Cécile Cuny, Changement urbain et démocratie participative à Berlin. Ethnographie du grand ensemble de Marzahn

Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2014, 340 p.

par Thomas Chevallier  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageDans ce livre issu de sa thèse, Cécile Cuny montre que l’approche ethnographique permet de dépasser les frontières disciplinaires pour aborder la complexité des rapports entre les dimensions personnelle, sociale, urbaine et politique. Elle étudie les rapports sociaux et les rapports au politique sur un territoire urbain, l’arrondissement de Marzahn à Berlin, largement dominé par un grand ensemble construit à partir du début des années 1980, à l’époque de la RDA. Des problématiques spécifiques à la sociologie urbaine interviennent dans les deux premières parties pour montrer les effets de la morphologie urbaine et de la politique de logement sur les rapports sociaux des habitants au quartier et à la ville. Ce qui permet ensuite d’aborder des problématiques liées à la sociologie politique.

Dans la première partie, l’auteure revient sur l’héritage socialiste qui instituait déjà un type de ségrégation socio-spatiale, différent de celui observable à la même époque dans les villes ouest-allemandes. À Marzahn, les logements sont attribués en priorité à l’Intelligenz, classe moyenne intellectuelle, et aux ouvriers qualifiés, alors que les classes populaires peu qualifiées sont concentrées dans les quartiers anciens dégradés du centre urbain de Berlin-Est et dans d’autres périphéries. Dans les années 1980, les grands ensembles sont en effet appelés à devenir un élément important de l’avènement du « socialisme réellement existant ». Au fur et à mesure du processus de construction du grand ensemble, du sud au nord, les critères d’attribution des logements changent, ciblant des ménages plus jeunes et moins bien dotés, si bien que le nord du quartier regroupe à la fin des années 1980 des catégories plus populaires. Ces disparités deviennent de plus en plus visibles à travers les épreuves de désindustrialisation et de périurbanisation des années 1990.

L’auteure montre que le processus de relégation n’intervient pas directement à la réunification et que Marzahn apparait d’abord plutôt préservé des premiers mouvements migratoires et des processus de transformation sociale. Mais l’image médiatique des grands ensemble est dévalorisée, tandis que le logement pavillonaire est favorisé par des mesures fiscales et une offre à bas prix. C’est le processus de privatisation des logements qui accélère le changement social dans le grand ensemble avec la privatisation et la fusion des sociétés immobilières gérant le parc en deux bailleurs, rapidement lourdement endettés par le prix de l’opération, le coût de la rénovation des logements et la baisse des subventions fédérales après 1995. Certains bâtiments sont transformés en logements sociaux et les nouveaux bailleurs ayant acquis des logements à Marzahn se spécialisent en « bailleurs de pauvres », favorisant une fragmentation socio-spatiale à l’échelle des ilôts. L’auteure fait le lien avec les configurations qu’ont créées certaines opérations de l’Agence nationale de la rénovation urbaines en France (p. 89). En outre, les classes d’habitants les mieux dotées, arrivées à l’époque de la RDA, ont connu après la réunification des trajectoires déclinantes, tombant dans le chômage de longue durée et voyant disparaître les sociabilités de voisinage issues de la période socialiste.

La deuxième partie du livre porte plus spécifiquement sur le quartier de Marzahn nord, en mobilisant les outils d’une sociologie urbaine plus critique appuyée sur l’enquête de terrain et des analyses qualitatives. L’auteur étudie ainsi les usages et les représentations qu’ont du quartier trois catégories d’habitants : l’Intelligenz déclassée, les ménages populaires, arrivés après la réunification à la faveur de la privatisation et de la relégation du quartier, et les Aussiedler, rapatriés des pays de l’Est que la loi allemande, en vertu du droit du sang, reconnaît comme ressortissants nationaux. L’enquête est organisée à l’échelle de ménages, appuyée sur des entretiens complétés par de l’observation et des portraits posés. Ces photographies créent une situation hybride, entre récit de soi et usages en situation du logement et du quartier qui constituent, pour l’auteur, un « révélateur donnant à voir les processus sociaux à l’œuvre dans le mise en scène de soi et du rapport au quartier » (p. 104). Cette méthode permet de rendre compte de la sphère privée, voire intime, de certains ménages. Selon les groupes sociaux, cependant, Cuny semble privilégier des modes différents de production de données, notamment l’observation pour les ménages populaires, tombant sous la critique de la spécialisation de l’approche selon le statut social1.

Après la réunification, ce qui se nomme l’Intelligenz dans le régime est-allemand, c’est-à-dire une large classe moyenne, plutôt intellectuelle et militante, pour une large partie d’entre elle, expérimente une trajectoire de déclassement social. Cuny analyse alors les différentes manières par lesquelles certains membres de cette Intelligenz déclassée qu’elle a rencontrés dans son enquête, s’adaptent au changement urbain et social à Marzahn. Ces processus composent entre mise à distance du quartier et repli sur le logement, même si les plus actifs s’investissent localement pour réactiver le mythe pionnier et amorcer une reconquête sociale. Plus généralement, le rapport au quartier de l’Intelligenz témoigne d’usages sélectifs de l’espace quotidien : « ils limitent leur investissement aux espaces dans lesquels ils rencontrent des personnes ayant les mêmes goûts et les mêmes pratiques » (p. 129). Ensuite, l’auteure établit que « les familles populaires nouent des relations de solidarité dans une sphère de proximité définie par le logement », comparant ces résultats au modèle du « village dans la ville » caractéristique des quartiers ouvriers dits « traditionnels » analysés par Norbert Elias et John Scotson2 ou par Richard Hoggart3. Ainsi, en ouvrant le grand ensemble aux stratégies de regroupement et à la construction de relations de solidarité à l’échelle du quartier, le changement urbain et social constitue un élément positif. Mais ces ressources positives liées au territoire ont leur revers. En effet, la réforme des politiques sociales allemandes oblige les ménages les plus populaires à faire du bénévolat, rémunéré 1,50€ de l’heure, dans les associations et les équipements de proximité pour renouveler leurs droits aux minima sociaux.

Enfin, le groupe des Aussiedler se différencie car ses réseaux de sociabilité sont surtout familiaux et, au gré des attributions de logement, dépassent le quartier. Ce groupe se montre plus mobile dans la ville, la région ou le pays, si bien que le quartier ne revêt pas une échelle très prenante d’action. Dans la troisième partie, l’auteure propose d’aborder son terrain d’enquête par l’ethnographie politique en s’attachant à décrire les différentes formes d’appartenance et de définitions du bien commun. En faisant une généalogie des formes de participation à Berlin, elle différencie la tradition fortement politisée, à l’origine des formes de participation caractéristiques de la « rénovation douce » ayant eu lieu à Kreuzberg, et une tradition plus instrumentale, reprenant des formes de travail social inspirées du community organizing aux États-Unis pour lui enlever tout potentiel de contestation. C’est cette dernière tradition qui, par un processus de transfert de Berlin-Ouest à Berlin-Est, a inspiré les formes de participation mises en place pendant les premiers travaux de rénovation à Marzahn dans les années 1990. L’auteure observe que certains habitants, notamment de l’Intelligenz, investissent les dispositifs participatifs, notamment le « conseil des habitants », et lui confèrent une dimension collective et revendicative qui n’était pas attendue par les initiateurs, imposant une limitation aux démolitions prévues par le bailleur notamment.

Le tournant managérial des politiques urbaines berlinoises qui survient au début des années 2000 et les formes de participation qui émanent du « management de quartier » reconfigurent la position des habitants par rapport aux professionnels en donnant du poids à l’expertise professionnelle des services municipaux et des associations au détriment des expériences fondées sur l’usage des habitants. L’auteure décrit « la façon dont les membres du conseil des habitants en viennent, au fil d’une série de confrontations avec un public, à porter la voix de l’ensemble des habitants du quartier » (p. 231), décrivant les deux apports de la participation institutionnalisée à la genèse de la mobilisation : « elle politise l’expérience individuelle par le jeu d’un travail d’enquête et elle offre de nouveaux espaces d’expériences politiques » (p. 232). Décrivant « les mécanismes par lesquels des habitants anonymes en viennent à porter la voix d’un collectif à l’issue d’épreuves publiques réussies », elle relève également l’incapacité à mobiliser les locataires au-delà des réseaux propres à l’Intelligenz (p. 256). Le processus de politisation ne conduit cependant pas automatiquement à la mobilisation et l’expérience des dispositifs de participation institutionnalisée alimente le cynisme et la défiance des habitants à l’égard des institutions politiques. Les limites de la réaffiliation politique par les dispositifs participatifs se trouvent alors dans l’enfermement des habitants dans le registre de l’usage, la mise en concurrence des habitants et des associations et l’instrumentalisation électorale de ces dispositifs par les élus .

Thomas Chevallier.


1 Cf. C. GRIGNON et J.-C. PASSERON, Le savant et le populaire : misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Le Seuil, 1989.
2 N. ELIAS et J. SCOTSON, The Established and the Outsiders: A Sociological Enquiry into Community Problems, Londres, Frank Cass, 1965.
3 R. HOGGART, The uses of literacy, Londres, Chatto and Windus, 1957.


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