Camille Lefebvre, Frontières de sable, frontières de papier : histoire de territoires et de frontières, du Jihad de Sokoto à la colonisation française du Niger, XIXe–XXe siècles

Paris, Publications de la Sorbonne, « Bibliothèque historique des pays d’Islam », 2015, 543 p.

par William F. S. Miles  Du même auteur

ISBN: 978-2-85944-883-7À mi-parcours de son analyse magistrale de l’évolution des frontières du Niger, Camille Lefebvre donne, presque en passant, un exemple effrayant du caractère sommaire de la « justice » coloniale telle qu’elle fut infligée à un guide touareg nommé Khelil. En août 1899, une mission militaire française se fraye un chemin à travers le Sahara nigérien, sous le double commandement de Fernand Foureau et d’Amédée-François Lamy. Agadez constitue l’étape de mi-parcours de cette expédition punitive commencée en Algérie et qui se terminera à Brazzaville. Le guide Khelil est alors soupçonné de conduire délibérément l’expédition à rebours vers Agadez au nord plutôt que de la diriger vers Zinder au sud – ce qui constituerait un acte de subversion aux conséquences potentiellement mortelles dans ce désert aride. Les commandants français mettent donc Khelil aux arrêts et ils envoient une patrouille capturer des Touaregs au hasard. Ils font trois prisonniers qui sont ligotés et menacés jusqu’à ce qu’ils acceptent de servir de guides de substitution. Aussitôt après avoir acquiescé sous la contrainte, les trois Touaregs assistent à l’exécution par les armes de leur compatriote Khelil. Trente ans plus tard, Émile Reibelle, un officier membre de l’expédition, promu depuis général, publie un récit de « l’incident » qui laisse entendre que Khelil pourrait tout simplement avoir perdu son orientation, sans aucune volonté de félonie. Ce que Lefebvre veut plus précisément souligner dans ce passage, c’est le mépris colonial pour les méthodes traditionnelles de navigation dans le désert (en l’occurrence préférer la ligne droite à des façons de voyager plus malignes). Mais, plus largement, elle souligne ici les enjeux majeurs, parfois au prix de vies humaines, de ans de tentatives françaises pour définir, délimiter, façonner et contrôler les territoires et les populations qui constitueront la République du Niger.

L’argument principal du livre – valable au-delà du cas particulier du Niger – est que « l’artificialité » souvent décriée des frontières de la République héritées de l’ère coloniale est elle-même une construction artificielle ou, pour être plus précis, une idée essentialiste. Vers la seconde moitié de l’époque coloniale, les critiques locales du projet impérialiste (critiques elles-mêmes fortement influencées par les sciences sociales occidentales) ont dénoncé la fragmentation ethnique et le non-respect des caractéristiques « naturelles » du paysage comme résultant de la partition coloniale. Mais même cette critique soi-disant éclairée reflète davantage une compréhension cartésienne binaire de la différenciation ethnique et des délimitations topographiques, qu’elle ne reflète la réalité africaine de la symbiose entre monde pastoral et monde paysan et de la circulation transsaharienne. Ce livre n’est donc en rien un n-ième discours sur le caractère artificiel des frontières et ses propositions permettent une meilleure appréciation de plusieurs aspects de la question, à savoir de l’évolution des frontières et de la souveraineté de l’Afrique de l’Ouest avant la colonisation ; des dynamiques autochtones ayant influencé le tracé et la correction des frontières coloniales intra- et internationales, dynamiques sociales, politiques et économiques ; du contexte régional africain, dans la mesure où sa transformation a modifié la signification des frontières héritées de l’ère coloniale, même lorsque les dirigeants de l’après-indépendance ont laissé ces frontières inchangées.

Les trois parties du livre couvrent la période qui va de la toute fin du siècle à quatre ans après l’indépendance du Niger en 1960. Intitulée « Des voyages qui révèlent des territoires et des frontières », la première partie fournit un aperçu des façons dont les sociétés africaines précoloniales concevaient ce qu’est une frontière et ce qu’elle symbolise. Loin d’être une ligne fixe, la frontière africaine indigène représentait deux sortes de limites spatiales : celles d’une autorité négociée de façon pacifique et celles, un peu moins pacifiques, de contestations territoriales entre empires. Parmi ces dernières, on compte le jihad d’Ousmane dan Fodio mené par les Peuls à la fin du XVIIIe et au début du XIXesiècle. La résonance contemporaine et les implications territoriales que ces premiers jihads revêtent dans l’analyse de Lefebvre ont amené les auteurs d’African Border Disorders. Addressing Transnational Extremist Organizations in Africa à citer cette section du livre. Une frontière marquait moins la fin du territoire d’un souverain (chef suprême, émir, sultan) qu’elle ne dénotait la limite de sa capacité à taxer, à intervenir, et à contraindre à certaines tâches, comme la garantie donnée aux voyageurs de pouvoir transiter dans une région de façon sûre ou l’autorisation de pratiquer le commerce. En cas de nécessité, le souverain s’imposait comme médiateur dans les conflits locaux. Lefebvre parvient à ces conclusions après avoir examiné les principales idées rapportées par les premiers voyageurs européens à s’être rendus dans la région, et après avoir déduit de leurs rencontres avec des informateurs locaux des notions culturelles et géographiques d’espace qui soient elles aussi locales. En résumé, les frontières et la souveraineté africaines étaient davantage une question de contrôle des populations qu’une question de pouvoir exercé dans un espace précisément défini.

La deuxième partie, intitulée « État de conquête et tracé des frontières », examine l’occupation européenne et les étapes du tracé des frontières de 1880 à 1922. C’est durant cette période que se déroulèrent des épisodes tels que l’assassinat de Khelil par la puissance coloniale. Pour la France, le défi qui se présentait au Niger était de délimiter pour la première fois un espace immense et inconnu de l’ensemble des représentants du pays. En ce qui concerne la démarcation avec le Nigéria, dont les Britanniques traçaient alors la frontière nord, l’étendue de l’empire né du jihad peul servit de ligne directrice. Pour mener à bien leur tâche, les premiers « démarcateurs » coloniaux s’appuyèrent largement sur le savoir local des chefs indigènes et des classes dominantes d’où ces derniers étaient issus. Il en est résulté une nouvelle sorte de symbiose entre les conquérants blancs, qui dépendaient des chefs et des savants africains en raison de leur savoir, et ces mêmes intermédiaires indigènes de la nouvelle colonie nigérienne, qui retiraient de cette relation une base nouvelle (coloniale) où asseoir leur pouvoir. La dépendance vis-à-vis des chefs est un leitmotiv qui revient durant toute cette période, que ce soit pour la collecte des impôts ou pour l’approvisionnement en soldats durant la Première Guerre mondiale. Avec leur caractère stéréotypé, les tournées effectuées en vue d’affirmer le contrôle colonial face à des groupes rebelles rappellent à l’auteur de cette recension les missions auxquelles il a lui-même pris part et qui avaient aussi pour objectif d’évaluer l’autorité du gouvernement sur des populations ouest-africaines exposées à la propagande terroriste aujourd’hui. De même, la mention par Lefebvre de « pirates » sahariens et l’insécurité dans la région de N’Guigmi ne peuvent qu’évoquer les incursions actuelles de Boko Haram sur ce même territoire.

L’équilibre ou l’accommodement réciproque qui existait entre indigènes et coloniaux est rompu pendant la période que Lefebvre appelle « Le moment colonial de la colonie du Niger ». Cette période, qui fait l’objet de la troisième partie, s’étend de 1922 (quand le gouvernement passa des mains des officiers militaires à celles des administrateurs civils) à 1964 (quatre ans après l’indépendance). Une compréhension et une évaluation nouvelles des frontières et du projet colonial se firent jour pendant l’entre-deux-guerres. On rejeta la dimension historique et les structures politiques existantes au profit de conceptions nouvelles, qui induisaient une fétichisation des ethnies, de leurs modes de vie et de leurs habitats « naturels ». Du fait de son emplacement – entre une colonie alliée au Nigeria et une colonie gaulliste au Tchad – la mondiale fit du Niger un pivot de la géopolitique africaine. Tandis que le gouvernement officiel du Niger était fidèle à Pétain et Vichy, des sympathies existaient pour deGaulle et la France libre à des échelons inférieurs. Citant le mémoire d’un administrateur colonial « non repenti », l’auteur raconte dans une note de bas de page (p. 358) comment un colonel a convaincu de revenir deux capitaines et trois lieutenants qu’il avait suivis dans leur fuite au Nigeria pour suivre l’appel du général de Gaulle et rejoindre l’armée britannique. Le respect des frontières internes à la France apparaissait donc en Afrique comme aussi important que la défense des frontières inter-impériales. Après la Seconde Guerre mondiale, le défi colonial consista à exercer un « contrôle sans coercition ». On l’exerça en partie pour répondre à des dangers imaginaires ou très exagérés : dangers venus de la Libye, de l’Algérie, du communisme ou de l’islam. En ce qui concerne l’islam, l’opinion répandue selon laquelle il y avait des « dangers religieux au Sahara a une longue postérité » (p. 379). Les huit dernières années couvertes par le livre (1956-1964) détaillent l’hypocrisie d’un régime prétendument engagé dans un processus de décolonisation, mais qui, s’il accorde bien l’indépendance par les voies de la démocratie, s’arrange en sous-main pour que les résultats électoraux lui conviennent et correspondent à ses intérêts néo-coloniaux présumés. À cet égard, la France assène son coup de grâce lorsqu’elle fait en sorte que le parti « radical » Sawaba soit écrasé. Ce n’est donc pas seulement eu égard aux frontières de la jeune nation indépendante que le titre du dernier chapitre de cette troisième partie – « Tout change, rien ne change » – est si évocateur : c’est toute l’organisation – administrative, mais aussi de surveillance – mise en place par leurs prédécesseurs européens et longtemps pratiquée par eux que les administrateurs nigériens reconduisent. À certains égards, les Nigériens vont même plus loin : « C’est au lendemain de l’indépendance que les frontières se ferment et enserrent un État qui se considère entouré d’ennemis dont il doit se protéger, à l’extérieur comme à l’intérieur » (p. 409).

Un sujet revient tout au long du livre : les défis spécifiques que pose, en termes de sécurité et de cartographie, le nord désertique, aussi peu densément peuplé qu’il est vaste et stratégique. La question touareg continue d’ailleurs d’alimenter le débat sur l’unité nigérienne. De même, si l’on prend en considération l’existence de groupes terroristes, de la contrebande, du trafic d’êtres humains et de la migration vers l’Europe, on peut encore dire (comme l’auteur le fait pour les années 1940 et 1950) que « les régions sahariennes [du Niger] sont considérées comme le cœur des enjeux défensifs » (p. 365). Et, comme les membres de la mission malheureuse dirigée par le lieutenant-colonel Jean Flatters l’apprirent au péril de leur vie, les limites du désert peuvent être extrêmement dangereuses.

Lefebvre n’est pas la première à écrire sur la continuité des normes et des processus coloniaux durant l’époque post-coloniale nigérienne, sur l’obsession coloniale pour le tracé et l’entretien des frontières, ni sur le fait qu’assurer l’unité territoriale nigérienne était un perpétuel défi. Même la thèse de « frontières artificielles » a été, pour ce qui concerne le Niger, largement relativisée il y a plus de quarante ans par Derrick Thom (que Lefebvre ne manque pas de citer). Ce qu’apporte Frontières de sable, frontières de papier réside dans ce que j’appelle « archival archeology », « l’archéologie des archives » : explorer de fond en comble les dossiers de première main, puis les reconstituer avec le « ciment » d’une littérature coloniale (exploratoire, scientifique, militaire) datant de la même époque. Une douzaine d’entretiens, la plupart avec d’anciens fonctionnaires coloniaux, non seulement étayent son récit, mais sont repris dans la bibliographie sous forme de résumés très utiles. Des anecdotes animent le déroulement conceptuel, tantôt tragiques, à l’instar de celle impliquant Khelil, tantôt pleines d’ironie, comme cette cérémonie d’indépendance qui, par manque d’hymne national nigérien, se termine par la Marseillaise. Près de soixante cartes – dont la moitié sont originales – viennent compléter le récit, enrichissant le texte de signifiants visuels indispensables, et attrayants. D’autres annexes semblent enfin vouloir répéter l’histoire de Lefebvre à elles seules. Tant sur le plan du contenu savant que sur celui de l’objet livre, les de la Sorbonne sont connues pour leurs productions de haute qualité : celle-ci ne déçoit pas.

Pour revenir à l’exécution sommaire du guide touareg Khelil, l’injustice qu’il subit pâlit lorsqu’on a en mémoire les atrocités de masse commises à la même époque pendant l’expédition Voulet-Chanoine, et auxquelles Lefebvre prête bien moins d’attention. Mais la relative discrétion de l’auteur sur ce point est parfaitement justifiée, puisque les crimes de Paul Voulet et de Charles Chanoine, qui agissaient sous les couleurs militaires et coloniales de la France, ont été largement exposés par Idrissa Kimba, Muriel Mathieu, Bertrand Taithe et Peter Chilson. L’une des nombreuses vertus de Frontières de sable, frontières de papier tient dans le fait qu’au cours de son exploration si approfondie et si pertinente des archives et de la littérature en rapport avec son sujet, Camille Lefebvre a non seulement déniché des joyaux appartenant à l’histoire coloniale de l’Afrique occidentale française (comme cette phrase écrite par le sultan d’Agadez en 1899 et qui exprime en une formule le caractère intrusif de la colonisation : « vous vous êtes fait tort volontairement en vous rendant dans un pays qui n’est pas vôtre »), mais elle a rappelé à la vie des noms qui sans elle seraient définitivement tombés dans l’oubli : les noms de personnes touchées par cette histoire de façon tout à fait dramatique, et parfois tout à fait tragique. Frontières de sable, frontières de papier n’est donc pas seulement une monographie remarquable sur l’histoire coloniale, la géographie et la cartographie de la zone Sahel/Sahara, cet ouvrage sert aussi, sinon de mémoire réparatrice, du moins d’hommage indirect à ces Africains dont l’action individuelle n’a pas, face à la machine à cartographier coloniale, pu opposer de résistance ou imposer son influence avec le même succès que d’autres.

William F. S. MILES

(traduit de l’anglais par Loïc Windels)



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays