Christian Chevandier, Été 1944. L’insurrection des policiers de Paris.

Paris, Vendémiaire, 2014, 480 p.

par Emmanuel Blanchard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage« La population nous applaudissait […] c’est un des plus beaux jours de la police » se remémorait en 1996 un des participants à l’insurrection des policiers parisiens d’août 1944, cité dans l’ultime phrase du nouveau livre de Christian Chevandier. Cet ouvrage est paru à la rentrée 2014, soit quelques mois avant que les applaudissements de Parisiens en direction de policiers ne fassent à nouveau l’actualité et ne génèrent surprise et émotion du côté des forces de l’ordre.

Les contextes d’août 1944 et janvier 2015 sont incomparables mais dans leur irréductibilité même se niche une des interrogations fondamentales de Christian Chevandier. En janvier 2015, trois policiers, dont une femme, sont tombés « en service » sous les balles de terroristes ; en août 1944, plus de 150 agents de la préfecture de police (tous des hommes, quasiment tous gardiens de la paix) furent tués dans les combats avec les troupes allemandes, renforcées par la Milice, après s’être rangés du côté de la « résistance » – et donc du « terrorisme » selon la labellisation des autorités d’occupation. Dans un cas, des agents qui décédèrent en accomplissant des missions professionnelles plus ou moins routinisées ; dans l’autre, des agents en grève, insurgés contre une autorité considérée comme illégitime et semblant donc avoir rompu avec le cœur même de leur culture professionnelle, le « principe d’obéissance ». L’analyse des limites floues du périmètre du travail policier, des appropriations diverses de l’éthique et des valeurs d’un corps professionnel en apparence particulièrement consistant et soudé sont au centre de l’enquête historique de Christian Chevandier, historien reconnu du travail et des travailleurs1.

C’est avant tout au travers des dossiers de carrière de 152 agents morts au combat qu’il s’emploie à retracer les dynamiques professionnelles et les trajectoires individuelles ayant conduit à L’insurrection des policiers de Paris. L’essentiel de ces journées et de la complexité des parcours professionnels des policiers français sous Occupation étaient connus depuis les travaux de Jean-Marc Berlière2. De l’entrée dans la clandestinité des policiers résistants (8 août), au déclenchement d’une grève massivement suivie par leurs collègues (15 août), puis d’une insurrection armée (le 19 août) jusqu’au délicat maintien de l’ordre après la Libération de la capitale et, en particulier, pendant le célébrissime discours du général de Gaulle (25 août), Christian Chevandier affine la chronologie et propose un subtil portrait de groupe. Il excelle à dépeindre l’ambiance de ces quelque semaines et le soin apporté aux descriptions offre une plongée sensorielle dans le vécu des Parisiennes et des Parisiens (« comme lors de la Grande Guerre, Paris est devenu depuis l’été 1939 une ville très féminine » note-t-il p. 21) et de leurs gardiens de la paix.

L’approche empathique revendiquée par l’auteur est de ce point de vue une claire réussite. On pourra cependant regretter quelques raccourcis : « ces événements marqueront profondément, bien au-delà de Paris, l’histoire mondiale de la police » écrit-il p. 183. Bien sûr, les policiers morts au cours de ces journées ont été l’objet d’un fort investissement mémoriel de la part de la préfecture de police qui, chaque année, à l’occasion des commémorations, associe des délégations étrangères. Les touristes attentifs aux plaques commémoratives et aux noms des rues n’auront sans doute pas manqué de noter l’importance de ces policiers dans un mémorial de la Seconde guerre mondiale qui marque fortement l’espace parisien. La démonstration de l’ampleur de cette empreinte de l’insurrection des policiers parisiens au-delà des frontières hexagonales n’est cependant pas faite. Il convient ainsi de rappeler qu’en situation coloniale, des années 1920 aux années 1950, il n’était pas si rare que des policiers retournent leurs armes contre les autorités politiques légales3.

Toujours en rapport avec le caractère exceptionnel de cette insurrection – ce qu’elle est assurément dans l’histoire des polices françaises et par le nombre des victimes tués au combat –, Christian Chevandier fait le choix de l’analyser comme une « participation à la dernière révolution qu’a connue ville » (p. 415). Cette catégorisation mériterait d’être discutée, notamment dans ce qu’elle implique comme rapport à l’autorité : difficile en effet de savoir si pour tous les participants cette implication fut vécue sur le mode de la « transgression » (p. 416). En août 1944, les changements d’allégeance pouvaient aussi être des anticipations tactiques, sans compter qu’une partie des policiers – notamment les résistants dont Christian Chevandier offre de beaux portraits – pouvaient avoir vécu comme une transgression de leur éthique personnelle et de leur culture professionnelle, certaines des consignes et des tâches qui leur avaient été prescrites depuis l’été 1940. De même, participer à l’insurrection pouvait aussi être la mise en œuvre d’un devoir d’obéissance : les principaux instigateurs de ces journées, qui n’étaient d’ailleurs pas policiers, avaient endossé le rôle de chefs policiers sachant manier l’impératif ; c’est un « ordre de grèves » qui fut adressé : « les policiers qui n’obéiraient pas seront considérés comme des traîtres et des collaborateurs » (p. 58-59), certaines consignes étant même plus explicites. Christian Chevandier montre d’ailleurs parfaitement comment, au cours de ces journées, une partie des activités ne rompirent avec des routines professionnelles à la fois utiles pour combattre les Allemands et pour protéger celles et ceux des Parisiens qui n’étaient pas directement engagés dans les combats.

Quelle que fut la pluralité de sens que leur donnèrent les contemporains, l’importance politique de ces journées est indéniable : elles furent centrales pour préserver une relative continuité des institutions – en dépit d’une épuration plus importante à la préfecture de police que dans toute autre administration – et pour asseoir définitivement la légitimité de De Gaulle et du GPRF. En cela aussi, le mois d’août 1944 des policiers parisiens eut une longue postérité. C’est toute la réussite de Christian Chevandier de nous le faire revivre par le menu et en rendant un vibrant hommage aux professionnels de l’ordre qui moururent pour avoir contribué à le bouleverser les armes la main.

Emmanuel Blanchard.


1 Ses précédents livres portaient notamment sur les cheminots, les infirmières, les postiers, les employés des Pompes funèbres et déjà les policiers. Sont ainsi développées dans le présent ouvrage, une partie des analyses présentées dans Ch. Chevandier, Policiers dans la ville : une histoire des gardiens de la paix, Paris, Folio, 2012.

2 J.-M. Berlière, Policiers français sous l’Occupation, Paris, Perrin, 2009 (2001).

3 Voir notamment H. Faisant de Champchesnel, « Les gendarmeries syriennes et libanaises  : relais de la puissance mandataire ou instruments de l’indépendance des nouveaux États ? », in J.-N. Luc (dir.), Soldats de la loi. La gendarmerie au XXe siècle, Paris, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2010, p. 203-210.



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