Christèle Fraïssé, dir., L’homophobie et les expressions de l’ordre hétérosexiste

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011, 172 p.

par Natacha Chetcuti  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’ouvrage collectif dirigé par Christèle Fraïssé, en traitant des discriminations spécifiques que subissent les gays et les lesbiennes, s’inscrit dans la contemporanéité des débats publics, trois ans après sa publication en 2011. En France comme en Europe, les débats concernant l’accès aux droits des homosexuel-le-s en termes d’union civile et de filiation ont donné lieu à des affrontements politiques, qui ont fait ressurgir les thèmes classiques de la rhétorique homophobe des lois de la « nature » et, son corollaire, une altérité conçue seulement à partir de la différence des sexes. La publication de cette étude, qui s’attache à analyser les « lieux » de l’homophobie et les réflexions terminologiques de l’usage du terme « homophobie » dans les espaces académiques et politiques s’avère d’autant plus convaincante et stimulante. Rares sont les recherches consacrées à l’analyse de l’ensemble des positionnements critiques à l’égard de l’usage du terme homophobie, que ce soit dans sa traduction politique, pour signifier l’ensemble des discriminations que subissent les personnes homosexuelles, ou, sur un plan plus épistémologique, dans la critique d’un processus de banalisation ou de neutralisation qui réduit l’aversion de l’homosexualité à un simple problème psychologique. Par une mise en perspective historicisée, Christèle Fraïssé, coordonnatrice de l’ouvrage, rappelle dans son introduction les origines du terme d’homophobie : apparu sous la plume de psychologues dans le début des années 1970 pour exprimer d’abord la peur de l’homosexualité1, jusqu’à prendre un sens plus politique permettant de dénoncer la manière dont la société aborde l’homosexualité sur le mode de la ségrégation, allant jusqu’à la qualification de maladie mentale2.

Antérieurement à l’édition de ce recueil de textes, de nombreuses analyses ont montré le renversement de perspective qu’a rendu possible, et pensable, la réflexion sur la construction sociale et culturelle de l’hétérosexualité, dans la sphère publique et militante, par la diffusion du terme « homophobie »3  – processus qu’Eric Fassin a qualifié « d’inversion de la question homosexuelle »4. La remise en question du modèle unificateur de l’hétérosexualité a sans conteste permis un vrai retournement politique du traitement des discriminations depuis une vingtaine d’années en France, puisque c’est du côté de l’homophobie que se situerait désormais le nouveau comportement à contrôler, voire même à sanctionner. Ce processus de questionnement du « cela va de soi hétérosexuel » est à l’époque actuelle présent aussi bien dans les débats publics et médiatiques que dans les séries populaires à grande diffusion5. Cependant, peu de travaux se sont attachés à l’articulation entre psychologie et sociologie afin de produire une intelligibilité nouvelle des représentations sociales de l’homosexualité et de l’hétérosexisme, à partir de l’usage du terme d’homophobie et de l’examen des réactions suscitées par des événements politiques dont l’enjeu est de légitimer l’intégration de l’homosexualité dans la vie sociale et juridique de la société française.

En se situant dans le contexte de l’après PACS et des réactions d’hostilité provoquées par l’annonce de la célébration du mariage entre deux hommes par le maire de Bègles, Noël Mamère, en juin 2004, l’ouvrage s’organise autour de trois grandes thématiques.

La première traite des différents usages du terme d’homophobie et de sa constitution dans le champ des sciences humaines. Présentant les différentes conséquences de son utilisation, notamment dans le champ de la psychanalyse, Michèle Bompart-Porte montre comment la diffusion de ce terme permet de repenser non seulement la plasticité de la sexualité humaine, mais aussi la « sur-répression » qui s’attache aux modèles standardisés de la sexualité, notamment dans les cultures monothéistes, telle que la nôtre. Dans la continuité de ces analyses, la contribution de Maks Banens revient sur l’histoire de l’émergence de la notion d’homophobie aux États-Unis et dans l’ensemble du monde occidental. L’auteur engage une critique du recours unique au terme d’homophobie pour faire avancer le débat législatif, politique et médiatique, et la réflexion scientifique. Lequel a pour conséquence un mouvement de dépolitisation entamé depuis les années 1990. En revenant sur l’origine psychologique du terme, il déplore l’occultation de termes tels que « répression » et « sanction » pour parler des violences que subissent les homosexuel-le-s. Banens souligne ainsi les ambiguïtés de l’emploi de la notion d’homophobie dans son usage politique. L’homophobe, écrit-il « redevient un malade psychologique, ce qui le rend condamnable, peut-être pas aux yeux de la loi, mais certainement du point de vue de la morale et d’une certaine idée de santé psychologique. L’homosexuel susceptible de souffrir des actes et des paroles homophobes dans la vie quotidienne, obtient alors sa revanche sur le plan moral et psychologique. La définition de l’homophobie comme autre chose qu’une phobie permet ainsi une variété d’usages qui contribue probablement à son succès » (p. 29). Afin de dissocier ce qui relève du fait individuel et du fait social, et de clairement séparer ce qui est de l’ordre de la phobie et ce qui relève des rapports sociaux, Banens propose de relancer le débat par l’usage de termes distincts et spécifiques : on réservera alors le terme d’homophobie pour l’approche psychologique et on mobilisera le terme d’hétérosexisme pour renvoyer aux pratiques institutionnelles et discursives qui construisent et maintiennent l’hégémonie de l’hétérosexualité au profit de la domination masculine6. De même, si l’hétérosexualité s’impose toujours comme norme de référence de la sexualité, l’opposition hétérosexualité/homosexualité consolide l’organisation des pratiques sociales et de la théorisation des rapports entre sujets minoritaires et majoritaires. Pour traiter de cette question, Angela Coutinho reprend la critique des politiques d’identités homosexuelles, dans le contexte brésilien. Dans la mouvance de certains développements contemporains des écoles freudienne et lacanienne7, l’auteur réaffirme l’apport de la théorie queer dans le questionnement du dualisme catégoriel des sexualités.

La seconde thématique de l’ouvrage traite des constructions sociales produites par la société hétéronormative et de ses conséquences sur l’assignation aux normes de genres et de sexualités. Par l’analyse des discours des fiches d’appel d’une ligne de téléphonie sociale française, Rommel Mendès-Leite, dans une approche psycho-sociale, étudie les difficultés que rencontrent des jeunes hommes de 19 à 29 ans au moment de l’initiation à la sexualité et de la découverte de leur attirance envers des personnes de même sexe. La force des normes de la masculinité et de l’hétérosexualité comme modèle idéal du désir conduit à des confrontations douloureuses avec l’entourage pour accepter positivement l’homosexualité en devenir. Gabrielle Poeschil se penche sur l’imbrication entre sexisme et homophobie en confrontant les représentations actuelles et plus anciennes, au cours de l’histoire occidentale, des attitudes et positions adoptées à l’égard des femmes et des homosexuel-le-s dans les croyances populaires, étatiques et religieuses (notamment de l’Église catholique). L’auteur montre, en prenant appui sur des données quantitatives, qu’au delà des avancées égalitaires, plus le degré de religiosité est fort, plus les unions homosexuelles sont désapprouvées. La variable du sexe joue également en faveur d’une plus grande « tolérance » des femmes, à l’égard des unions de même sexe. Elle identifie, en outre, une corrélation entre la croyance à la différence entre les sexes conçue comme naturelle et l’expression d’attitudes homophobes. Le constat dressé par Poeschil, va dans le sens de ce que l’on peut observer de nos jours dans les prises de position de certains courants de l’Église catholique après le vote de la loi Taubira instaurant le mariage pour tous en 2013 et les questions de filiation soulevées par les revendications de légalisation de la procréation médicalement assistée en France. Celles-ci contribuent à un discours allant à l’encontre des opinions majoritaires et des politiques publiques se prononçant en faveur d’une plus grande égalité des droits civils et reproductifs pour les gays et les lesbiennes. L’auteur fait observer que, dans la mesure « où la croyance dans l’existence de différences naturelles entre les sexes co-varie également avec le degré de religiosité et constitue, de ce fait, le plus fort prédicteur des attitudes homophobes » (p. 84), elle peut être considérée comme un puissant mythe de l’ordre social hétérosexuel et concourt à la justification des inégalités entre les femmes et les hommes. La contribution de Dorra Ben Alaya complète la cartographie de la déconstruction des évidences partagées par une analyse de la conception musulmane de l’homosexualité masculine et des normes de genre. Son étude a été menée, en 2007, auprès d’étudiants de l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis (Tunisie). Par une typologie construite à partir des valeurs d’adhésion au religieux, à l’humanisme et de l’analyse des différents rapports à la croyance, Ben Alya met en évidence une représentation sociale plutôt stigmatisante de « l’homme homosexuel », présente dans la majorité de son corpus. L’auteur constate, toutefois, qu’il existe des formes plurielles de discours sur le rejet ou la bienveillance à l’égard des homosexuels. Ces valeurs sont dépendantes et déterminées par la référence religieuse et la définition de l’humain des enquêté-e-s. Ainsi le regard porté sur l’homosexualité masculine occupe un spectre qui va de l’aberration, voire d’une rébellion contre le divin, à la maladie dont l’individu concerné ne serait pas acteur : dans ce dernier cas, celui-ci est déclaré irresponsable de ses pulsions, puisqu’il serait victime de sa « pathologie ».

À l’appui d’un travail approfondi des courriers reçu par l’élu d’Europe-Écologie les Verts de la ville de Bègles à l’occasion de la célébration du premier mariage homosexuel en France, la troisième thématique du livre analyse les divers modes argumentatifs développés par les différents locuteurs, ancrés dans la religion, l’insulte ou la définition du mariage. L’objectif central de ce chapitre est de montrer comment le préjugé homophobe se fixe dans la société française face à un événement invitant à la reconnaissance sociale de l’homosexualité. Les 2000 messages arrivés à la mairie de Bègles font ressortir, dans 69% des cas (plus des deux tiers des courriers) des avis défavorables, exprimant l’inconfort ou le dégoût face à l’annonce de cet événement. Les discours les mieux argumentés justifient, aux yeux du scripteur, le non sens de l’acte. Ces résultats sont à replacer dans le contexte de l’époque, où selon un sondage IPSOS de 2004, 38% des Français se disent opposés au « droit des homosexuels de se marier », contre 57% d’opinions favorables. Ce qui est frappant dans le principal résultat mis en avant par l’examen de ces courriers – et qui n’est pas sans lien avec la présente transformation des notions de couple, ou de famille –, c’est que les auteurs de ces courriers fondent leurs opinions, favorables ou défavorables au mariage homosexuel, sur les « mêmes idées du sens commun comme la loi naturelle – donc non négociable – de la différence des sexes » (p. 15). L’examen sémantique des contenus du corpus présenté par Estelle Masson et Christèle Fraïssé montre ainsi que la rhétorique homophobe s’appuie sur la dénonciation de la supposée transgression des lois de ladite nature, renvoyant pour les locuteurs à celle des lois de la société : « La différence naturelle des sexes qui est en cause dans les courriers est présentée comme ce qui, par l’intermédiaire de la reproduction biologique, réalise la reproduction sociale. Les scripteurs proposent ainsi une altérité fondamentalement sexuée, genrée, qui les amène à envisager les dérives potentielles du mariage qui ne respecte pas cette différence dans ce qu’elle a d’essentiel, transmuant la question sociale en question éthique, morale et religieuse » (p. 133). Ces raisonnements s’appuient en outre, sur les mêmes stratégies discursives que celles qui organisent le débat actuel chez les opposants à la réforme du mariage et au procédé d’assistance médicale à la procréation, lesquelles convoquent des disciplines comme l’anthropologie, la psychologie ou la psychanalyse pour fonder leur argumentation autour des notions de culture et contre-culture. La conséquence de ces discours, selon Estelle Masson et Christèle Fraïssé, est d’enfermer la parole du sujet « homosexuel » dans une position infériorisée, et de concourir ainsi à un processus de dépossession de la parole singulière, et donc de la capacité d’être acteur à part entière dans la société française. Là réside l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage qui est de proposer une analyse socio-historique de la rhétorique homophobe, laquelle devient de fait un outil de compréhension des controverses de notre temps. On pourrait néanmoins exprimer un léger regret, celui de la relative absence d’études sur le lesbianisme, pour autant que ce dernier se confronte à l’ordre hétérosexiste et à ses expressions.


Natacha Chetcuti


1. K. SMITH, , « Homophobia : A Tentative Personality Profile », Psychological Reports, 1971, p. 109-1094.
2. G. WEINBERG, Society and the Healthy Homosexual, New York, St Martin’s Press, 1972.
3. D. BORILLO, L’homophobie, Paris, PUF, 2001. ; L.-G. TIN., L’invention de la culture hétérosexuelle, Paris, Autrement, 2008 ; J. NED KATZ, L’invention de l’hétérosexualité, Paris, EPEL, 2001 ; B. PERREAU, dir., Le choix de l’homosexualité, Paris, EPEL, 2007.
4. E. FASSIN, L’inversion de la question homosexuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2008.
5. S. ARC et N. CHETCUTI, « La série télévisée Plus belle la vie : chronique d’une utopie intégratrice du métissage des sexualités », Miroir/Miroirs. Revue des corps contemporains, n°4, à paraître.
6. N. CHETCUTI, Se dire lesbienne, vie de couple, sexualité et représentation de soi, Paris, Payot, 2013 (1ère éd. : 2010).
7. J. SAEZ, Théorie queer et psychanalyse, Paris, EPEL, 2005.


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