Bruce Levine, Confederate Emancipation: Southern Plans to Free and Arm Slaves During the Civil War, 2005

Levine (Bruce), Confederate Emancipation: Southern Plans to Free and Arm Slaves During the Civil War, New York, Oxford University Press, 2005, 272 pages.

par Nicolas Barreyre  Du même auteur

La guerre de Sécession est probablement, aux États-Unis, le lieu de tension la plus forte entre les mémoires, et entre mémoire et histoire. Les débats récents sur la place du drapeau confédéré en Caroline du Sud ou en Géorgie ne sont qu’un des multiples exemples de ces conflits. Pour les tenants de la « Cause perdue », cette mythologisation d’un Sud harmonieux détruit par l’agression nordiste, un épisode notamment ressort : celui de l’émancipation confédérée. En mars 1865, en effet, les États Confédérés d’Amérique mettent en place une politique de recrutement d’esclaves volontaires comme soldats, en échange d’une promesse plus ou moins explicite de liberté. Pour les nostalgiques du Vieux Sud, ce serait là la preuve que la sécession n’avait pas pour but l’esclavage, mais l’indépendance et la sauvegarde des libertés individuelles : comment comprendre, sinon, cet abandon volontaire de l’esclavage ? Bruce Levine a décidé de revisiter cet épisode. S’appuyant sur de très nombreuses archives, essentiellement discursives – correspondances, débats législatifs, éditoriaux, journaux de guerre – il retrace la genèse de cette idée radicale et les raisons qui ont finalement présidé à son adoption, mais aussi les points de vue des différents groupes sociaux et les conséquences d’une telle mesure.

La première proposition sérieuse d’utiliser des esclaves comme soldats confédérés vient de Patrick R. Cleburne, commandant de division dans l’Armée du Tennessee, dans un long mémorandum présenté à ses collègues le 2 janvier 1864. Une proposition arithmétiquement censée : les Noirs forment 40 % de la population sudiste. Mais une proposition immédiatement rejetée par la majorité des officiers présents : l’idée même d’émanciper les esclaves afin de les inciter à se battre pour la Confédération est trop révolutionnaire. L’idée, pourtant, ne meurt pas. Levine met en avant trois types de raisons qui conduisent officiers et gouvernants, un an après le rejet massif de la proposition de Cleburne, à tenter de recruter des soldats parmi les esclaves : la situation militaire, les actions des Noirs, et, enfin, les calculs politiques.

La proposition de Cleburne ne survient, en effet, qu’après une série de défaites désastreuses. De fait, le Sud, à partir de l’été 1863, subit des revers successifs qui soulignent l’infériorité numérique de ses troupes : l’Union a trois fois plus d’hommes blancs en âge de servir que la Confédération. Ce problème d’effectifs est de plus accentué par un rythme de désertion qui accélère, avec le prolongement de la guerre, les défaites et la démoralisation d’un bon nombre de soldats. Alors que la situation militaire devient de plus en plus inquiétante, en 1864, aux yeux des officiers sudistes, un certain nombre d’entre eux considèrent la population esclave comme un énorme réservoir de troupes qu’il est urgent d’utiliser. Cette urgence est probablement soulignée par l’utilisation d’anciens esclaves dans l’armée nordiste, y compris comme soldats. Dès les débuts de la guerre, mais encore plus après la Proclamation d’émancipation de Lincoln au 1er janvier 1863, l’immense majorité des esclaves identifie sa liberté à une victoire du Nord. Ils sont nombreux à fuir les plantations à l’approche des troupes nordistes. Beaucoup s’engagent, et, en 1864, plusieurs régiments noirs sont formés. Les Noirs du Sud, que les officiers sudistes refusent si longtemps à employer, viennent, de fait, gonfler l’armée du Nord.

Ces considérations finissent par pousser Jefferson Davis, président de la Confédération, ou le général Robert E. Lee, commandant-en-chef, à se faire l’avocat du recours aux esclaves comme soldats. Cette prise de décision est l’objet d’un des passages interprétatifs les plus intéressants du livre de Levine. Analysant les écrits de ces responsables confédérés à la lumière de situations dans d’autres pays au xixe siècle, il interprète la décision de mars 1865 comme une tentative de « révolution d’en-haut », analogue à celles, à peu près contemporaines, conduites au Japon, en Russie, ou en Prusse. Il entend par ce terme des changements importants de la structure sociale menée par des élites qui reconnaissent le potentiel révolutionnaire d’une situation et préfèrent contrôler le processus pour sauvegarder, avec le pouvoir, l’essentiel de leur position sociale. Ainsi, de même que les élites de l’ère Meiji mettent à bas le féodalisme pour sauver le régime impérial et une structure autoritaire du pouvoir dont elles restent les bénéficiaires, Davis ou Lee reconnaissent que l’esclavage, sous le coup des avancées nordistes, est moribond, et préfèrent émanciper les esclaves si cela permet de gagner la guerre, plutôt que de s’accrocher à un esclavage qui serait aboli par une Union victorieuse. Dans une Confédération sans esclavage, ils seraient libres de définir légalement la liberté des Noirs du Sud. De retour dans l’Union, ils perdraient toute influence politique.

On peut regretter que cette ligne de réflexion comparatiste ne soit pas poussée plus loin, mais elle reste féconde et ouvre des perspectives de recherche fascinantes. Au-delà de l’objet propre de son étude, Levine apporte des éléments conclusifs dans deux débats de l’historiographie américaine. Le premier porte sur la Reconstruction, c’est-à-dire l’immédiat après-guerre dans le Sud. Il éclaire notamment d’un jour nouveau la genèse des « Codes Noirs », lois votées par les Blancs pour contrôler au plus près la vie des Noirs. Alors qu’ils sont souvent présentés comme une réaction forte à la révolution sociale que provoque l’abolition imposée de l’esclavage, Levine montre de manière convaincante la continuité entre ces lois et toute la politique du Sud pendant la guerre. Le second débat dépasse, lui, le champ professionnel des historiens, et porte sur les causes de la guerre. Alors que les tenants de la « Cause perdue », et un certain nombre d’historiens, dès le début du vingtième siècle, insistent sur le nationalisme et la défense des libertés individuelles comme raison principale de la sécession, Levine montre bien, ici, à quel point l’esclavage est central dans toutes les actions du Sud, de la sécession à l’après-guerre. L’extraordinaire résistance des planteurs face à la proposition d’enrôler les esclaves dans l’armée, et ce jusque dans la défaite, est particulièrement révélatrice.

Tout le mérite de Bruce Levine est d’arriver à cette conclusion de manière très solide. Les citations sont très nombreuses, tellement que, parfois, le propos de l’auteur disparaît sous cette abondance. Les points de vue sont multiples, même s’ils émanent surtout de l’élite. Il s’efforce toutefois avec succès de restituer la position des esclaves tout autant que leurs actions. On aurait pu souhaiter qu’il en fasse autant, dans la mesure du possible, de celle des nombreux Blancs modestes sans esclaves. On peut regretter, également, qu’il n’ait pas cherché à appuyer ses observations sur des données statistiques, qui auraient pu asseoir la solidité de ses arguments. Il n’empêche, Levine signe là un livre court, solide, qui réfute de nombreux mythes. En ce sens, c’est un livre important non seulement par ses données historiques et ses pistes historiographiques, mais aussi pour la force des conclusions qu’il offre dans le contexte encore très actuel de la tension entre histoire et mémoires de cette période.


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