Christian BOUGEARD. Les forces politiques en Bretagne. Notables, élus et militants (1914-1946).

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, 388 pages. « Histoire ».

par Aude Chamouard  Du même auteur

Les forces politiques en Bretagne.Christian Bougeard. Les forces politiques en Bretagne.: Notables, élus et militants (1914-1946). Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011,388 p. Après un ouvrage remarqué sur le socialisme en Bretagne paru en 2005 et de nombreux travaux sur la région, Christian Bougeard explore dans ce livre récent la Bretagne des années 1914 aux années 1950. L’ouvrage qu’il a dirigé sur le socialisme breton mettait en lumière l’implantation lente, mais devenue hégémonique, de la gauche socialiste dans la région. Celui-ci explore la période qui précède ce basculement et s’intéresse à un terroir rural et catholique face aux transformations engendrées par les deux guerres mondiales. Le professeur de l’Université de Bretagne occidentale se donne pour mission de briser certaines idées reçues sur la vie politique en Bretagne. Il explore les années d’intégration de la Bretagne à la vie politique nationale à travers la focale des élus, parfois devenus notables. Le lecteur appréciera la précision des parcours biographiques présentés et des événements de la vie politique locale. L’ouvrage aborde les forces politiques les unes après les autres en prenant toujours soin de marquer les spécificités des cinq départements bretons. Un chapitre conclusif s’intéresse à la question des réseaux et des facteurs de politisation.

Christian Bougeard suggère que la période 1914-1946 voit une nette redéfinition du clivage droite-gauche ainsi que des redéploiements internes à chaque camp. Il démontre aussi clairement que la Bretagne subit les contrecoups des grands événements nationaux, souvent déclencheurs de reconstitution des droites et des gauches. Si le Cartel des gauches unit les droites – des démocrates-chrétiens jusqu’aux royalistes –, le Front populaire joue un rôle identique de cristallisation des camps. La polarisation croissante de la Bretagne explique de plus les difficultés d’un centrisme qui peine à définir son identité. La normalisation de la vie politique bretonne reste néanmoins inachevée. L’auteur fait ressortir le décalage persistant entre scrutins locaux et nationaux durant tout l’entre-deux-guerres. Si la Bretagne envoie un nombre croissant de députés républicains, puis de gauche, au Palais-Bourbon, les villages et bourgs bretons demeurent l’apanage d’une droite aristocratique encore solidement installée dans ses bastions. Les élites traditionnelles dominent toujours la vie municipale et cantonale, ainsi que les conseils généraux dans lesquels la gauche peine à s’implanter. La gauche marxiste s’empare des grandes villes (Nantes et Brest) mais ne pénètre pas dans la Bretagne rurale, toujours ancrée dans le catholicisme traditionaliste. Il faut attendre la grande transformation des années 1950 pour voir le basculement à gauche des départements occidentaux et la constitution du bastion socialiste qu’est aujourd’hui la Bretagne.

Deux spécificités bretonnes apparaissent en creux de ce tableau de la vie politique bretonne : le catholicisme et le mouvement régionaliste. Quel rôle joue la foi dans la vie politique locale et en quoi est-elle un obstacle à la normalisation ? Une question à laquelle Christian Bougeard répond avec brio. Il démontre que le rôle social de l’Église catholique demeure intact. Elle joue un rôle mobilisateur de la vie communautaire locale par le moyen de nombreuses associations paroissiales, sportives et culturelles, mais aussi par le journal La Croix, média hégémonique dans une Bretagne encore peu réceptive à la radio. Paradoxalement, le poids du religieux ne s’accompagne pas de la naissance d’un parti catholique uni. En effet, des royalistes jusqu’aux démocrates-chrétiens, plusieurs tendances coexistent et se combattent. La démocratie-chrétienne ne devient une force organisée qu’à la fin des années 1940, après des années d’hésitations entre droite et gauche.

L’histoire du mouvement régionaliste est, de même, marquée par la désunion. Autonomistes contre indépendantistes, laïcs contre catholiques, radicaux contre royalistes, il est traversé par des querelles idéologiques nombreuses qui mènent à plusieurs scissions. Le contexte de la montée des périls pousse une minorité au sein du mouvement sur la voie de la fascisation : ainsi le Parti national breton bascule-t-il dans le collaborationnisme pendant la Seconde Guerre mondiale. La promesse faite par les Allemands d’un État breton indépendant ne voit cependant jamais le jour. Le thème régionaliste est intégralement discrédité dans l’après-guerre. La question des liens entre le régionalisme et les ligues d’extrême droite, peu abordée dans l’ouvrage, aurait pu être éclairante. La concurrence d’un mouvement régionaliste explique-t-elle la faible implantation de ces ligues ? De même, existe-t-il des liens entre ces mouvements et celui des Chemises vertes de Dorgères, très présentes en Bretagne ?

La Seconde Guerre mondiale accélère des évolutions amorcées dans les années 1930. Le radicalisme déjà en déclin s’effondre à l’aube des années 1950, au profit d’un parti socialiste SFIO qui récupère la clientèle laïque des radicaux et du MRP qui fait une percée fulgurante. La droite traditionaliste mise à l’honneur par le régime de Vichy est très affaiblie tandis que le parti communiste connaît ses premiers succès : autant d’évolutions qui se retrouvent dans de nombreuses régions de France.

À la lecture de cet ouvrage, la Bretagne semble en définitive connaître des évolutions similaires à celles de la France dans son ensemble, avec cependant un temps de retard. L’auteur conclut sur l’audience limitée des partis extrêmes dans les départements bretons. Loin d’être une terre royaliste et aristocratique, la région s’affirme au contraire comme une terre fidèle à la République. Ce livre intéressant propose une synthèse documentée et complète sur la vie politique en Bretagne de 1914 à 1946, qui sans nul fera date dans l’histoire régionale. Les spécificités de ce terreau n’apparaissent cependant qu’en creux et le lecteur reste parfois un peu sur sa faim sur les questions touchant au régionalisme, devenu un nationalisme, ou aux mouvements en marges de la vie politique comme le dorgérisme.

Aude Chamouard



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