « [l]a rudesse des temps » cherche à appréhender en quoi « [l]a femme par son ancrage au sein d’un groupe plus vaste inscrit dans son histoire les aléas de la vie et les événements de son temps. ». Rudesse du travail en effet avec le risque de la mort absurde de celui qui est là pour soigner, et auquel on rend hommage en des termes héroïques, avec les parcours accidentés  de ces travailleuses, effectuant des besognes pénibles voire répugnantes auprès d’ « assistés »,  sans  que leurs tâches ne soient toujours reconnues,   et ce avec la question persistance de la durée  du travail, outrepassant les horaires légaux : la perception d’une besogne qui accable est constante.  On peut s’interroger aussi sur les plaisirs de ces femmes, celui peut être d’une indéniable utilité sociale à soulager des souffrances,  mais c’est avant tout un travail et des ressources que cherchent ces femmes. La structure triadique constatée aujourd’hui par  Christophe Dejours  s’applique à cet univers : action, travail, souffrance intriqués.

Dans la période considérée, la France connaît deux guerres. Il est fondamental de noter que c’est durant le premier conflit,  peut-être le plus mutilant, que la formation acquise à la Salpêtrière, dans l’Ecole d’infirmières ouverte en 1908 obtient la consécration, confirme la légitimité de l’enseignement professionnel de ces jeunes filles d’origine populaire, par comparaison avec les Dames de la Croix-Rouge ou autres Sociétés de Secours aux blessés, très enthousiastes dans les premiers jours de la guerre…

Si l’on note une constante pour les deux guerres : discours héroïques  fluctuation accrue des effectifs hospitalisés, et mobilisation des professions masculines, l’auteur note qu’en 1939-1945ce n’est pas en tant qu’hospitaliers que les soignants ont résistés, sous réserve d’écrits et de souvenirs  méconnus, mais dans leur disponibilité fonctionnelle, entravée par la baisse des effectifs et les restrictions  de tous ordres .Le discours de Vichy tentant à dissuader le travail féminin facilite aussi licenciements et horaires étirés pour les soignantes.

L’analyse des  seize dossiers-témoins   confirme qu’on assiste moins à des moments d’héroïsme qu’aux soubresauts de la vie quotidienne, compliquée certes par les conflits .

Christian Chevandier termine son étude par l’analyse d’autres choix dans la formation des soignantes, comme par exemple l’Ecole fondée par Léonie Chaptal,  constamment hostile aux « petites bleues » de l’AP . Il s’attarde plus longuement sur l’exemple des Hospices  Civils de Lyon, la présence des sœurs croisées, dont le rôle va diminuant, par rapport à l’accroissement du nombre des employés, d’où  la création d’un grade intermédiaire, celui d’assistante -hospitalière, toujours en porte-à-faux : nous sommes en présences de « soignantes à l’incertaine qualification… ».Approchant   les spécificités rhodaniennes,  les « cheftaines » par exemple , l’ouverture  d’une nouvelle  école, en 1923, il dresse un tableau détaillé, pour  conclure  qu’avant les réformes des années quarante, la comparaison avec ce qui se fait à l’A.P. demeure impossible , notamment pour des raisons d’échelles hétérogènes: le modèle parisien  décrit ici est bien spécifique.

Nous avons suivi pas-à-pas cette construction  des qualifications aboutissant à l’édification d’un groupe social, celui des infirmières, dont la formation est sans cesse adaptée, améliorée, pour former des travailleuses motivées issues des mêmes milieux que les  malades, d’autant plus que la prise en compte du patient  est devenue essentielle, en termes de bien-être et de soins efficaces.

Travailleuses confrontées à des conditions dures, les infirmières ne se démarquent pas de la population laborieuse des Parisiennes : entre 1900 et 1950, « L’infirmière a changé elle est devenue une professionnelle ayant la conscience de maîtriser l’environnement y compris scientifique qui est le sien ». A la fin du dix-neuvième siècle, « [elles] se sont d’abord affirmées contre les religieuses, quand par leur qualification, elles ont voulu en cesser avec un statut ancillaire que soulignait l’appellation de servantes. S’est exprimée alors la volonté soutenue d’une formation à l’indéniable dimension théorique et d’une rupture avec le stigmate de l’illettrée … »

C’est la conclusion d’une monographie exemplaire abordant l’histoire du travail,  dans la ville et dans ces institutions particulières que sont les hôpitaux,  celle  du travail féminin, l’histoire du genre aussi, pour cadrer cette profession  d’infirmière . Ce travail suit et creuse avec talent la ligne rouge esquissée par le radical socialiste Bourneville en 1872-73  pour en sonder les traces jusqu’au milieu du siècle suivant.

Véronique LEROUX-HUGON.



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