Carola Togni, Le genre du chômage. Assurance chômage et division sexuée du travail en Suisse (1924-1982).

Lausanne, Éditions Antipodes, 2015, 375 pages.

par Jacques Freyssinet  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage de Carola Togni est issu d’une thèse de doctorat présentée à l’université de Berne en 2013. Il prolonge, en se situant dans la problématique du genre, un ouvrage sur l’assurance chômage que l’auteure avait cosigné en 2013 avec Jean-Pierre Tabin et dont notre revue a rendu compte1. À partir d’un constat statistique, les femmes sont surreprésentées dans le chômage et sous-représentées dans l’assurance chômage, l’auteure adopte « l’hypothèse centrale (…) que le dispositif d’assurance chômage se construit historiquement en outil de gestion de la division sexuée du travail » (p. 22). L’assurance chômage n’est pas seulement le reflet de cette division, elle contribue à sa reproduction évolutive. Dans cette perspective, l’auteure met en œuvre trois axes d’analyse : quels sont les critères d’accès à l’indemnisation, quel sont les modes de calcul des prestations, quelle est l’organisation institutionnelle du régime ?

Cette grille est appliquée successivement à cinq périodes qui sont marquées par des réformes successives de la législation. Entre 1920 et 1928, l’indemnisation est pour l’essentiel assurée sur une base volontaire par des caisses syndicales qui reçoivent une subvention publique. C’est « une affaire d’ouvriers ». Parmi les femmes, seule y accède une petite minorité d’ouvrières qualifiées présentes dans le textile et dans l’horlogerie. De 1929 à 1938, la crise économique entraîne une polarisation de l’indemnisation au bénéfice de l’homme chef de famille. Les salariées et chômeuses mariées sont invitées à rentrer au foyer ; les chômeuses célibataires sont conviées à se reconvertir dans les emplois de domesticité. De 1939 à 1950, la période de guerre et de mobilisation entraîne d’abord un large recours à la main-d’œuvre féminine, mais seulement sous des formes précaires qui assurent aux hommes la priorité de réemploi dès qu’ils redeviennent disponibles. Après la guerre, pour assurer la défense du modèle familial suisse, les besoins croissants de main-d’œuvre féminine sont satisfaits de manière prioritaire par des travailleuses immigrées, rapidement renvoyées dans leur pays en cas de chômage et, dès lors, exclues de l’indemnisation. De 1951 à 1974, le très faible taux de chômage global masque un sous-emploi féminin lié à l’accroissement d’un travail à temps partiel qui donne difficilement accès à l’indemnisation. L’auteure met en question « un concept de plein-emploi construit sur l’invisibilisation et la naturalisation du sous-emploi féminin et la précarité imposée à de larges couches de la main-d’œuvre étrangère » (p. 250). Enfin, de 1975 à 1982, sous l’impact de la crise économique et de la montée de chômage, le régime d’assurance est pour la première fois rendu obligatoire au niveau fédéral tandis que disparaissent les discriminations explicites à l’encontre des femmes. Ces avancées obtenues par les mouvements féministes n’empêchent pas une nouvelle offensive idéologique contre l’emploi des femmes mariées, au nom de la dénonciation du « double salaire ».

Il faut rendre hommage à l’auteure pour sa volonté de dépasser une simple présentation, sur près de soixante années, de l’évolution de la situation des femmes relativement aux règles d’indemnisation du chômage. Elle s’interroge au-delà sur les variables explicatives de cette dynamique, qu’elles soient de nature économique, sociologique ou culturelle, et analyse les stratégies souvent ambiguës des multiples acteurs concernés.

Le point de départ est l’examen minutieux de la réglementation afin d’identifier les sources de discriminations sexuées qui résident dans les conditions d’admission au régime d’assurance chômage, de constitution de droits à prestations et de détermination des niveaux et durées d’indemnisation. La preuve est simple à apporter lorsque la discrimination est ouverte, par exemple dans les périodes où les femmes mariées sont exclues de l’indemnisation, sauf si le revenu de leur mari est inférieur à un minimum, ou lorsque des suppléments pour charges de famille ne sont accordés qu’aux hommes. Cependant, progressivement, de telles discriminations deviennent politiquement ou socialement injustifiables, ce qui conduit à mettre en évidence les sources d’inégalités objectives qui ont résulté, pendant toute la période analysée, de la confrontation entre les règles d’indemnisation et les structures d’emploi. L’assurance chômage a été conçue pour des titulaires d’emploi salariés durables à plein temps. L’irrégularité de l’emploi fait obstacle à la constitution d’une période de référence suffisante pour l’ouverture de droits, qu’il s’agisse d’emplois précaires ou d’allers et retours avec un statut dit d’inactivité au foyer. Le travail à temps partiel n’engendre qu’une médiocre indemnisation et seulement au-delà d’un minimum de durée de travail ou de salaire. Or, ce sont des caractéristiques typiques d’une fraction importante de l’emploi féminin. De même, ont été longtemps exclues de l’adhésion des branches ou des formes d’activité où domine l’emploi féminin : services domestiques, travail à domicile. Enfin, la dégressivité dans le temps des prestations touche plus fortement les femmes qui ont en moyenne des durées de chômage plus longues. Lorsque la législation de 1982 élimine toute discrimination explicite, elle laisse subsister les inégalités qui naissent d’une division du travail sexuée, même si le modèle familial dominant a changé en passant de la femme au foyer à la femme salariée à temps partiel : « Dans la gestion sexuée du chômage (…) on n’observe aucune évolution linéaire vers plus d’émancipation pour les femmes, mais bien une reconfiguration continuelle des rapports sociaux de sexe » (p. 301).

Il n’est pas possible de comprendre la genèse des règles et des institutions de l’indemnisation du chômage sans s’interroger sur les stratégies des acteurs et sans mesurer leurs forces respectives. Ici l’analyse devient particulièrement complexe car, pour les acteurs dominants dans ce domaine, la situation des femmes ne constitue qu’une préoccupation secondaire souvent soumise à des stéréotypes sommaires. L’État confédéral est guidé, avec une traduction qui varie selon les conjonctures, par le souci de stabiliser le rapport salarial masculin et de protéger le modèle familial traditionnel. Cependant, il faut introduire le rôle des cantons qui disposent de marges de liberté non négligeables dans le cadre des législations successives. Avant la généralisation à partir de 1976 de l’obligation d’adhésion, ce sont eux qui l’introduisent de manière ciblée pour certaines catégories de main-d’œuvre. L’ouvrage présente les positions évolutives des principaux partis politiques et souligne dans ce domaine la prudence persistante des partis de gauche.

Les organisations patronales sont divisées entre leur attachement au modèle familial traditionnel et l’intérêt qu’elles trouvent à utiliser, même en période de crise économique et de chômage massif, une main-d’œuvre moins coûteuse. On rencontre une autre manifestation d’ambiguïté dans les orientations des organisations syndicales qui restent dominées par les hommes. Certes, les principes d’égalité dans l’emploi sont affirmés, mais l’attachement au modèle traditionnel de l’homme gagne-pain et de la femme au foyer demeure puissant. Au sein des syndicats, les structures d’expression des femmes sont souvent marginalisées ; elles ne peuvent se faire entendre qu’en adoptant des positions prudentes.

Enfin le mouvement féministe est longtemps dominé par une organisation modérée, l’Alliance de sociétés féminines suisses (ASF). Elle a certes dès l’origine défendu le droit à l’emploi des femmes, y compris des femmes mariées ; elle a lutté contre les dispositions ouvertement discriminatoires de l’assurance chômage ; mais elle n’a mis en cause ni la priorité des hommes pour l’accès à l’emploi, ni le modèle familial dominant. Ce n’est que dans la dernière période étudiée que des organisations comme le MLF avancent des analyses et des revendications plus radicales, en particulier quant à la prise en compte du travail domestique dans la création de droits à l’assurance chômage.

On mesure l’ampleur du programme de recherche que l’auteure a défini. Il en résulte un texte d’un grand intérêt, mais d’une lecture parfois ardue tant s’imbriquent, tout au long d’une présentation périodisée, les diverses approches qui viennent d’être énumérées. L’auteure est convaincante lorsqu’elle met en évidence l’étroitesse des interdépendances, mais c’est au prix d’une extension du champ qui tend à couvrir de proche en proche de multiples dimensions du travail des femmes en Suisse au XXe siècle.

La recherche s’appuie sur un considérable travail de dépouillement des sources statistiques et des archives, de la presse et des documents issus des pouvoirs publics ou des acteurs politiques, économiques et sociaux. Comme l’auteure le souligne, elle s’est volontairement limitée à l’étude des règles, des acteurs et des institutions. De ce fait est renvoyée à une étape ultérieure la perspective micro-historique des situations vécues par les salariées au chômage : « comment, à une période donnée, le fait d’être femme, mariée ou célibataire, Suissesse ou étrangère, le statut et les conditions d’emploi affectent l’expérience du chômage » (p. 316). Ainsi serait éclairée une autre dimension de la question que Carola Togni se pose initialement : « comment la mise en place du système d’assurance chômage affecte-t-elle les rapports sociaux de sexe ? » (p. 22).

Jacques Freyssinet


1.J.-P. TABIN, C. TOGNI, L’assurance chômage en Suisse. Une sociohistoire. 1924-1982, Lausanne, Éditions Antipodes, 2013 [compte rendu disponible en ligne]



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