Carole WALDVOGEL, Imposer « l’environnement ». Le travail révélateur des associations alsaciennes (1965-2005)

Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2011, 256 p.

par Alexis Vrignon  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

À l’heure où le développement durable fait l’objet d’un large consensus et s’impose – au moins dans les discours – comme une ardente obligation, le livre de Carole Waldvogel rappelle à propos que cette situation n’est pas le résultat d’une prise de conscience spontanée des sociétés et ne s’est pas imposée comme une évidence. L’institutionnalisation de l’environnement – c’est-à-dire sa définition comme une « conduite normée, repérée, contrôlée socialement par des agents bien définis » (p. 14) – est en effet l’aboutissement d’un travail de production de représentations dans lequel les associations œuvrant dans le domaine de l’environnement ont joué un rôle majeur.

Comment expliquer qu’au sein des associations, différentes représentations de l’environnement soient en concurrence ? Comment comprendre qu’un engagement associatif s’oriente vers telle cause environnementale plutôt que vers telle autre ? Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat en sociologie, qui doit beaucoup aux théories de Pierre Bourdieu, l’auteure étudie les caractéristiques des associations œuvrant dans le domaine de l’environnement et la concurrence qui les anime pour imposer leur définition de l’environnement et la bonne manière de le défendre. Cette analyse, centrée sur le Bas-Rhin, permet ainsi de comprendre les ressorts sociaux des positionnements et des luttes symboliques auxquelles se livrent des associations pourtant rassemblées derrière une même barrière.

L’auteure s’attache d’abord, avec pédagogie et clarté, à définir son objet et la méthodologie à laquelle elle a eu recours pour déterminer une liste de 63 associations qui ont l’environnement et sa défense comme finalité affichée. À juste titre, l’analyse n’est pas restreinte aux seules organisations revendicatives – luttant contre le tracé d’une autoroute ou l’installation d’une usine par exemple –, mais inclut les associations d’éducation à l’environnement et celles qui conjuguent économie et environnement, jusqu’à présent fort peu étudiées par les chercheurs.

Dans son premier chapitre, Carole Waldvogel explicite la thèse qu’elle va développer dans l’ensemble de son ouvrage : les associations qui s’occupent d’environnement ne forment pas une nébuleuse insondable, secouée d’obscures querelles internes, pas plus qu’un bloc uniforme, tout entier tourné vers la lutte contre la pollution et les pollueurs ; ces acteurs participent en fait d’un « champ », notion empruntée à Pierre Bourdieu, dans lequel les positions de chacun s’expliquent par les dynamiques sociales à l’œuvre.

Ce champ, selon l’auteure, se construit à partir du milieu des années 1980 et s’organise autour de deux critères majeurs, les objectifs de l’association d’une part (la défense du cadre de vie ou la gestion des espaces naturels par exemple) et d’autre part les ressources de toute sorte qu’elles sont capables de mobiliser (nombre d’adhérents, reconnaissance institutionnelle, budget…). Soulignons que la méthodologie adoptée par l’auteure – des questionnaires puis des entretiens semi-directifs avec les responsables des associations – laisse de côté les adhérents et sympathisants, dont on ne peut que supposer qu’ils sont dotés d’un habitus et de propriétés sociales similaires aux animateurs de ces organisations, ce qui reste à démontrer.

L’auteure établit un lien entre la diversité des représentations de l’environnement et les profils sociaux des agents mobilisés en distinguant trois grandes déclinaisons de l’habitus environnemental : le naturaliste, le gestionnaire et l’environnementaliste. Ainsi l’habitus environnemental naturaliste repose sur un amour de la nature adossé à une éthique du respect de la vie et se retrouve plus fréquemment dans les classes cultivées, travaillant dans le secteur public. À l’inverse, l’habitus environnemental gestionnaire valoriserait une intervention sur la nature qui se veut utile, sérieuse et responsable ; culture de l’action plus que culture savante, elle serait avant tout partagée par des acteurs travaillant dans le secteur privé, soit comme employé ou ouvrier, soit comme cadre. Ces mises au point sont particulièrement bienvenues car elles permettent de nuancer fortement l’idée que le militantisme environnemental ne serait le fait que des classes moyennes.

Par ailleurs, cette analyse en profondeur des habitus environnementaux démontre qu’on ne peut se contenter, comme le fait Michael Bess dans La France vert clair1, de définir à grands traits une culture environnementale nationale, expression du génie d’un peuple. L’auteure rapproche avec prudence mais de manière suggestive l’habitus environnemental naturaliste d’une forme de deep ecology, alors que d’autres agents s’orienteraient vers la lutte contre les pollutions et pour une exploitation raisonnée des ressources naturelles.

Dès lors, loin des prises de positions parfois lénifiantes en faveur d’un développement durable, l’auteure met clairement en évidence une concurrence pour imposer une définition légitime de l’environnement et la bonne manière de le protéger qui anime ce champ et qui oppose, notamment, les partisans d’une action réfléchie et régulière de l’homme sur les écosystèmes et ceux qui veulent maintenir la nature en l’état ou la remettre en état.

Seul le dernier chapitre s’écarte quelque peu de l’analyse des luttes symboliques internes au champ pour expliciter l’évolution des stratégies mises en œuvre par les acteurs depuis le milieu des années 60, notamment à l’égard du champ politique. L’auteure montre bien comment l’institutionnalisation de l’environnement, non seulement par les pouvoirs publics mais aussi au sein de l’opinion, entraîne les associations vers la voie de la concertation et de l’expertise au détriment de la contestation.

Cet ouvrage apporte beaucoup de développements bienvenus. On regrettera cependant qu’une éventuelle spécificité de l’Alsace en matière de conscience environnementale ne soit pas davantage explorée. Si quelques comparaisons avec la Bretagne sont rapidement esquissées, on manque d’éléments pour appréhender la représentativité de cette étude de cas. Pourtant, des faits bien connus, comme l’enracinement politique d’Antoine Waechter et du Mouvement Écologique Indépendant, ou la proximité géographique et linguistique avec l’Allemagne pourraient laisser penser que la relation à l’environnement n’est pas seulement fonction de la position sociale des agents mais aussi des spécificités d’un territoire donné.

Par ailleurs, il est dommage que le rapport à la politique soit peu abordé dans ce travail, si l’on excepte quelques considérations sur la socialisation des acteurs. Cela s’explique par la perspective très bourdieusienne adoptée par l’auteure, qui la conduit à privilégier les questions de positions sociales ; il y aurait pourtant beaucoup à dire sur le rapport au champ politique et à l’opinion publique.

En dépit de ces quelques réserves, la qualité d’ensemble de ce travail rigoureux et pédagogique ne fait pas de doute. Il apporte de nombreux éclairages neufs sur le processus d’institutionnalisation de l’environnement et sur les acteurs qui l’ont rendu possible, et il suggère – c’est là un plus grand mérite encore – de nouvelles pistes de recherche.

Alexis Vrignon


1. M. Bess, La France vert clair. Écologie et modernité technologique, 1960-2000, Seyssel, Champ Vallon, 2011.

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