Charles SOULIÉ (dir.) Un mythe à détruire ? Origines et destin du Centre universitaire expérimental de Vincennes, préface de Christophe CHARLE. (1) Jacques GIRAULT, Jean-Claude LESCURE, Loïc VADELORGE (dir.) Paris XIII, histoire d’une université en banlieue (1970-2010), préface de Jean-Loup SALZMANN (2)

(1) Paris, Presses universitaires de Vincennes, 2012, 483 pages. (2) Paris, Berg international éditeurs, 2012, 303 pages.

par Antoine Prost   Du même auteur

Voici deux volumes de grand format sur papier glacé, consacrés tous deux à l’histoire d’universités de la périphérie parisienne, nées dans la tourmente de 1968. Ils n’en font que mieux ressortir la rareté des travaux sur les universités du centre de Paris, comme si celles-ci, rassurées sur leur position par leur ancienneté, ne voyaient pas l’intérêt d’étudier leur passé récent. Cela dit, en dehors de leur simultanéité éditoriale, et du fait que leurs auteurs appartiennent aux universités qu’ils étudient, ils sont très différents.

Un mythe à détruire ?Charles Soulié. Un mythe à détruire ?: Origines et destin du Centre universitaire expérimental de Vincennes Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2012, 488 p. 
Charles Soulié et ses collaborateurs, sociologues pour la plupart, traitent des débuts du Centre universitaire expérimental de Vincennes (CUEV), jusqu’à sa réimplantation à Saint-Denis en 1980. Ils exploitent des archives abondantes et de nombreux témoignages. Les premiers chapitres explorent la recomposition des facultés et disciplines avant 1968. Dans les facultés des lettres, dominées par la formation des professeurs – en 1966, 86% de leurs diplômés travaillaient dans l’enseignement quatre ans après leur diplôme le plus élevé –, les disciplines nouvelles s’émancipent progressivement ; la réforme de 1966, en spécialisant les cursus, a renforcé les départements disciplinaires. La pédagogie évolue, avec par exemple l’invention des partiels à Nanterre, sous la pression des étudiants. L’UNEF demande en 1964 un recours systématique aux polycopiés, des classes d’application, des groupes de travail, le contrôle progressif et continu des connaissances.

Le ministère voit dans la surpopulation étudiante une cause majeure des événements de 1968. D’où sa décision de créer dès la rentrée le CUEV, mais aussi deux autres centres, celui de Dauphine et celui d’Antony, qui n’aboutira pas. Il veut que ce soient des centres novateurs, interdisciplinaires, pratiquant le travail en petits groupes et le contrôle continu. Conçu pour sept mille étudiants, le CUEV est présenté comme une institution ouverte aux non-bacheliers, de 8 h. à minuit toute l’année. Mais il s’agit aussi d’éloigner les agitateurs du Quartier latin et de créer « une sorte d’abcès de fixation pour le gauchisme militant » (p. 77).

La mise en place se déroule sur deux scènes. Pour aller vite, la construction est menée au mépris de tous les règlements. Le constructeur, Paul Chaslin, accepte le 9 août de construire, selon un procédé industriel, 30 000 m² pour le 16 novembre. La commission consultative des marchés donne son avis le 10 octobre. Au bout de quatorze semaines de travail sans un jour de congé, le CUEV ouvre le 11 décembre. J’ajoute, car il me l’a dit, que Chaslin a fait faillite et a été ruiné parce que le ministre des Finances a refusé de payer ces travaux. L’autre scène est celle de la définition du projet d’enseignement par une équipe de fondateurs aussi jeunes que brillants (B. Cassen, H. Cixous, J. Gattegno, G. Deleuze, J. Derrida, T. Todorov, M. Foucault, etc.), avec deux garants académiques, R. Las Vergnas et J.-B. Duroselle, qui fait adopter le terme d’unité de valeur, de préférence à crédit, pour éviter le reproche de copier les Américains. Le projet prend forme, avec une double dé-hiérarchisation des rapports entre enseignants et entre enseignants et étudiants, une imprécise rénovation pédagogique et une centration sur le contemporain.

Le recrutement des premiers enseignants suit une procédure non moins exceptionnelle. Un noyau recruteur de trente-neuf personnes valide une cooptation faite dans l’urgence et l’improvisation. Dans l’ignorance du nombre d’étudiants qui s’inscriraient dans chaque discipline, la répartition des postes entre elles était arbitraire. 240 postes sont publiés au BO du 3 octobre, avec un délai de candidature de quinze jours. Les propositions sont faites le 28 novembre. Il n’y a guère eu plus de candidats que de postes. Les réseaux d’interconnaissance, notamment normalien et militant, ont parfois joué un rôle décisif pour compléter les listes. Les recrutements se sont effectués sur la base d’un certain modernisme, d’une dé-hiérarchisation et d’une orientation politique à gauche, avec un tiers de communistes et un tiers de gauchistes. D’où un corps enseignant politisé, jeune (moins de 36 ans en moyenne), avec un tiers de femmes et 12% de normaliens. 30% viennent de la Sorbonne, mais la majorité n’a jamais enseigné en faculté.

Arrivent alors les étudiants, qui jusque-là étaient en dehors du processus. « On a été emportés par une situation qu’on ne prévoyait pas » (J. Rancière, p. 161). En décembre, ils sont moins de trois mille, mais leur nombre augmente rapidement et leur pression fait évoluer l’enseignement, à la fois dans son contenu et dans son style. Trois chapitres de Charles Soulié analysent l’irruption de la dynamique étudiante, la politisation des questions pédagogiques et la modernisation voulue des humanités.

On ne peut s’attarder ici sur les trois chapitres plus sociologiques qui étudient le cas de trois départements : l’anglais, la sociologie et l’économie. Ces monographies disciplinaires sont passionnantes. Elles étaient indispensables, la départementalisation du CUEV ayant été au cœur de son fonctionnement. En analysant la composition du corps enseignant, le recrutement des étudiants et les contenus enseignés, les auteurs replacent la modernité vincennoise dans le champ des disciplines pour en faire ressortir l’originalité. L’anglais se structure en trois pôles, du plus classique, centré sur la littérature anglaise, au plus novateur, linguistique, avec à mi-chemin un champ plus hétérogène, autour de la civilisation britannique ou américaine et de la littérature américaine. La discussion des diverses facettes du marxisme domine initialement la sociologie vincennoise et son public masculin, très politisé et très cosmopolite, rend difficile l’introduction des méthodes d’enquête et le recours aux statistiques. Le cursus initial vole en éclats si bien qu’aucune UV n’est obligatoire. L’économie enfin se focalise sur les problèmes du développement et de l’impérialisme. Les agrégés d’économie n’ont pas voulu venir au CUEV, et il faut attendre 1976 pour que le département demande l’habilitation de ses diplômes.

C. Soulié souligne les particularités du CUEV, et notamment de son public. La part importante des non-bacheliers tout d’abord : 46% en 1971-72 et 35% encore en 1973-74 (p. 187). C’est un point crucial, et Vincennes résiste à toutes les pressions ministérielles pour la réduire. La proportion des étudiants étrangers, ensuite, qui culmine au-dessus de 45% en 1976-78, se réduit et tombe en dessous du quart au tournant du siècle, pour remonter à 40% en 2005-06. Le chapitre qui leur est consacré montre la diversité et l’évolution de ce recrutement qui fait de Paris-VIII l’université la plus cosmopolite de France.

Ce compte rendu, malgré sa longueur, ne rend pas pleine justice à l’ouvrage. Comme l’écrit C. Charle dans sa préface, c’est « la première histoire sociale scientifique d’une institution d’enseignement supérieur hors normes ». Les péripéties politico-administratives sont traitées de façon cursive, et l’opposition entre participationnistes et anti-participationnistes, toujours rappelée, n’est guère analysée. En revanche la réalité sociale des enseignants et des étudiants est particulièrement fouillée, grâce à quarante tableaux admirablement présentés et commentés. Une moisson de chiffres significatifs permet des comparaisons éclairantes entre le CUEV et l’ensemble académique et disciplinaire. Un seul regret : le manque d’index, qui rend difficilement accessible l’une des richesses du livre, ses anecdotes révélatrices des positions des diverses figures enseignantes et ses galeries de portraits en encadrés. Ils font de cette sociologie historique un modèle difficile à imiter.

Paris XIII. Histoire d’une université en banlieue (1970-2010)Jacques Girault. Paris XIII. Histoire d’une université en banlieue (1970-2010) Paris,Berg International, 2012,303 p. 
Si Vincennes était déjà connue, rien n’avait encore été écrit sur Paris-XIII. L’ouvrage de J. Girault, J.-C. Lescure et L. Vadelorge comble une lacune. Préfacé par le président de l’Université, il réunit des exposés notamment d’historiens et de géographes et des textes d’acteurs, suscités par la commémoration du quarantième anniversaire de l’établissement. C’est un travail d’histoire en même temps que de mémoire, qui n’hésite pas à plonger dans les archives mais crée aussi de nouvelles traces des acteurs et des lieux, grâce à des témoignages et à de nombreuses photographies. Il n’en trouve pas moins son unité dans une problématique que le titre tranche peut-être de façon trop volontariste : une université en banlieue ? Ou une université de banlieue ?

En fait, Paris-XIII est l’une et l’autre. Par son recrutement et son origine, c’est une université de banlieue. Elle n’est pas née de 1968 comme le CUEV, car le projet remonte au début des années 1960. Il fut question de créer une ville universitaire, puis une université des sciences et des techniques. Mais l’indécision de l’État entraîna l’avortement de ces projets et l’université est née finalement en 1970 du regroupement d’un centre de santé, médecine et biologie humaine implanté à côté de l’hôpital Avicenne de Bobigny à la rentrée 1968, d’un centre scientifique ouvert à Saint-Denis à la rentrée 1969, de trois IUT (Saint-Denis, Argenteuil et Villetaneuse) et du Centre littéraire et juridique construit en 1970, qui accueille ses premiers étudiants en janvier 1971. D’où une structure administrative éclatée, qui s’est centralisée progressivement. À cette dispersion, qu’aggrave le manque de liaison directe entre sites, s’ajoute l’enclavement du campus principal de Villetaneuse, seul grand campus de la région parisienne à n’être raccordé à aucune infrastructure de transport, ce qui en fait un équipement de proximité dont plusieurs cartes montrent l’emprise. Un plan du campus et de son environnement aurait été utile pour rendre directement perceptible ces handicaps. L’action des collectivités locales compte à partir du moment où elles constituent une structure d’aménagement : Plaine commune. Le désenclavement annoncé pour 2014 devrait couronner leurs efforts.

Les dirigeants de Paris XIII ne se sont pas résignés à ce statut et ils ont développé des centres de recherche et des formations innovantes pour devenir une grande université en banlieue. Les contributions rassemblées mettent en valeur l’originalité et la réputation des diverses formations. Elles soulignent la constitution d’identités fortes dans l’ensemble des personnels, enseignants, étudiants et BIATOSS et elles l’expliquent par la sociabilité d’une sorte d’isolat et par les luttes engagées pour arracher les moyens indispensables. Dans un environnement communiste, cette université de gauche a été à la pointe de la contestation de 1986, ce que l’ouvrage rappelle opportunément. C’est enfin une université sportive, avec une organisation qui combine compétition et pratique par tous.

Au total, l’histoire de Paris-XIII n’apparaît pas moins atypique que celle de Paris-VIII, bien que d’une façon très différente. Ces deux ouvrages invitent à se défier des généralisations prématurées : chaque université a son histoire. Celle de l’université d’Orléans, de 1958 à 1976, que j’ai esquissée par ailleurs[1], est encore une autre histoire. Pour comprendre comment la politique nationale s’articule avec le foisonnement d’initiatives que révèlent ces monographies, et qui sont la vie même des universités, d’autres études de cas sont nécessaires. C’est un chantier prometteur.


Antoine Prost.


[1] A. Prost, « La renaissance de l’université d’Orléans, 1958-1976 », Bulletin de la société archéologique et historique de l’Orléanais, numéro spécial 700e anniversaire de l’université d’Orléans, t. xviii, n°150, octobre 2006, p. 69-92.


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