Catherine MAURER La ville charitable. Les œuvres sociales catholiques en France et en Allemagne au XIXe siècle.

Paris, Cerf, 2012, 411 pages.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

La Ville charitableCatherine
Maurer
.
La Ville
charitable: Les œuvres sociales catholiques en France et en Allemagne au
XIXe siècle
Paris,Cerf,
2013,416 p.
 

Spécialiste des œuvres catholiques allemandes au XIXe et dans
la première moitié du XXe siècle, Catherine Maurer livre ici
le fruit de son mémoire d’habilitation sur « les catholiques et la
demande sociale urbaine ». Alors que la Caritas allemande, étudiée dans
sa thèse, est restée une centrale
catholique de charité, le
parti pris est ici explicitement de voir ce qui se joue non « au sommet »
des œuvres, mais sur le terrain. Il s’agit également d’un travail
comparatiste d’« histoire croisée » entre la France et l’Allemagne.
Enfin, la démarche se veut à l’interface des histoires religieuse et
urbaine, jonction longtemps restée « point aveugle de l’historiographie »
(Michel Lagrée) et sur laquelle les travaux commencent à se développer
depuis une quinzaine d’années.

La principale source est constituée par les répertoires d’œuvres
catholiques, exercice en vogue entre le milieu du XIXe et le
début du XXe siècle. Huit villes françaises ont été retenues
(
Angers, Elbeuf, Lyon Nancy, Neuilly, Orléans, Rouen et
Saint-Étienne) ainsi que sept villes allemandes (Berlin, Bochum, Breslau,
Cologne, Francfort, Königsberg et Wurtzbourg), auxquelles s’ajoute le cas
spécifique de Strasbourg, ville franco-allemande où réside l’auteure, qui
a fait l’objet d’investigations archivistiques plus approfondies.
L’ouvrage se compose de quatre grandes parties.

D’abord, l’examen du contexte de production de ces répertoires
caritatifs, dans le cadre d’un développement des enquêtes et des
statistiques depuis la fin du XVIIe siècle, puis des enquêtes
sociales, notamment catholiques, à partir des années 1820 – l’Allemagne
restant sur ce dernier point très en retrait par rapport à la France et à
l’Angleterre. En 1848, l’archevêque de Paris crée une Association
générale de charité, pour « coordonner et étendre la charité
chrétienne » ; un premier manuel d’œuvres est rédigé en 1852. Le corpus
français date toutefois surtout des années 1880-1905, alors que se
multiplient les œuvres charitables et que se joue une concurrence
nouvelle avec le pouvoir républicain, aux niveaux national et municipal.
« Les enquêtes sur les œuvres peuvent dès lors être lues comme une
riposte des catholiques, en un temps où leurs positions semblent
menacées » (p. 39). Leur écriture est historique et méthodique, voire
« préscientifique », témoignant par là d’une certaine « modernité
intellectuelle » (p. 49). Les ouvrages sont structurés par publics aidés
(âges, types de besoins…) et modalités d’intervention ; le lectorat ciblé
est principalement l’élite catholique, soutien financier et
organisationnel des œuvres.

Les enquêtes allemandes ne se développent que dans un second temps, à
partir des années 1890 ; elles dépassent souvent le cadre de la ville
pour s’étendre au diocèse. Les deux ouvrages matriciels portent sur
Vienne (par Heinrich Pesch, jésuite et futur théoricien du solidarisme)
et Cologne (par Max Brandts, membre des conférences de
Saint-Vincent-de-Paul, en réponse à la concurrence des assistances
protestante et municipale). Parallèlement, le Caritasverband,
fondé à Cologne en 1897, développe un travail de coordination des œuvres,
d’information et d’enquête. Ce décalage temporel entre les deux pays est
également visible dans les dates de créations d’œuvres, dont l’auteure
propose d’intéressants graphiques synoptiques et qu’elle explique par les
chronologies différenciées de l’industrialisation et de l’urbanisation,
des réveils religieux et des dynamiques congréganistes, des contextes
législatifs et politiques envers les œuvres et les Églises.

La deuxième partie traite de la naissance des œuvres, avec trois
configurations. Dans les cas de création par des laïcs, que la démarche
soit individuelle ou collective/associative, les élites bourgeoises et
aristocratiques sont surreprésentées et les femmes jouent un rôle
central. Les prêtres peuvent aussi investir le terrain social et se faire
fondateurs, alors que les évêques se montrent moins interventionnistes.
Enfin, l’arrivée des congrégations féminines dans le champ sanitaire et
social s’apparente à une véritable « révolution » (p. 124), qu’elles
soient à l’origine directe des créations ou prennent en charge une œuvre
existante ; très réticulaires, elles nationalisent voire
internationalisent fréquemment leur action. Si l’auteure étaie surtout
son propos par des biographies individuelles et collectives, l’analyse de
réseau pourrait aussi être un outil de compréhension adéquat : « bien peu
de créations d’œuvres échappent à un réseau, aussi lâche et aussi
restreint soit-il […]. Il existe une véritable circulation des modèles et
des références entre villes, entre régions et entre pays. Cette
circulation donne une image différente d’un monde des œuvres souvent
imaginé comme figé dans la sclérose et le conservatisme, mais qui en
réalité se rénove en s’ouvrant à des influences extérieures ou se
réorganise en utilisant les réseaux de sociabilité » (p. 141). La quasi
totalité des financements de départ est d’ordre privé (dons, legs,
quêtes, ventes de charité, cotisations, souscriptions, etc.). L’émulation
entre œuvres catholiques et protestantes, ainsi qu’entre œuvres privées
et publiques, est un facteur incitatif notable aux créations.

La troisième partie porte sur les types d’action. Trois principaux
domaines se dégagent : l’aide à l’enfance (crèches, salles d’asile,
orphelinats…), à la jeunesse (principalement jeunes filles, mais
également patronages pour les jeunes gens) et soins aux malades (hôpitaux
généraux, « niches sanitaires » comme les aliénés ou les femmes atteintes
de maladies incurables et de plaies rebutantes, garde-malades). Catherine
Maurer montre notamment les fortes divergences entre la France et
l’Allemagne dans le traitement de la petite enfance, les Français étant
pionniers dans la création de crèches pour encourager le travail des
femmes, les Allemands inversement très réticents, assignant surtout la
femme au foyer ; ce constat rejoint celui des divergences entre pratiques
de la mise en nourrice (France) et du recours à la domesticité
(Allemagne). Elle souligne le rôle moteur des protestants dans la
création des salles d’asile, dont s’emparent ensuite rapidement les
catholiques, français comme allemands. Elle tente, dans les accusations
républicaines de maltraitance et de travail forcé parfois proférées à
l’encontre les orphelinats, de comprendre le contexte et la place du
travail, et se fait plutôt défenseur des œuvres. Elle émet l’hypothèse
d’une « invention de la jeune fille » par les catholiques, dont les
divers refuges, ouvroirs et patronages, institutions de protection, de
redressement, de préservation et/ou de formation, contribuent au
XIXe siècle  à forger le nouvel âge intermédiaire de
l’adolescence. Elle montre comment les soins à domicile, rapidement
accaparés par les congrégations, s’adressent d’abord aux couches aisées
puis gagnent peu à peu les ouvriers, aux journées de travail harassantes,
« qui n’ont pas de domestiques (et chez qui) la sœur remplit tout autant
un rôle d’aide-ménagère et d’assistante familiale que de garde-malade »
(p. 245). Elle souligne enfin comment l’objectif premier d’édification
morale et religieuse de ces œuvres s’articule avec une « grande
plasticité qui leur permet de répondre aux demandes sociales nouvelles »
et « une approche prudente de la modernité » (p. 258).

La dernière partie enfin est centrée sur le rapport des œuvres aux
pouvoirs municipaux, qui eux aussi s’affirment, à partir des années 1880,
dans le domaine de l’assistance. L’accent est davantage mis sur les
formes de coopération que sur les « frictions » : en Allemagne, souci des
municipalités de coordonner l’assistance pour un dialogue et une
répartition des tâches plus efficaces ; en France, utilisation du
personnel catholique au service de l’assistance publique (sœurs des
hôpitaux, des salles d’asile ou des orphelinats) ; appui multiforme sur
les bureaux de bienfaisance, placement public d’enfants et d’adolescents
en difficulté dans les œuvres privées, etc. ; congrès nationaux et
internationaux d’assistance publique et privée. Le cas strasbourgeois est
en particulier examiné, qui voit  au tournant du XXe siècle
l’édification d’un système mixte public-privé.

Sur tous les points annoncés, le pari est réussi : bel exercice
d’histoire croisée et réel apport de la comparaison France-Allemagne, qui
permet tant de relativiser ce qu’on pourrait prendre pour des
spécificités françaises que de mettre en évidence de notables
divergences ; intrication entre histoires religieuse et urbaine, à
laquelle l’étude des œuvres caritatives se prête tout particulièrement ;
attention constante portée au terrain, avec un voyage saltatoire du
lecteur entre villes et associations françaises et allemandes. On
ajoutera que l’exploitation de ces répertoires d’œuvres, véritables mines
d’informations souvent évoquées mais finalement peu travaillées, manquait
à l’histoire du religieux comme de l’action sociale, et comble donc une
véritable lacune.

On mentionnera enfin, cette fois avec une pointe de distance, l’empathie
de Catherine Maurer pour ces œuvres, qui se manifeste ici et là par une
approche compréhensive, contre les attaques proférées par les
républicains ; par un souci de mettre au jour, contre les accusations
d’obscurantisme, les approches catholiques « modernes » et
« rationnelles » du social ; par une minoration de la dimension de
croisade de ces œuvres catholiques, tant contre les protestants que
contre les républicains laïcs, perçue ici plutôt sous l’angle de
l’émulation et du dynamisme ; enfin et corrélativement – mais certes les
sources y contraignent souvent –, par l’accent mis sur les créations
d’œuvres aux dépens des déclins et des mortalités, qui montreraient, eux,
davantage le caractère antimoderne de tout un pan de la charité
catholique de cette époque – lequel a fait le lit de la génération
suivante, toujours active aujourd’hui.

Axelle Brodiez.



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