Bruno Cabanes, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), 2004

Cabanes (Bruno), La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920). Paris, Éditions du Seuil, 2004, 555 pages. « L’univers historique ».

par Anne Rasmussen  Du même auteur

La « guerre de 14-18 », telle est la séquence aux bornes bien établies que les manuels scolaires ont consacrée comme une parenthèse dans le déroulement du cours normal de l’histoire des sociétés. Or, parmi les renouveaux qu’a connus récemment l’historiographie de la Grande Guerre, la remise en cause de ces cloisonnements chronologiques éprouvés a porté des fruits stimulants. Le beau livre de Bruno Cabanes, fondé sur le travail qu’il a mené dans le cadre de sa thèse de doctorat, montre de façon très convaincante combien cette approche est heuristique. Jean-Jacques Becker avait ouvert la voie quand il a voué sa thèse à la manière dont « les Français sont entrés dans la guerre ». Bruno Cabanes reprend le flambeau avec succès en questionnant la sortie de guerre. Si la question initiale, « comment passe-t-on de la guerre à la paix ? », place l’auteur aux marges du conflit, ce n’est pas pour en étudier les suites ou les conséquences, comme naguère on en analysait les causes. Il propose de se placer, non pas après la guerre, mais au cœur d’un processus, celui de la démobilisation, dont l’examen éclaire grandement la compréhension de la Première Guerre mondiale dans son ensemble et la manière dont celle-ci a travaillé en profondeur les sociétés et les cultures européennes du début du siècle qui en avaient accouché. La page ne fut pas tournée à cette date symbolique du 11 novembre 1918 à 11 heures, restée dans les mémoires comme celle de la fin du conflit. La situation est plus complexe et tient plus d’une « période longue et chaotique » que d’un basculement : le traité de Versailles ne fut signé qu’en juin 1919, et la cessation de l’état de guerre décrétée en octobre 1919. Les poilus ne furent-ils pas les plus conscients de cette dilatation de la démobilisation dans le temps ? En France, cinq millions d’hommes mobilisés rentrèrent dans leur foyer de façon échelonnée, des lendemains de l’armistice jusqu’en mars 1921 (pour la classe 1919), en restant d’abord soumis à la reprise possible du service.

Sur ces deux années pendant lesquelles la guerre était achevée sans l’être complètement, Bruno Cabanes nous livre une analyse des plus rigoureuses et informées, tout en étant, la chose mérite d’être relevée, des plus sensibles. Cette association rare entre des qualités souvent si divergentes, qui rend passionnante la lecture de l’ouvrage, l’auteur la doit notamment à l’exploitation méthodique d’un registre particulier de sources : les rapports du contrôle postal du temps de guerre, qui auscultent l’état d’esprit des combattants dans les lettres que ceux-ci échangent avec leurs proches. Grâce à ces correspondances, on entre avec Bruno Cabanes dans une histoire des pratiques et des sensibilités, des émotions et des représentations, qui permet de conjuguer la saisie du grand nombre de témoignages avec une approche de l’intime et du for privé. Il s’agit de restituer ce que fut la guerre, et la séparation d’avec la guerre, au plus près des perceptions de ceux pour qui, comme le soulignait un lieutenant d’artillerie, « elle était devenue leur vie » – sans négliger pour autant d’autres échelles et d’autres acteurs concourant au formidable déploiement administratif et militaire qui organise le retour à la paix et le monde ancien-combattant qu’a étudié Antoine Prost. L’accent est cependant plutôt mis ici sur l’« économie morale de la démobilisation » et même sur les phénomènes psychiques qui la structurent et qui, touchant les individus et les collectivités, possèdent leurs propres temporalités, pas toujours en phase avec celles de la décision politique et militaire. Les grands épisodes de la sortie de guerre – le 11 novembre, l’entrée des troupes françaises en Alsace-Moselle, l’occupation de la Rhénanie, le retour des soldats, l’accueil qui leur fut réservé – sont ici passés au crible, grâce aux outils que l’anthropologie historique met à disposition pour étudier notamment les rituels, les fêtes qui célèbrent les vivants et les morts, ou les imaginaires qui président à la perception de l’ennemi. Il en ressort un feuilletage des représentations qui, en complexifiant la lecture du conflit, aide aussi à rendre l’ « énigme » de la Grande Guerre moins opaque.

Les enjeux sont d’importance : la reconstitution territoriale, sociale, économique, mais tout aussi symbolique, de la communauté nationale, comme la réinsertion des combattants dans le monde des civils. Le moins important n’est pas la maturation d’une mémoire de la guerre : mettre un point final au conflit, c’est permettre de lui donner du sens. La démarche suivie ici constitue une invite à se déprendre des représentations figées de la victoire, construites au fil du temps : la liesse du 11 novembre, la délivrance lyrique de l’Alsace, les fêtes du retour à la maison, le triomphe des héros que donnent à voir bien des monuments aux morts, la communion unanimiste dans la victoire, autant de « fictions » – non pas des mensonges, mais des discours et des images qui composent des récits et des éléments de mémoire – que l’entre-deux-guerres a puissamment alimentées de sources autant militaires que pacifistes. Ici, au contraire, resurgissent au premier plan « les oubliés de la victoire » : ces poilus non démobilisés en proie au désœuvrement de la vie de caserne dans une armée transformée en un immense dépôt, ceux qui poursuivent durement la guerre dans l’armée d’Orient, ceux qui occupent des mois durant la Rhénanie et qui sont confrontés à l’ennemi méprisé ou redouté, ceux qui trouvent en rentrant chez eux des régions dévastées par la bataille et l’occupation, ceux qui, prisonniers de guerre, portent à leur retour leur captivité comme un stigmate, ceux dont les corps sont usés, blessés ou mutilés.

Cet ouvrage nous montre que cette démobilisation, toute aussi polysémique qu’elle ait été, fut traversée d’orientations affirmées et de motifs permanents. Parmi ces récurrences, l’attente, l’incertitude de l’avenir dans un cadre de vie bouleversé et, surtout, l’omniprésente emprise du deuil, marquèrent profondément la réintégration de la nation dans la paix et endeuillèrent cette victoire aux enthousiasmes estompés. Le livre est riche d’un autre enseignement : comme le soulignait Michaël Jeisman dans son étude de la « patrie de l’ennemi », la paix n’est-elle pas, dans cette séquence historique particulière, comme la continuation de la guerre par d’autres moyens ? Bruno Cabanes fournit une démonstration éloquente de la difficulté extrême de la démobilisation culturelle dans l’immédiat après-guerre où la ferveur patriotique et la détestation de l’ennemi restèrent des constantes très partagées. Si la violence déserta le champ de bataille, elle resta longtemps perceptible, au moins, dans les discours. L’empreinte de 1914 rejaillit avec force en 1918-1919 : le retour du thème des atrocités, le poids de l’invasion territoriale et du réflexe défensif qui rejouaient désormais à front renversé, la distance souvent insurmontable entre les soldats et les civils qui rappelait, sur fond de reconnaissance matérielle et symbolique, les incompréhensions entre le front et l’arrière – autant de symptômes de la porosité des frontières entre la guerre et la paix. Pierre Chaunu évoquait en son temps « la durée molle des avant et des après-guerres ». Nul doute que le livre de Bruno Cabanes nous offre, de cette intuition, une mise à l’épreuve étayée et convaincante.



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