Christian Bougeard, Les années 68 en Bretagne. Les mutations d’une société (1962-1981)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, 304 p.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLe cinquantenaire des événements de 1968 invite à des retraversées de toute nature qui interrogent ou réinterrogent la place du temps court de l’événement dans la plus longue durée, longue durée qui tout naturellement diffère en fonction des champs concernés. L’ouvrage que Christian Bougeard consacre à la Bretagne, dont il est un des historiens de renom, participe de ce genre éditorial.

Cet ouvrage revient sur les deux décennies qui ont vu la Bretagne caractérisée au début des années 1960 par le poids conservé de spécificités socio-économiques, mais également religieuses et culturelles, se normaliser, démographiquement au début des années 1960, politiquement au terme des années 1970 et à plus fort titre en 1981 à la faveur d’un processus de modernisation porté par une multiplicité de protagonistes, à l’origine de cette structure originale qu’a été le CELIB, mais dans lequel les pouvoirs publics ont été un acteur majeur. Non sans soulever, au fil des pages, la question des relations complexes que la deuxième gauche a entretenues avec l’État régulateur durant ces années. L’ouvrage souligne que l’ancrage dans une culture demeurée spécifique, marquée par le poids du catholicisme et des organisations et cadres qui en sont issus, a contribué à des circulations inédites participant à l’affirmation d’une commune volonté de « vivre et travailler au pays », par-delà l’existence de contradictions, à l’image de celles qui prévalaient au plan national.

Cet ouvrage se donne d’entrée de jeu pour une « synthèse d’une bibliographie déjà conséquente » qu’on doit aux historiens et géographes envers lesquels il dit sa dette, avec les avantages et les inconvénients du genre. Il constitue une excellente entrée en matière pour qui veut sa familiariser avec cette mutation qu’a connue la Bretagne entre le début des années 1960 et la victoire de François Mitterrand, en abordant la multiplicité des acteurs concernés, dans leur diversité sociale et politique, et parfois dans leurs spécificités (s’agissant du FLB). Il est en revanche naturellement moins inédit pour le lecteur familiarisé avec la bibliographie sur laquelle il prend appui. Encore convient-il d’ajouter immédiatement qu’il présente deux originalités qui font son intérêt.

Cette « synthèse historique régionale » s’attache à la multiplicité des acteurs dont certains sont aujourd’hui bien connus, quand d’autres ne l’étaient guère au-delà d’un public spécialisé (ainsi la Communion de Boquen ou le parti communiste breton).

Elle rend, en outre, accessibles au lecteur de précieux travaux de cartographie, mais plus encore se structure autour de quelque 300 illustrations – photographies, tracts, affiches – émanant de sources extrêmement variées, dont il convient de souligner la grande qualité de reproduction et qui, pour beaucoup, sont inédites ou rares. L’intérêt qu’on peut leur porter s’accroît s’il l’on se souvient qu’en mai-juin 68, la presse de province ou France-soir, s’agissant de la presse nationale, ont privilégié en Une jusqu’à l’exclusive les seuls événements parisiens, les événements locaux étant relégués en page intérieure, non sans contribuer à l’affirmation du mythe 68, par trop souvent confondu avec les barricades parisiennes et les pavés, et à sa résistance, là où la multiplicité et l’importance des études consacrées à ces événements devraient permettre de le réévaluer. Elles nous confrontent à d’autres images du mouvement, de ses acteurs, des répertoires d’action, des systèmes de représentation demeurés à tort marginalisés.

Et, du reste, quid de 68 dans cet ouvrage, dira-t-on ?

À l’orée d’une année qui risque de voir les publications se succéder à bon rythme, celle-ci présente l’intérêt de rappeler via le cas, il est vrai particulier, de la Bretagne, un certain nombre d’évidences qui sont encore loin de s’être imposées sans conteste.

La grève du lait qui s’organise en Bretagne en 1972 a été qualifiée par d’aucuns « de mai 68 des campagnes bretonne », en la désignant ainsi de facto comme un effet différé d’événements antérieurs et plus globaux. L’ouvrage est là pour nous rappeler qu’il convient d’inverser la perspective en se rappelant que la Bretagne est marquée par d’importants mouvements ouvriers, paysans et étudiants en 1966 et 1967, qui empruntent à des répertoires d’action inédits, dont les barricades et les occupations, en lui conférant un statut qu’on pourrait qualifier d’avant-garde au regard de la suite des événements. Ce qui autorise l’hypothèse d’une circulation des répertoires d’action de l’Ouest français au Quartier latin via l’extrême gauche. Ce constat contrevient aux mythes établis qui ont institué les barricades du Quartier latin en épicentre du mouvement en prenant appui, il est vrai, sur l’épaisseur d’une Histoire advenue durant des siècles à Paris.

La question des rapports entre étudiants et ouvriers, mouvement étudiant et grève ouvrière continue à traverser l’historiographie. L’ouvrage vient nous rappeler l’importance de cette troisième composante sociale que sont les agriculteurs et leurs organisations, avec ici un apport particulièrement remarquable de la photographie. Les travaux qu’Antoine Prost a consacrés aux manifestations du 6 février 1934 en province et l’étude que j’ai menée sur les manifestations de mai-juin 68 en province montraient qu’en ces deux circonstances les manifestations avaient été là plus unitaires qu’à Paris, où les stratégies nationales ont toujours pesé d’un poids plus lourd. L’ouvrage et ses photographies apportent également des exemples à l’appui en soulignant plus particulièrement la spécificité, l’importance mais aussi les limites du lien agriculteurs-salariés.

Les contemporains de mai-juin 68 furent foudroyés (ou heureusement surpris) par cet apparent paradoxe que fut l’élection d’une chambre introuvable avec le plus fort mouvement de grèves que la France ait jamais connu. L’exemple de la Bretagne nous plonge au cœur de la contradiction en montrant que cette région, qui fut l’un des berceaux de « l’insubordination ouvrière » (Xavier Vigna), et qui se caractérise pendant plus d’une décennie par des luttes longues, souvent ponctuées de violences et devenues pour nombre d’entre elles emblématiques, demeure jusqu’au tournant de 1981 marquée par un vote conservateur ou du moins de centre droit supérieur à la moyenne nationale.

Au total, un beau livre qui vient nous remettre en mémoire quelques idées dont il serait important de ne point se départir en cette année de commémoration.

Danielle Tartakowsky



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