Charles Mercier, Autonomie, autonomies. René Rémond et la politique universitaire aux lendemains de mai 1968.

Paris, Publications de la Sorbonne, 2015, 283 p.

par Christelle Dormoy-Rajramanan  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Dans cet ouvrage issu de sa thèse d’histoire, Charles Mercier met en lumière l’implication de René Rémond (1918-2007) dans la politique universitaire post-68. La période étudiée correspond à celle du mandat du premier président de Paris X-Nanterre, de février 1971 à février 1976, et couvre ainsi l’action de quatre ministres et secrétaires d’État successifs : Olivier Guichard, Joseph Fontanet, Jean-Pierre Soisson et Alice Saunier-Séité. La perspective de l’auteur se veut à la fois biographique, visant à éclairer cet aspect de la carrière de son « héros » – à qui sont reconnus des « traits de personnalité hors du commun » (p. 248) -, et relevant de l’histoire politique. Il s’appuie, pour ce faire, sur des matériaux archivistiques très riches1 à partir desquels sont retracées l’élaboration de la politique universitaire et sa réception par les principaux intéressés, sous le prisme du rôle qu’y a joué R. Rémond.

Ce dernier, normalien-agrégé, docteur en histoire depuis 1959 avec « une thèse, consacrée à l’image des États-Unis dans l’opinion publique française durant le premier XIXe siècle » (p. 38) est alors professeur d’histoire contemporaine à Nanterre depuis 1965, ainsi qu’à « Sciences Po », mais aussi président du Centre catholique des intellectuels français (CCIF) et membre du Comité des programmes de la télévision. C’est aussi un contributeur régulier au Figaro. Il fait plus largement l’objet de « nombreuses sollicitations médiatiques […] depuis la parution en 1954 de son livre La droite en France » (p. 38-39). Au lendemain de « 68 », il prend peu à peu en main le département d’histoire de Nanterre, acquis à une gouvernance paritaire entre enseignants de différents statuts et étudiants, alliée toutefois à la pratique du « vote à bulletin secret et non à main levée ». Cette expérience du compromis n’est pas étrangère à sa désignation comme coprésident, en janvier 1969, « de la commission chargée d’organiser la première consultation universitaire ouverte aux étudiants » (p. 39). En avril, il est choisi comme premier assesseur par Paul Ricœur, président du conseil transitoire de l’université, et lui succède suite à sa démission onze mois plus tard. Il est finalement élu Président de la désormais université de Paris-X Nanterre en février 1971, « par une coalition allant des communistes aux modérés » (p. 40). C’est au même moment qu’est créée la Conférence des présidents d’université (CPU) par O. Guichard, dans le but de contrebalancer le Conseil national de l’Enseignement supérieur et de la recherche (CNESER) mis en place par la loi d’orientation de novembre 1968. R. Rémond devient alors l’un des quatre membres parisiens de la commission permanente de la CPU et est « élu dès mai 1971 à la tête de la commission la plus sensible, celle de la pédagogie et de la formation permanente », « qui examine les problèmes relatifs aux diplômes, aux filières, aux débouchés, à l’organisation pédagogique et à la formation permanente » (p. 47). Sa proximité des espaces d’élaboration de la politique universitaire repose en outre sur des amitiés tissées à « Sciences Po », notamment avec Jean Sirinelli, directeur des enseignements supérieurs de l’été 1968 à mai 1972.

Au cours de cette première période post-68, le président de Paris-X n’est toutefois, nous dit l’auteur, « qu’un acteur parmi d’autres du cœur décisionnel universitaire » (p. 79). À l’arrivée de J. Fontanet au Ministère de l’Éducation nationale, ce rôle s’accroît, notamment en raison de l’amitié qui lie les deux hommes, tous deux anciens militants d’Action catholique – R. Rémond est, en outre, proche du Mouvement républicain populaire (MRP) sans toutefois avoir jamais adhéré. Le Président de l’université de Nanterre est, de plus, élu à la 3e vice-présidence de la CPU en septembre 1973. Il est donc un acteur important de la réforme instaurant le DEUG et qui oppose le ministère et la CPU au CNESER et aux syndicats enseignants et étudiants réformistes et de gauche. Selon l’auteur, il aurait contribué à faire tomber les résistances en conseillant au ministre d’apporter certaines garanties que lui-même avait mises en œuvre à Nanterre avec succès. Le comportement parfois ambivalent des universitaires, pris dans des injonctions contradictoires est aussi en cause (p. 106-107). Les universitaires sont d’ailleurs loin d’être unanimes, y compris au sein de la CPU. À l’occasion de la réforme du second cycle en 1973 et concernant l’alternative entre diplômes nationaux et diplômes d’université : « Le débat qui s’ouvre montre des divergences entre présidents : ceux des petites universités craignent davantage la concurrence que ceux des grandes ; ceux qui sont à la tête d’universités à dominante juridique ou scientifique, dont les diplômes ont une bonne image de marque, semblent davantage favorables à conserver une réglementation nationale, gage d’une certaine qualité, que ceux qui dirigent une université à dominante littéraire. » (p. 116). C’est finalement la réglementation nationale qui l’emporte. Sur le dossier de la formation des maîtres, R. Rémond fait partie du comité des onze personnalités, choisies par Joseph Fontanet « en raison de leur qualité d’indépendance et d’objectivité », chargé d’organiser le colloque » dédié – avec Raymond Aron notamment (p. 124). Toutefois le projet cher à J. Fontanet et à R. Rémond de la prise en charge par l’université de la formation de l’ensemble des enseignants de tous les degrés est enterré après l’élection de V. Giscard d’Estaing, en 1974. Celui-ci crée un secrétariat d’État aux universités confié à J.-P. Soisson, dont R. Rémond devient un « conseiller occulte » (p. 156). Si les deux hommes sont favorables à la formation universitaire (scientifique et pédagogique) des maîtres ainsi qu’à l’autonomie des universités, ils devront faire face à des résistances notamment de la part du ministre de l’Éducation nationale, R. Haby, et des recteurs qui y voient une perte de leur pouvoir.

Ainsi, malgré la multipositionnalité de R. Rémond, qui accède à la première vice-présidence de la CPU en septembre 1974, et ses réseaux étendus – « Rémond est aussi très proche de Jean-Louis Quermonne qui vient d’entrer au cabinet de Soisson et qui est chargé d’alimenter les projets sur l’autonomie » (p. 159) – , y compris dans les médias – outre ses liens avec Le Figaro, « il cherche à améliorer les contacts de la CPU avec les journalistes en tenant une conférence de presse à l’issue de chacune des réunions et, dans les grandes occasions, en les invitant à déjeuner » (p. 171) –, ses vues ne l’emporteront pas toujours. Il est par exemple impuissant face à la décision du changement des règles électorales universitaires favorable à l’élection « en force des enseignants proches du Syndicat autonome » (p. 213) et le dossier de la formation des maîtres n’aboutira pas non plus.

Le hiatus entre les positions défendues par R. Rémond et les décisions politiques arrêtées s’accroît sous le magistère d’Alice Saunier-Séité qui prend le parti des recteurs, corps dont elle est issue, contre celui des universitaires et de la CPU. Sa réforme du second cycle, en janvier 1976, déclenche une mobilisation importante et croissante. La Secrétaire d’État aux universités l’emporte par la force en réduisant le rythme des séances de la CPU et en mettant sur pied la conférence des recteurs pour lui faire contre-poids, « Saunier-Séité va jusqu’à proposer d’instaurer au profit du ministère le pouvoir de révocation et de dissolution » des conseils d’université et d’UER et leurs présidents (p. 238) – entraînant notamment la démission de Jean-Louis Quermonne, en juillet 1976, de son poste de directeur des enseignements supérieurs.

Le travail de Ch. Mercier a le grand mérite de dresser, au moins par touches, une sorte de fresque historique de la politique universitaire post-68 et de mettre en lumière les points de tension, voire d’achoppement, entre nombre de ses différents acteurs. L’auteur insiste, en outre, à raison sur l’importance de la période étudiée pour l’histoire de la politique universitaire, la considérant comme fondatrice d’un cycle qui aurait toujours cours (p. 217).

On lui sait gré de percevoir des continuités quand certains ont tendance à ne voir que les ruptures. Pour certains sujets toutefois, on note malgré tout un relatif manque de mise en perspective historique, comme c’est le cas concernant les débats relatifs à la réforme de la formation des maîtres et à l’autonomie des universités que l’auteur date des années 1970 alors qu’ils remontent au moins aux années 1960, comme l’illustrent les prises de position ayant eu cours lors des colloques de l’Association d’étude pour l’expansion de la recherche scientifique de 1966 et 1968. On regrette aussi le prisme mono-biographique qui, nous semble-t-il, déforme les configurations étudiées en ayant tendance à surestimer le poids de René Rémond. Pour mieux l’apprécier, il aurait fallu l’analyser relativement aux contributions des autres parties prenantes de la politique scolaire (universitaires, étudiants, leurs syndicats …), chantier certes très difficile par son ampleur. Les archives dépouillées de la CPU auraient toutefois sans doute pu conduire à une étude moins « René-Rémond-centrée » des prises de position de ses membres – qui passent de 65 à au moins 74 sur la période étudiée.

Pour finir, si ce travail illustre différentes modalités auxquelles le principe de l’autonomie des universités, initialement instaurée par la loi Faure, ouvrait les possibles, le résumé des options concurrentes donné en conclusion nous paraît restrictif : « Il y a en réalité des autonomies : celle des auto-gestionnaires, qui rêvent d’une université construite démocratiquement par ses personnels et ses usagers dans une finalité antiautoritaire qui poursuivrait les combats de 1968 ; celle des libéraux, qui souhaitent voir émerger des établissements concurrentiels connectés aux besoins de l’économie et régulés par le marché et non plus par l’État » (p. 246).


Christelle Dormoy-Rajramanan
  1. Archives ministérielles (direction des enseignements supérieurs et des cabinets), archives présidentielles (des conseillers à l’éducation des présidents de la République), archives de la Conférence des présidents d’université (« fondamentale ; elle permet de saisir les processus décisionnels et les interventions des différents acteurs grâce aux procès-verbaux des séances plénières (et parfois des différentes commissions) »p. 13), archives personnelles de René Rémond (département des manuscrits de la BNF), avec correspondances et journaux de bord, procès-verbaux des instances de l’université Paris X-Nanterre aux archives départementales des Hauts-de-Seine, écrits de René Rémond, témoignages publiés des autres acteurs de la politique universitaire sur la période d’étude, rubrique « enseignement supérieur » du Monde sur la période, INA (52 émissions de radio et 38 émissions de télévision avec René Rémond dont 27 relatives à la politique universitaire), témoignages oraux (dont celui de René Rémond récolté par le SHS de l’INRP ; ceux des conseillers en charge de l’éducation récoltés par l’association Georges Pompidou).


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