Christian Chevandier (dir.), Origines sociales et géographiques des cheminots français, 2000-2001

par Pierre Judet  Du même auteur

Depuis longtemps, la littérature ferroviaire, et plus particulièrement certaines de ses figures emblématiques comme Louis Armand ou Henri Vincenot, a véhiculé l’idée d’une homogénéité de la corporation cheminote voire de l’existence d’une véritable « race » des hommes des chemins de fer. L’Association pour l’histoire des chemins de fer en France (AHICF) a décidé de partir de cette image communément admise et reproduite pour organiser ces deuxièmes rencontres de la Commission Histoire sociale des transports par le fer, autour du thème « Origines sociales et géographiques des cheminots français ». Accueillie par l’université de Paris I (Centre d’histoire sociale du XXe siècle), la journée du 4 avril 1999 devait tenter de répondre à une multitude d’interrogations : notamment qui étaient les cheminots du début du XXe siècle ? D’où venaient-ils ? Et surtout étaient-ils tous des fils d’employés du chemin de fer ? Aujourd’hui, l’AHICF nous propose de retrouver tous les actes de cette journée, dans le vingt-deuxième numéro de sa Revue d’histoire des chemins de fer paru en mai 2001. L’histoire de ces cheminots est abordée par une série de monographies couvrant des villes cheminotes de diverse importance, et de tous les réseaux. En effet, au départ de ce projet, Christian Chevandier a souhaité que les différents participants – étudiants, généalogistes ou historiens –, s’appuient sur le dénombrement de la population de 1911 afin de retrouver la population cheminote; et ensuite, cherchent la profession des parents de ces agents des chemins de fer dans les dossiers de l’état-civil, afin de percer leurs origines sociales et géographiques.

De cette volonté découle la présentation de la publication qui se décompose en trois parties. Tout d’abord, une mise au point est faite sur les sources, avec les méthodes et les pratiques d’exploitation, suivie d’une comparaison avec une étude menée à partir des dossiers de pensions des agents du Métropolitain. Vient, ensuite, la dizaine de monographies, prolongée par le commentaire de spécialistes, démographes, sociologues, historiens, afin d’approfondir le débat et de soulever de nouvelles interrogations. La démarche à plusieurs voix s’est révélée riche en enseignements, car d’Ermont-Eaubonne à Toulouse, de Conflans-Jarny à Lyon, en passant par Migennes, Trappes et bien d’autres sites ferroviaires encore, et à travers les différents réseaux de chemins de fer, l’Est, le Nord, le Midi, le PLM, le PO, nous découvrons la réalité complexe de la corporation.

Les chercheurs s’accordent sur plusieurs points. Les agents sont issus d’une immigration directe, arrivant du bassin régional, favorisée par le maillage et les ramifications de chaque réseau. La population est largement puisée dans le vivier rural, la campagne fournit les bras dont les compagnies ont besoin. Il convient, bien sûr, de nuancer ces tendances générales en fonction des sites ou des services des différentes compagnies. Plus surprenantes sont les conclusions qui portent sur l’hérédité professionnelle. Contrairement aux idées reçues, cette dernière est plutôt faible : entre 7 à 20 % des cheminots suivant les villes et les compagnies. Avant d’être des fils du rail, les employés des chemins de fer sont fils de la campagne ou de l’industrie. Globalement, si 1 cheminot sur 5 était fils de cheminot, 4 sur 5 ne l’étaient pas. Des cheminots mariés, le plus souvent, et qui ont un enfant. Les femmes d’agents ne travaillent pas dans le plus grand nombre de cas, d’où l’expression « faire la cheminote », retrouvée à Saint-Étienne, au quartier du Soleil noir. Finalement, la présence dans les chemins de fer ne s’avère être qu’un moment particulier de la vie des familles : peu de travailleurs du rail y ont des racines, et peu poussent leurs enfants à reproduire le modèle paternel. À n’en pas douter, ce vingt-deuxième numéro de la Revue d’histoire des chemins de fer est indispensable à qui veut comprendre la complexité et la diversité de la corporation et de la population cheminote. Par les nombreuses pistes de recherche qu’il soulève, on peut espérer qu’il permettra d’élargir les champs de connaissance de cette catégorie de travailleurs à l’ensemble du territoire et la totalité du XXe siècle. Quoi qu’il en soit, dès à présent il s’avère incontournable, car il renouvelle l’image que l’on pouvait avoir des agents des chemins de fer du début du XXe siècle.