Bruno MAHOUCHE, Les centres de tri de la région parisienne dans la tourmente de l’histoire. 1946-1989

Paris, L’Harmattan, 2010, 209 pages. « Histoire de l’innovation et entreprise ». Préface de Michel MARGAIRAZ.

par Christian Chevandier  Du même auteur

Du « mammouth » à « Il y a de la lumière, c’est chauffé », nous connaissons tous le cas d’hommes politiques quelque peu niais ayant su, par d’intempestives déclarations, amplifier un mouvement social naissant. La palme revient sans doute à Pierre Lelong, secrétaire d’Etat aux Postes à l’automne 1974, qui lors d’un dîner-débat organisé au Sénat par le Courrier du Parlement, se laisse aller : « Travailler dans un centre de tri est, si j’ose dire, un des métiers les plus idiots qui soient. » Cinq jours plus tôt, une assemblée générale des postiers du centre de tri proche de la gare de Lyon, à Paris, avait décidé de se lancer dans la grève. L’intervention du sous-ministre aide à diffuser un mouvement qui durera six semaines, sans doute le plus fort dans les postes mais aussi la dernière grande grève en France avant celles de la crise, à la fin du septennat de Giscard d’Estaing.

C’est sur ce travail un peu hâtivement caractérisé par Pierre Lelong que s’est penché Bruno Mahouche dans une thèse d’histoire dont est issu cet ouvrage, soutenue en 2005 à l’Université Paris VIII. Il n’est pas le premier à consacrer son doctorat au travail dans les centres de tri, puisque le sociologue Jean-Marc Sauret avait soutenu à l’université de Paris V, en 2000, sa thèse de doctorat, Contribution à une sociologie du management. Le cas des centres de tri de la Poste. Ces deux docteurs connaissent fort bien le travail en centre de tri postal, tout comme les deux écrivains qui en ont fait le décor d’un de leurs romans : Maxime Vivas qui a trié du courrier au centre de Paris-Brune et Georges Valero qui a passé l’essentiel de sa carrière la nuit au centre de tri de Lyon-gare. Pour tous ces auteurs, chercheurs ou romanciers, la perception intime du labeur explique en partie la qualité d’une approche soutenue par, qualité rare, une réelle maîtrise de l’espace où se meuvent les travailleurs. Ce sont les centres de tri de la région parisienne, cruciale (au sens premier du terme) dans l’acheminement et la distribution postale, qui sont ici étudiés, entre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et ce qui peut être considéré comme la fin de ces sites postaux.

La méthode, désormais classique pour les chercheurs en histoire sociale du temps présent, associe le recueil et l’usage de sources orales (une trentaine d’entretiens) à l’étude minutieuse des archives, aussi bien les fonds publics que ceux des fédérations postales des grandes confédérations (CGT, CGT-FO, CFTC et CFDT), d’autant plus précieuses que les postiers étaient très syndiqués, et que les travailleurs des centres de tri étaient les plus syndiqués des postiers. Mettant à profit ce que l’histoire sociale du monde du travail a produit de stimulant (ce qui explique les nombreuses références à des articles du Mouvement social), Bruno Mahouche nous livre ici une histoire du travail qui tranche avec les schémas simplistes. Fonctionnaires, employés d’un secteur tertiaire que l’on n’appelait pas encore les « services », ces hommes (les femmes, largement majoritaires dans les centres de chèques postaux, n’arrivèrent que très tardivement dans ce milieu longtemps exclusivement masculin) avaient des conditions de travail souvent bien proches de celles de l’usine et les plus militants d’entre eux pouvaient se targuer d’une identité ouvrière alors que pour beaucoup le statut d’employé, a fortiori de fonctionnaire, de « blouse grise », semblait d’autant plus valorisant qu’il se situait dans un processus de mobilité sociale. Ce travail manuel a été peu à peu mécanisé puis automatisé à tel point qu’un trieur recruté dans les années cinquante a pu, sans véritablement changer de poste de travail, exercer des tâches très différentes. Ce livre est également une histoire des techniques, de cette technologie de plus en plus sophistiquée à l’œuvre dans d’immenses établissements situés communément à proximité des gares ferroviaires. Le « management » et ses rapports avec le personnel y sont finement analysés. L’importance des contrôles, somme toute frustes en dépit de sophistications factices, est au cœur des conflits, tant l’enjeu des cadences mais aussi celui du rythme du labeur sont sans cesse réactivés.

J’ai commencé cette recension en évoquant la grande grève de 1974 (« Valéry au tri, Anne-Aymone au téléphone ! » scandaient les manifestants). Or, les mouvements sociaux dans les centres de tri postal ont joué un tel rôle dans la France des Trente Glorieuses, lors de la grève d’août 1953 pour la défense des retraites, en Mai 1968 et à tant d’autres occasions jusqu’à la fin des années 1980, que les archives de police à leur propos sont prolixes. Mais c’est aussi ce qui a décidé les directions des services postaux, après moult tentatives juridiques et techniques pour limiter les ruptures des flux de correspondance et contourner les grèves, à en finir avec ces sites. Avec, ici, la question de la gestion d’un type de mobilité de supports matériels d’informations, nous sommes au cœur des transformations de la société dans la deuxième moitié du XXe siècle. Les problèmes sans cesse renouvelés, les tâtonnements des directions, cette difficulté à s’adapter à une activité dont tous les éléments se modifient sans cesse, permettent une mise en perspective dynamique d’une activité sur le temps, somme toute long, de son apogée. Les pages sur le centre expérimental d’Arcueil ouvert en septembre 1968, dont – insiste Bruno Mahouche – les caractéristiques diffèrent de celles des bureaux-gares, sont à cet égard particulièrement intéressantes. Les disparités entre les centres de tri de banlieue et ceux qui sont situés intra-muros sont soulignées, et sans doute le contraste avec les centres de province, y compris les bureaux-gares des grandes villes, serait-il encore plus impressionnant, ne serait-ce que par l’âge des employés.

Une fois de plus, le rôle positif des comités d’histoire doit être souligné. En promouvant des thèmes souvent originaux, en aidant les étudiants et les doctorants dans leurs recherches, le Comité pour l’histoire de la poste a permis la production d’une littérature grise de grande qualité. Il convient de se réjouir quand ces travaux bénéficient d’une plus grande diffusion. C’est le cas du livre de Bruno Mahouche qui doit donc être lu par quiconque désire appréhender la réalité du travail dans la France de la deuxième moitié du XXe siècle.

Christian CHEVANDIER.

Maxime Vivas, Paris Brune, Pantin/Montreuil, Le Temps des Cerises/VO Editions, 1997.

Georges Valero, Dans un bien-être sûr, Lyon, Fédérop, 1975.



Période

Pays