Camille Paloque-Bergès, Qu’est-ce qu’un forum Internet ? Une généalogie historique au prisme des cultures savantes numériques.

Marseille, OpenEdition Press, « Encyclopédie numérique », 2018, 114 p.

par Alexandre Hocquet  Du même auteur

      Frédéric Wieber  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLes listes électroniques, c’est-à-dire une forme de forum utilisant l’envoi d’e-mails groupés à une communauté d’utilisateurs inscrits, constituent un mode de communication médiée par ordinateur devenu banal depuis longtemps (tout lecteur de cette recension est très probablement abonné à au moins une telle liste !). Mais il s’agit aussi d’une forme persistante malgré l’avènement des technologies du Web 2.0 consacrant ce qui a été nommé « les réseaux sociaux ». Très présentes, notamment en milieu académique, ces listes rassemblent des communautés professionnelles ou d’intérêt thématique.

L’ouvrage de Camille Paloque-Bergès se propose de mieux faire comprendre l’importance de cet outil devenu banal en en dessinant une généalogie, qui souligne en quoi son histoire est à la fois savante, technique et sociale. L’ouvrage traite principalement des forums savants, l’une des thèses du livre étant que les forums en général ont pour ancêtres les forums savants, c’est-à-dire ceux qui résultent d’une double culture ingénieure/académique, sociale/technique, et, dans leur préhistoire, des formes techniques d’échange dans l’informatique. C’est en ce sens que la généalogie historique proposée des forums se fait « au prisme des cultures savantes numériques », comme le précise le sous-titre de l’ouvrage.

L’auteure montre en effet le rôle primordial des listes dans l’histoire de l’Internet, leur importance dans l’accroissement et la diversification de ses usages. Elles ont ainsi façonné les cultures des utilisateurs, en formant les « netizens » de la « société de l’information » à l’administration de leurs outils de communication spécifiques. Plus généralement, cette généalogie des listes montre l’importance, dans une période récente, de l’ingénierie dans la production du savoir, les outils de la communication numérique des savants ayant été façonnés par les communautés de l’informatique les ayant conçus et utilisés de façon pionnière. Les listes constituent aussi des arènes savantes, lieux de débats et d’interactions sociales entre savants, qui témoignent d’une façon particulière d’organiser la science. En ce sens, les listes sont envisagées comme une forme de savoir tout comme un lieu de savoir (au sens de l’anthropologie historique) : l’auteure les inscrit donc dans le temps long des « technologies de l’intellect », en abordant la question de la mise en forme technique du savoir et des processus d’autorité sociale qui l’encadrent.

Dans un premier chapitre, l’auteure précise dans quelle configuration socio-technique les listes électroniques ont été développées puis se sont multipliées, et comment une culture commune de leurs usagers a émergé. C’est dans la périphérie du projet ARPANET que les premières formes de communication électronique entre informaticiens sont apparues. Ce projet, avant tout centré sur la façon de faire communiquer entre elles des machines distantes, a conduit au développement d’outils de socialisation : derrière la construction du réseau technique s’est donc structuré un réseau social, d’où un besoin d’outils de communication entre les différents types d’acteurs impliqués. L’e-mail et les listes de diffusion et de discussion constitueront les outils privilégiés de cette communication dans la « République des informaticiens ».

Une première forme de communication au sein d’ARPANET retient tout d’abord l’attention. Les « Request for Comments » (RFC), des mémos techniques circulant entre les membres du projet, sont utilisés afin d’établir un consensus au sujet de la standardisation du protocole TCP-IP. Cet outil de travail, déjà diffusé sous forme papier, va s’informatiser via des échanges sur les premières listes de discussion. Avec cet exemple, l’auteure indique bien ce que cette « technologie de l’intellect » emprunte aux caractéristiques des échanges savants (communication réticulaire, collaboration, validation par les pairs). Elle indique aussi, et c’est l’un des messages généraux du livre, en quoi l’informatisation de cet outil, qui est à la fois un outil de communication entre les membres du projet, mais aussi une façon de tester la mise en réseau technique via l’envoi de messages, va conduire à transformer les échanges savants.

L’auteure aborde ensuite l’e-mail, véritable « archétype […] des échanges numériques asynchrones et textuels » (p. 25-26). Elle développe ainsi une histoire de l’e-mail et des logiciels de messagerie, qui montre notamment comment ce moyen de communication, qui provenait au départ d’une utilisation détournée des ressources informatiques, s’est implanté puis imposé sur ARPANET comme vecteur premier de communication, remplaçant progressivement les correspondances papier. Avec la multiplication des fonctions des logiciels de messagerie et avec la démocratisation de l’accès aux ressources informatiques et à l’Internet, un public profane va adopter cet outil de communication.

Les listes électroniques peuvent être vues comme une forme de prolongement du courrier électronique, qui va, pour l’auteure, permettre une popularisation, dans les milieux savants, des réseaux informatiques. L’un des grands intérêts de la liste, pour de tels milieux, est qu’elle permet une « situation d’interlocution […] collective, au travers des réseaux » (p. 31), qui nécessite toutefois l’adoption de protocoles partagés et la constitution d’une « culture d’utilisateurs des réseaux » (p. 32). L’auteure propose ainsi de restituer le mouvement de multiplication des listes électroniques en inscrivant ces dernières dans les différents protocoles de réseaux alors usités. Cette multiplication des listes et cette territorialisation des espaces savants numériques donnent naissance aux forums Internet, dont l’auteure dessine une cartographie jusqu’à leur migration sur le web (dans les années 1990). Elle souligne alors comment une nouvelle économie informationnelle émerge avec cette migration, puisque, sur les forums web, les données de la communication deviennent analysables, préfigurant en cela les services numériques que sont les médias sociaux.

Derrière la diversité des listes et forums électroniques, un même type de modèle social de leur fonctionnement se dessine, avec notamment l’importance de la figure de l’administrateur de la liste (qui exerce une forme de contrôle socio-technique) et celle du modérateur (qui relaie le pouvoir social de l’administrateur, en veillant notamment au respect des règles d’usages). L’auteure insiste sur l’importance des normes institutionnelles et culturelles dans les échanges sur les listes, notamment en ce qui concerne les formes d’expression légitimes. L’analyse montre enfin que des relations de pouvoir externes aux forums jouent un rôle important dans la différenciation et la hiérarchie des statuts des membres associées à leur prise de parole en ligne.

Dans un second chapitre, l’auteure s’intéresse aux listes dans leur contenu et leur fonction de mise en relation. Une analogie avec la République des lettres de l’âge classique, telle que Waquet et Bots l’ont décrite, est envisagée. Selon cette analogie, une fois traduite dans l’imaginaire d’Internet, les listes peuvent tour à tour être vues comme des bibliothèques (elles catégorisent et archivent), des maisons d’édition (elles publient), des salons publics (elles permettent l’échange entre pairs) et des tribunes (elles permettent de s’exprimer). Au-delà de la belle image, la comparaison entre les deux époques est envisagée, en trois points.

D’abord, l’auteure envisage la question des réglages normatifs d’un espace public (se voulant) indépendant. Derrière le cliché de l’Internet (et des New Media en général) en tant que facteur de dissémination du savoir, voire de disparition de l’intellectuel, la reconstitution dans les listes du salon savant se caractérise (comme son analogue du XVIIIe siècle) par un « esprit de réseau » (p. 57) structuré par une « netiquette » normative. L’expression, ni langue écrite, ni langue orale, mélange de langue savante, langue courante et langue technicienne, peut certes permettre de construire un sentiment d’appartenance à une communauté. Mais l’effet d’arène et ses hiérarchies peuvent aussi conduire à ne donner que « l’illusion d’un sens commun » (p. 60). Des débats et tensions animent les communautés savantes en ligne, les listes donnant ainsi un accès à la « science en train de se faire ».

Ensuite, l’auteure envisage les listes de savants selon une acculturation du savant au technicien. Avec l’essor de l’informatique, l’ingénieur est devenu savant et le savant s’acculture aux modes de communication de l’ingénieur. Le succès variable de l’appropriation des listes dans différents milieux disciplinaires est lié au degré de cette acculturation. Par ailleurs, les salons et les échanges épistolaires des Lumières dépendent de l’imprimé en tant que vecteur de diffusion. De même, les listes arrivent à faire relation entre les savants, tout en structurant ces relations en ressources documentaires. Ainsi, les guides d’usages, foires aux questions, les catalogues de liens et de ressources transforment les listes en bibliothèques virtuelles.

Enfin, l’utopie « Science as endless frontier » de Vannevar Bush est convoquée en tant que version Internet d’un « État universel du savoir » des Lumières. L’auteure évoque aussi la notion de « netizen », qui traduit l’idée d’un progressisme technologique souhaitant repousser, voire abolir, les frontières géopolitiques. Toutefois, l’auteure montre en quoi cet universalisme est en grande partie idéalisé. D’un côté, les listes sont au cœur de l’organisation des contre-cultures mentionnées dans les débuts d’Internet, mais, d’un autre, ces communautés restent majoritairement occidentales, blanches, masculines, et très autocentrées.

Dans un dernier chapitre, plus court, l’auteure interroge les forums en tant que patrimoine. Pour l’historien, les listes constituent à la fois une archive de la recherche (puisque les listes disent quelque chose de la recherche en tant qu’activité) et une archive pour la recherche (parce que les listes représentent un type de corpus inédit). L’auteure pointe la complexité de ce type de corpus : les listes représentent des corpus conversationnels, mais aussi des codes informatiques et des formats. Cette complexité documentaire (contenu/format/métadonnées) est aussi liée au fait qu’une archive dynamique et collective est redocumentarisée. La structure en fil des conversations doit par exemple souvent être reconstituée dans un travail d’archéologie numérique.

De fait, l’auteure souligne le peu d’attention des archivistes pour ces corpus. On ne peut qu’adhérer à ses préoccupations en tant qu’historiens de cette période. Les listes sont souvent négligées (que ce soit dans les efforts de patrimonialisation ou les outils d’extraction) par rapport à l’attention portée aux réseaux sociaux qui se sont imposés depuis, mais aussi par rapport à la patrimonialisation du web.

Enfin, la disponibilité éventuelle sur le web d’archives de listes pose le problème de l’exploitation des données ou contenus personnels, puisque accessibilité en ligne ne veut pas dire archive publique par défaut. L’auteure décrit une zone de clair-obscur en ce qui concerne le droit à la vie privée des posteurs.

Cet ouvrage constitue une synthèse originale sur l’histoire des listes électroniques dans les milieux savants, dont la bibliographie, très riche, permettra à tout chercheur intéressé par ce type d’archives nativement numériques de trouver les cadres théoriques pertinents, aussi bien du côté de l’anthropologie historique que des théories de la communication ou des STS, pour interroger ces matériaux. Le livre est écrit dans une langue dense que la structure pédagogique de l’exposé permet d’éclairer. S’il fallait pointer un éventuel manque, peut-être l’auteure ne souligne-t-elle pas assez le rôle structurant de la « conversation en fils » en tant qu’unité du discours sur les listes.

Cette synthèse historique offre enfin des éléments de réflexion quant à nos pratiques contemporaines de communication savante. Si les listes électroniques ont été construites sur le modèle des échanges savants antérieurs, si elles ont pu être le médium de communication privilégiée de la « République des informaticiens », si elles ont été créées et gérées par les communautés savantes lorsqu’elles se sont multipliées, l’avènement des médias sociaux correspond pour sa part au développement d’un service dont les communautés savantes ne sont plus que des utilisatrices. Comme le dit l’auteure, les données de leurs échanges échappent aux communautés savantes.

Alexandre Hocquet et Frédéric Wieber



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